LES SOCIALISTES FRANÇAIS ET L’AFGHANISTAN: «PLUTÔT LES TALIBANS QUE BUSH»?

 

Lors du débat sur la motion de censure déposée par le Parti Socialiste français contre le Gouvernement de François Fillon, le Premier Ministre de Nicolas Sarkozy, il fut surtout question de la décision du Président de la République de déployer un contingent supplémentaire de troupes françaises en Afghanistan, où la force multinationale continue de combattre les Talibans qui menacent de reprendre le contrôle du pays dont l’on les a privés en 2001, dans la foulée des attentats du 11 septembre.

 

L’argument principal du Parti Socialiste était que, par ce nouveau déploiement de troupes, Nicolas Sarkozy exprimait son «obsession atlantiste», en d’autres termes, son alignement sur la politique étrangère de George W. Bush, ce du seul fait que Nicolas Sarkozy avait exprimé son souhait de coopérer plus étroitement avec les Etats-Unis, sans pour autant, justement, «s’aligner» sur Washington, comme le montre par exemple le dossier irakien. François Fillon a répondu que les socialistes ne faisaient qu’exprimer ainsi leur «anti-américanisme primaire», qu’il présentait comme un trait peu enviable du caractère français et l’on ne saurait ici le contredire.

 

Outre le fait que ce débat se soit cantonné à un niveau qu’il serait encore poli de qualifier d’au ras des pâquerettes, et l’on attend mieux, à vrai dire, du Parlement de la République française, il est regrettable que la gauche comme la droite aient oublié (ou occulté?) l’essentiel dans ce dossier, sachant que, dès que l’on parle d’Afghanistan, il est une question qui revient en premier lieu, avant toutes les autres, et à laquelle il doit être donné la priorité absolue lorsque l’on est amené à prendre une décision relative à ce pays.

 

L’on ne peut l’avoir oublié, en 1996, les Talibans avaient proclamé en prenant Kaboul leur intention d’instaurer le régime islamique «le plus rigide au monde», engagement que l’on ne peut certes leur reprocher de n’avoir pas tenu. En témoigne, et c’est bien là ce qu’il ne faut pas perdre de vue comme l’ont fait les parlementaires français, le sort fait par les Talibans aux femmes.

 

L’on ne se souvient que trop bien de ces burqas qui semblaient marcher toutes seules dans les rues, la femme étant considérée impure jusque dans sa seule image. Aujourd’hui encore, l’on peut voir des burqas à Kaboul et ailleurs, mais cette fois, il n’est plus de loi pour en imposer le port et les femmes peuvent montrer leur visage aussi librement que les hommes, même devant le porter le voile à l’instar de leurs voisines d’Iran. Ce n’est toutefois vrai que dans les zones contrôlées par le Gouvernement afghan légal, celui de Hamid Karzaï soutenu par la force multinationale, car, dès que les Talibans, devenus insurrection armée depuis 2001, reprennent un village, la première chose qu’ils font, c’est de détruire l’école des filles et de ramener les femmes à leur condition de mortes-vivantes. S’opposer à l’envoi de troupes en Afghanistan, c’est donner aux Talibans le champ libre pour reprendre un jour tout le pays, et y imposer à nouveau leur version arriérée et inculte de l’Islam avec, à la clé, le retour du martyre pour les femmes. Et à c’est cela que la gauche française apporte son concours.

 

Depuis l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy, à entendre le Parti Socialiste, les Français ont élu Jean-Marie Le Pen, seul le nom et le visage du chef de l’Etat différant de ceux du leader frontiste, et à moins d’opposer au Gouvernement un «front du refus» étanche et rigide au possible, l’on est le «collabo» d’un Régime de Vichy bis. Le problème, c’est que Jean-Marie Le Pen a largement perdu et l’élection présidentielle et les élections législatives, et que l’UMP est un parti qui, comme le MoDem et le Parti Socialiste, s’est toujours trouvé dans le champ démocratique. Tout cela n’est donc pas très cohérent. Mais est-ce que ces gens veulent seulement l’être?

 

Pour la gauche d’aujourd’hui, tout est bon pour s’opposer à Nicolas Sarkozy. Le Président pratique le jogging? Ils vont bientôt nous conseiller de cesser tout exercice physique et de s’empiffrer «sans faim». Il ne boit pas d’alcool? Vous allez voir qu’on va entendre sous peu que quiconque ne se biture pas à longueur de temps est un lepéniste honteux recyclé en sarkozyste. Pendant ce temps-là, aucune proposition concrète, aucune critique constructive, tant et si bien que l’on est moins dans l’opposition que dans le pur et stérile esprit de contradiction.

 

Avec cette prise de position indigente sur l’Afghanistan, la gauche française ne fait que montrer à quel point elle est en piteux état au plan des idées. Plus encore, le Parti Socialiste qui se vante d’être le seul vrai défenseur des femmes en politique, même s’il s’accommode du fait que certains de ses éléphants aient tout fait pour saper la campagne de sa candidate à l’élection présidentielle de l’an dernier (tel un Laurent Fabius qui demandait tout haut: «Qui va garder les enfants?»), s’admet prêt à sacrifier les femmes afghanes à sa seule incompétence en politique intérieure.

