MARIAGE ANNULE POUR NON-VIRGINITE : UNE DECISION “ MALVENUE CHEZ LES CH’TIS ”

De nos jours, si l’on évoque Lille, la capitale des Flandres, l’on pense aussitôt à Bienvenue chez les Ch’tis, le triomphe cinématographique de Dany Boon. Grâce à celui que Line Renaud, originaire d’Armentières comme l’est l’humoriste et désormais réalisateur, appelle le “ Pagnol du Nord ”, toute la France se donne du “ biloute ”, rêve d’un Nord-Pas de Calais jadis considéré comme le royaume de l’ennui et se jette sur le maroilles AOC. Même Titanic, le géant aux vingt millions d’entrées révolues, tremble de se voir bientôt détrôné comme champion en titre des salles obscures par le film qui a d’ores et déjà surpassé La Grande Vadrouille comme le plus grand succès du cinéma français, là où Les Visiteurs avaient échoué si près du but.

Si seulement c’était là tout ce à quoi Lille était désormais associé, en dehors des personnalités politiques locales tels que le Général de Gaulle qui en était natif ainsi que les maires socialistes successifs Pierre Mauroy et Martine Aubry. Le problème, c’est que Lille est aussi, à présent, le théâtre d’un scandale judiciaire, celui qu’a créé le Tribunal de Grande Instance de la ville en accordant à un plaignant de confession musulmane l’annulation de son mariage – pas le divorce, l’annulation – sous prétexte que son épouse, elle aussi musulmane, qui plus est consentante, n’était pas, comme elle le prétendait, vierge au moment de son union à l’homme qu’elle aimait, lequel a estimé qu’il ne pouvait plus dès lors lui faire confiance et se prévalait de l’Article 180 du Code Civil – le Code Civil français, pas celui d’Iran ou d’Afghanistan, faut-il le préciser. Alors que cette demande aurait dû, selon le droit européen et international, sans parler du droit français lui-même, être jugée discriminatoire et du fait rejetée, la Présidente du Tribunal, car il s’agissait bel et bien d’une femme, a décidé que ladite demande était recevable et a prononcé l’annulation du mariage, le premier à être ainsi jugé non hallal, “ réglementaire ” comme peut l’être une viande, par une juridiction judiciaire de la République française.

Qu’est-ce qu’il en sait, l’Article 180 du Code Civil, invention napoléonienne qui aurait bien besoin d’une mise à jour en profondeur, de ce que sont, à notre époque, les “ qualités essentielles ” sans lesquelles l’un des époux peut demander “ la nullité du mariage ” ? Ce qu’il est censé en savoir, c’est à tout le moins que la définition de ces “ qualités essentielles ” doit être toujours conforme à l’Article 2 de la Constitution, qui affirme que la République est “ indivisible, laïque, démocratique et sociale ”. Quand on peut dire si une fille est vierge et qu’il n’y a aucun moyen de déterminer si un garçon est puceau (à part, peut-être, de lui soulever le prépuce, histoire de voir qu’il a la peau du gland toute lisse et que l’intérieur de son bizingouin n’a jamais rien vu passer d’autre que de la pisse), il n’y a pas tellement de ce point de vue “ égalité devant la loi de tous les citoyens ”, alors il vaut mieux éviter de s’engouffrer dans cette nébuleuse juridique qui a mené le Tribunal de Grande Instance de Lille, au bout du compte, à rogner tant soit peu sur la nature “ laïque ” de la République selon le même Article 2 de la Constitution, puisque la répudiation héritée du droit islamique y est de fait introduite.

Et puis, justice ou pas, c’est tout de même consternant de réduire un mariage à ce qu’il y a dans le slip des conjoints. Est-ce qu’on n’épouserait donc, en tout et pour tout, pas un cœur, pas un cerveau, mais rien qu’un sexe ? Ce n’est pas ce que pensait Antoine de Saint-Exupéry, pour qui “ s’aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction ”, ce même Saint-Exupéry qui nous avait rappelé, dans Le Petit Prince, le vrai sens du verbe “ apprivoiser ”, à savoir, “ créer des liens ”. Normalement, le mariage, c’est aussi cela. En lieu et place, dans cette affaire, la justice semble encourager l’attitude décrite dans Starmania par la chanson “ Ego Trip ”, où l’homme d’affaires richissime Zéro Janvier, qui vient de se lancer en politique, et sa nouvelle compagne, l’actrice déchue Stella Spotlight, qui, après avoir annoncé qu’elle mettait un terme à sa carrière, trouve une gloire nouvelle auprès du magnat, se fustigent l’un l’autre en ces termes: “ On n’aime que soi-même, comment veux-tu qu’on s’aime ? ”. Dans un procès où le plaignant recherchait apparemment une validation de la morale qui l’anime, voilà qui n’est guère “ moral ” comme mentalité, comme quoi la religion et la morale, ce ne sont pas l’amour et le mariage, qui, selon la chanson Love and Marriage de Frank Sinatra, ne vont jamais l’un sans l’autre. Qu’est-ce qu’il nous “ chante ” là, Frankie ?

