Une brume légère enveloppe la rivière enneigée...Comme tous les matins, je viens flâner au bord de la Saint-Charles. Parfois, je m'assois sur un banc de bois, réchauffé par les premiers rayons du soleil d'avril. Perçant la brume, une branche dépouillée supporte, tremblant un peu, un corbeau blanc. Fasciné, j'observe l'oiseau.

C'est un silencieux ; aucune lamentation ni croassement...Vigile, il guette le chemin de rivière. Pendant plusieurs jours, je refais la même promenade et sur la branche, fidèle au rendez-vous, le corbeau blanc semble m'attendre.

Un matin, je fourre des croûtons de pain dans ma poche. Rendu au banc,je lui lance une becquée. Sans un mot, dans un froissement d'ailes, il glisse sur la neige et happe son repas...

Cela devient un jeu... à chaque matin, je lui lance quelques croûtons, il les ramasse sans un mot, sans un merci... Mystère de la pensée, un matin, je reviens au lieu de rendez-vous avec la cage de mon chat que je laisse entrouverte, avec quelques croûtons au centre... Lui ayant lancé quelques croûtons question de l'apprivoiser, je raccourcis mes lancers et,comme prévu...il entre se régaler dans la cage que je referme aussitôt et le ramène chez moi.

Un crochet au plafond me permet de suspendre la cage...Je nourris mon invité comme il se doit , ramasse aussi ses déjections...La cage n'est pas très loin du piano. Le matin suivant, m'étant levé un peu tard...je m'assied au piano et joue un air de jazz.. Mystère ou miracle, dès que mes doigts touchent le clavier, le corbeau se met à chanter.

Pas un croassement de corbeau ; rien qui ressemble aux chants des colibri,canari ou merle...ni au bavardage d'une pie,perruche... La performance de ce blanc corbeau me rapelle le chant des sirènes, en mythologie. Dès que je cesse de pianoter, il se taît. Je reprends , il chante... Comme ces derniers temps, j'ai créé beaucoup de musique, mon enrégistreuse est tout près. Aussitôt, je grave cette joute musicale sur un cd-rom.

Wow ! un corbeau...blanc...qui chante ! Je rêve ? Je ne suis pas fou... et j'ai la preuve...cet enrégistrement sur cd-rom... Avant le dîner, l'idée me vient d'écouter nos créations musicales... J'introduis le disque dans le lecteur et m'assois confortablement dans un fauteuil pour écouter d'une oreille impartiale, cette symphonie inusitée..

Surprise ! J'entends très bien mes improvisations sur le piano...mais le chant du corbeau blanc ne se manifeste pas... comme pas gravé sur le disque... Je rêve ?

Je retourne au piano et l'oiseau se remet à chanter... A plusieurs reprises, j'enrégistre...mais, à la lecture aucun son de corbeau blanc... Mystifié... Je fais différents essais d'enrégistrement; tout fonctionne normalement, mais le chant du corbeau blanc semble ne pas exister sur mon disque... Chanterait-il dans un régistre surnaturel ? Faudrait pas exagérer...

Demain, je ferai d'autres essais... La journée passe, je nourris comme il se doit, mon grand silencieux...ramasse ses crottes... Puis, à l'heure des entre-chiens-entre-loups, réinstallé dans mon fauteuil , j' observe l'oiseau...

Emerveillé, troublé...je médite un bon moment ; puis, me mets à somnoler... Un chant-croassement inhabituel me réveille; encore endormi, je jette un oeil à la cage... Le corbeau est disparu... La porte de la cage est bien fermée..aucune fenêtre ouverte dans la maison... Ça devient embêtant...

Je fais le tour des pièces...cherche partout..essaie de comprendre... La cage est bien là, maid vide ; aucun visiteur n'est entré...Le corbeau chanteur est invisible.

Le lendemain, je retourne flâner au bord de la rivière , m'installe un moment sur le banc de bois. Sur la branche, pas de corbeau... mais sur la neige tout près, 3 ou 4 croûtons alignés vers la rivière... quelques empreintes de pattes de corbeau qui semblent se diriger vers le milieu de la rivière embrumée et gelée... Puis...un flou..plus aucune trace ... comme si le corbeau avait pris son envol vers un autre horizon...

Jamais, je n'ai croisé à nouveau cet oiseau rare . Mais, par certaines nuits de brume, dans mes rêves,chante un corbeau blanc accompagné d'un pianiste famélique..

Sur le banc près de la rivière, j'ai collé une photo du corbeau blanc...en souvenir. Si vous passez par là, jetez un oeil sur la branche dépouillée qui pend au dessus de l'eau... On sait jamais...

Antar 21 mars 2008