 

Lorsque la SFIO, ancêtre du Parti Socialiste actuel, était venue au pouvoir en 1936 à la tête du Front populaire, alliance formée avec le reste de la gauche pour contrer la montée du fascisme en Europe, une droite horrifiée et se sentant humiliée avait proclamé haut et fort: «Plutôt Hitler que le Front populaire!». Elle appelait au secours le nazisme allemand, dont l’on ne pouvait pourtant, déjà à l’époque, ignorer le caractère dictatorial, antisémite et destructeur. Pendant l’Occupation, une bonne partie de cette droite devait confirmer qu’elle préférait lécher les bottes de l’occupant nazi plutôt que de combattre aux côtés de la gauche pour la cause commune qu’aurait dû être la libération du pays – cependant que, de l’autre côté, des hommes et femmes de tous partis combattaient dans «l’armée des ombres», celle qui délivra la France de l’obscurité dès 1944. Du reste, la SFIO elle-même avait voté en 1940 les pleins pouvoirs au Maréchal Philippe Pétain, qui allait dès lors entreprendre la destruction de la République et l’abandon de la France aux mains de l’ennemi hitlérien, cependant que les dirigeants du Parti Communiste parlementaient avec les Allemands pour faire reparaître L’Humanité jusqu'à ce qu’Hitler attaque l’Union soviétique en 1941, rompant le pacte de non-agression qu’il avait signé en 1939 avec Staline.

 

Aujourd’hui, l’on dirait que le Parti Socialiste reprend ce triste slogan à son compte, qu’il semble avoir transformé pour la circonstance en: «Plutôt les Talibans que Bush!» Après tout, Sarkozy, c’est comme Bush, et là où il faudrait viser Nicolas Sarkozy, eh bien, on vise George W. Bush, et l’on confond deux situations sans lien l’une avec l’autre, pour arriver en fin de compte à une prise de position aussi absurde que moralement repoussante.

 

Absurde, moralement repoussante ... Et surtout hors du coup! Entre Rama Yade qui tape du poing sur la table au sujet des Jeux Olympiques et Nathalie Kosciusko-Morizet qui dit leurs quatre vérités à son ministre de tutelle et au patron de l’UMP à l’Assemblée dans Le Monde sur les OGM, les femmes du Gouvernement, les jeunes femmes en particulier, s’affirment comme la nouvelle voix dans la politique française, celle qui refuse l’hypocrisie des hommes et veut imposer de nouvelles façons de faire et de dire. Cela dit, bien sûr, ces dames sont de droite, alors leur parole ne vaut rien. Pour la gauche, ce qui est légitime, c’est que ce soient des hommes, encore et toujours des hommes, qui parlent des femmes, des blancs qui parlent des non-blancs, des riches qui parlent des pauvres, et ainsi de suite ...

 

N’empêche, Rama Yade, elle a raison, dans son livre Noirs de France qu’elle avait publié avant d’entrer au Gouvernement. Le conservatisme a changé de côté, c’est désormais la gauche qui en est titulaire. Alors, les guerres de rastacouères comme l’Afghanistan, c’est pas pour nous, c’est tout juste bon pour des tenants de la mondialisation libérale comme les Américains et leurs vassaux anglais. Nous, qui avons refusé d’aller en Irak (parfait, mais était-ce pour les bonnes raisons?), c’est plutôt du côté de gens comme les Talibans et comme Ben Laden qu’on doit se trouver, non qu’on approuve les actes parce qu’ils charrient, mais tout de même, il faut bien que quelqu’un tienne tête aux Américains, sinon ils vont pourrir la tête à tout le monde à parler de liberté et de démocratie. Ce qu’il faut en France, c’est un vrai bon socialisme du terroir, celui pour lequel on va voter en sortant de la messe et qui nous fait nous révolter contre les bourgeois alors qu’on tient nos femmes et nos filles sous notre coupe. Bref, un conservatisme suranné et honteux, dont un Afghanistan taliban serait la catharsis, celle qui nous permettrait de nous indigner en bons démocrates progressistes, et surtout hypocrites, que nous sommes. Alors, oui, «plutôt les Talibans que Bush», car l’ennemi commun de la gauche et de l’islamisme, c’est quand même bien toujours l’Amérique!

 

Comme l’on s’y attendait, la motion de censure a été rejetée. L’envoi de nouvelles troupes françaises en Afghanistan va donc être possible et probablement avoir lieu. Mais, le moment venu de faire un bilan de l’action du Gouvernement Fillon, donc de la présidence de Nicolas Sarkozy et, par là même, du travail de l’opposition socialiste, cet épisode pourrait, en tout cas devrait, peser lourd, sachant que l’on aura affaire à des gens qui, au mieux, comme leurs ancêtres de la Première Guerre Mondiale, estiment que c’est «en bêlant la paix que l’on fait taire le militarisme», termes en lesquels Georges Clemenceau fustigeait ses adversaires socialistes en 1917, et, au pire, ont subi une perte totale de discernement qui les a conduits au cynisme.

 

A tous ces gens-là, on rappellera cette phrase de Michel Rocard, l’un des derniers lucides dans le Parti Socialiste: «On n’est jamais élu par hasard.» Donc, l’on ne perd pas non plus une élection par hasard. Et lors de la dernière élection présidentielle, où les socialistes espéraient en les voix des femmes simplement parce que leur candidat en était une, les femmes ont voté Nicolas Sarkozy. Dont acte.

 

On ne peut pas se contenter de parler des droits des femmes, il faut y croire. Sinon, l’électorat n’y croit pas, à ce que vous lui dites, et vous perdez. Et vous êtes amer et frustré. Et vous dites n’importe quoi, pourvu que ça fasse bisquer votre vainqueur. Et vous vous ridiculisez, ou vous vous rendez infréquentable. Alors, ultime citation, en l’occurrence de l’humoriste Gustave Parking, à l’adresse des socialistes devenus semble-t-il sarkophobes jusqu'à l’obsession pathologique: «Il vaut mieux fermer sa gueule et passer pour un con que l’ouvrir et ne plus laisser aucun doute à ce sujet.»