Tout le monde, même les plus complaisant(e)s à l’habitude, s’en est trouvé choqué. La Ligue des Droits de l’Homme, ordinairement si clémente envers l’islamo-gauchisme, s’est indignée de la décision ainsi rendue, de même qu’Elisabeth Badinter, féministe de renom mais qui a écrit plus récemment un pamphlet intitulé Fausse route, dans lequel elle estime que les féministes d’aujourd’hui en font trop, toutes ces harpies genre Isabelle Alonso qui vont vraiment finir par nous mettre tous les mecs à dos, écrit-elle pour faire court. Et pourtant, deux femmes au moins, deux Musulmanes, nous avaient prévenus voici des années que ce genre de dérapage pouvait un jour arriver dans notre société. La première, c’est Chahdortt Djavann, l’écrivain d’origine iranienne, qui nous expliquait en 2003 dans Bas les voiles ! comment ledit voile, bien sûr islamique, était devenu un instrument d’affirmation du communautarisme en France et ailleurs, et la seconde, c’est Fadela Amara, la Secrétaire d’Etat à la Politique de la Ville, Présidente fondatrice de Ni Putes Ni Soumises, à laquelle nous devons, dans un ouvrage intitulé lui aussi Ni Putes Ni Soumises, une démonstration sans équivoque de la démission des pouvoirs publics dans les quartiers, où s’est installé sans résistance cet esprit communautariste et machiste qui vient aujourd’hui de se voir validé par un tribunal français. Bien entendu, tout ça, c’est des histoires de bonnes femmes, et puis, finalement, les bougnoules, leurs bonnes femmes, eux, au moins, ils les tiennent ! Elles font pas chier à parler de parité et toutes ces conneries-là. Alors, les gueulardes, qu’elles aillent se faire foutre. Le résultat de cette indifférence criminelle, de cette tolérance morbide envers une version caricaturale et féminicide de la culture musulmane, nous l’avons aujourd’hui.

Dans cette histoire, il y en a une qui, entre toutes, n’avait pas le droit de louper le coche et, comble du malheur, elle l’a fait. C’est Rachida Dati, Garde des Sceaux, Ministre de la Justice, magistrat de carrière, “ beurette ” d’origine algérienne et marocaine, accessoirement nouveau visage de la droite française, celle qui sait aussi parler aux minorités, et exemple entre tous de la réussite sociale malgré la pauvreté, le racisme et le machisme.

Elle aurait dû être la première à dénoncer une décision de ce genre, frappant a fortiori l’une de ses soeurs maghrébines. Mais Rachida Dati, qui avait elle-même en son temps subi un mariage forcé, a tout au contraire soutenu la décision dans un premier temps, affirmant que celle-ci était de nature à “ protéger ” la mariée non vierge. Devant le tollé et sous la pression des magistrats, elle a finalement demandé au Parquet d’interjeter appel, tout cela pour se retrouver au bout du compte à invectiver, le 3 juin, le groupe socialiste de l’Assemblée nationale qui ironisait sur sa volte-face. “ C’est vous, le groupe socialiste, qui avez fait la ‘politique des grands frères’ dans les banlieues, et qui avez ainsi abandonné tant de jeunes filles à leur sort [...] J’ai échappé à l’échec de votre ‘politique des grands frères’ [...] N’empêchez pas ces jeunes filles d’être libres ! ”, hurlait-elle devant une opposition révoltée. La “ politique des grands frères ”, c’était l’abandon des quartiers à l’autorité patriarcale qui y régnait déjà de fait, ce même abandon qui a abouti au communautarisme misogyne existant aujourd’hui, et en réaction, à la création de Ni Putes Ni Soumises.

Libres ” de quoi, au juste, Madame le Garde des Sceaux ? De se rendre sur les forums de discussion sur Internet, comme l’ont fait beaucoup d’entre elles en entendant ce jugement qui, sans appel en vue, était voué à faire jurisprudence, pour s’échanger les “ bons plans ” en matière de reconstruction de l’hymen, histoire d’avoir l’air vierges en arrivant au mariage, cette reconstruction qui coûte à partir de €17 dans le secteur public et, dans le secteur privé, jusqu'à €2500, ce qui est la plupart du temps bien au-delà des moyens des intéressées ? La veille, dans l’émission Mots croisés sur France 2, Caroline Fourest, journaliste féministe et spécialiste de l’intégrisme musulman, proposait l’un de ces “ bons plans ”, qui consiste simplement à se fourrer un morceau de foie de poulet dans le vagin, histoire qu’il y ait du sang sur les draps à l’issue de la nuit de noces et qu’on puisse exposer ceux-ci à la fenêtre en signe de victoire pour le mari ... Les notes de boucherie et/ou les connexions à Internet seront-elles à l’avenir remboursées par la Chancellerie ?

Il faudrait y penser, puisque Rachida Dati a déclaré avoir fait appel de cette décision en arguant qu’elle continuait de l’estimer “ protectrice ” pour l’ex-mariée et qu’elle souhaitait la voir “ confirmée mais nuancée ” ; la Garde des Sceaux se prendrait-elle pour Madame Irma pour prédire ainsi l’avenir ? Et si la décision était confirmée en tous points, ce qui ne laisserait plus de recours que devant la Cour de Cassation, qui ne réexamine jamais les affaires au fond mais ne se penche que sur la normalité du processus judiciaire ? En pareil cas, Rachida Dati, symbole voulu de l’intégration à la française, aurait contribué à banaliser une pratique telle que la reconstruction de l’hymen, dont il faut savoir qu’elle est condamnée par le Conseil de l’Ordre des Médecins. En plus, si l’argument selon lequel la “ politique des grands frères ” est une création de l’idéalisme simplet et du relativisme culturel de la gauche n’est pas faux en soi, Rachida Dati oublie d’ajouter (on se demande pourquoi !) que la droite elle-même avait laissé perdurer cette politique en son temps, du moins jusqu'à ce qu’un certain Nicolas Sarkozy, alors Ministre de l’Intérieur, affirme que la “ racaille ” que composaient les intéressés devait être nettoyée “ au Kärcher ”. Pas terrible non plus, comme sortie de crise, il faut dire. Les jeunes Musulmanes, c’est toute la classe politique française qui les a jugées indignes d’intérêt, faisant ainsi le jeu d’une extrême droite qui claironnait que, de toute façon, il ne fallait pas de Musulmans en France.

L’annulation du mariage, on en a besoin en droit français, ne serait-ce que pour aider les jeunes femmes qui, comme Rachida Dati jadis, ont été forcées à épouser un homme dont elles ne voulaient pas. Mais si la non-virginité devient un motif valable, alors où va-t-on ensuite ? Un époux musulman pourra-t-il demander l’annulation de son mariage parce que son épouse ne veut plus porter le voile, ou parce qu’elle ne serait pas, contrairement à ce qu’elle affirmait, excisée ? Trop souvent, certes, l’on confond laïcité et athéisme, dans un pays qui s’accommode de ne proposer, dans son système public, aucun enseignement du fait religieux dans un cadre neutre, cependant qu’il tolère le concordat en Alsace-Lorraine où le catéchisme fait partie des matières scolaires légales. Mais penser que l’on est raciste parce que l’on refuse des pratiques prétendument religieuses et réellement attentatoires à la dignité humaine, en particulier aux droits des femmes, que lesdites pratiques soient musulmanes ou autres n’y changeant rien, est d’une naïveté impardonnable. Si, par malheur, la Cour d’Appel confirme la décision “ malvenue chez les Ch’tis ” rendue par le Tribunal de Grande Instance de Lille, j’attendrai alors avec impatience la première décision de justice annulant un mariage parce que l’époux avait menti en disant qu’il était circoncis, ou parce qu’il n’est pas aussi bien membré qu’il l’avait affirmé, ou parce qu’il baise mal. On verra si les mâles blessés dans leur orgueil ne crieront pas au scandale !