Sur une voie de service, un train dérive...un train, ou plutôt deux wagons et la *caboose. La destination n'a plus d'importance. Pas de danger... au bout des rails, il y a un arrêt-tampon... le train ralentit, s'arrête un moment... une éternité… et l'herbe pousse et cachera bientôt les rails... Une caboose et deux wagons vides... visités par les oiseaux, les souris et les chats errants... visités par le vent , accueillant la pluie, la neige ou la poussière... La saison avance; la trace des rails a disparu... Quelques fois, par nuit de brume, on entend la vieille cloche fêlée dans l'écho du temps... '' Y a quelqu'un? Y a quelqu'un? ''

Mais oui... ils sont deux... Elle a troué son épaule pour y nicher sa tête comme dans une sculpture. Il vient de New York...il s'est enfui. Ils regardent la lune qui se fraie un chemin entre les nuages. Ils parlent peu... rêvent sans image... rêvent qu'ils sont au bout des rails.

''Toute ma parenté a disparue dans la cendre et la fumée , à New York... et toi, orpheline, tu viens d'apprendre qu'il y a ce cancer incurable qui te ronge de l'intérieur. A New York , le monde que je connaissais , s'en est allé dans un éclair... Toi aussi, on t'arrache le tien... Désormais, nous avons le monde que nous créons toi et moi, ensemble, à cet instant même. Le regardant droit dans les yeux, elle murmure: '' Oui...ce sera notre dernière création...''

La caboose s'est arrêtée au bord du précipice. Au loin, on aperçoit le fleuve... le monde en bas, sous la brume, se roule et se déroule à toute allure dans les ravins de l'existence. Ça travaille dur, comme une usine à mettre du vent dans des boîtes de conserve...Ça voyage et ça tourne en rond...


Mais sur le plateau, tout est calme dans les hautes herbes. Au bord du vaste, ils se font un bivouac...une pause-café-train. Un regard derrière...tiens...encore des traces de rails... Vite un balai pour les effacer. Plus de traces, plus de bruit, plus de passé. Un présent enraciné ...les fleurs et les baies sauvages poussent autour de la caboose et le temps passe... et le temps passe.

''Tu souffres... bientôt, il faudra se rendre à l'hôpital...''

--''Pas question de me faire charcuter...Étant infirmière, j'ai tout prévu...Deux bocaux... Pilules contre la souffrance... gélules pour en finir...''

--'' Je n'aime pas cela...Mais, si c'est ton choix...’’

Le long des jours, deux fantômes habitent la caboose, presque enveloppée par la végétation... Seuls à l'orée de la grande ville, dans le petit boisé, ils survivent à l'insu de tous...Ils rêvent qu'ils sont au bout du chemin, au bout des rails... Ils cueillent des baies et des fleurs. Pour plusieurs jours, ils se sentent comme au-delà du temps.

Un matin, la douleur surgit comme un enfantement...la souffrance devient vite insoutenable. Elle sort de son bocal, une gélule...

'' Demain, à l'aube, je partirai... Tu me tiendras la main ? ''

--''Si vite ? Viens dans mes bras...’’ Ils pleurent car les mots ne suffisent plus.

--''Nous aurons fait un beau voyage. T'avais raison, la destination n'a aucune importance... demain, je prends mon billet aller sans-retour.»

Par un carreau brisé de la caboose, la nuit montre ses étoiles. Deux ombres sont nichées dans le vieux sofa empoussiéré. Dès que le soleil se pointe, un grand vacarme s'élève... Les oiseaux, les petites bêtes crient leur joie de voir le jour... Même les vagues s'agitent le long du fleuve. Et quand l'astre surgit au bout de l'horizon... un grand silence s’installe, un grand respect.


'' Fais-moi une étreinte...un dernier baiser...je vais partir...Je n’en peux plus. ‘’

Plus de mots... des émotions toutes en couleurs...dire n'est plus de mise... Et au petit matin, comme une mouette prend son envol vers les nuages, elle rêve ...elle part vers le vaste...Il la regarde dormir un long moment. Le grand manège de la vie s’est figé, un instant: ‘’ Oui, je l’aurai dans la mémoire longtemps ! Au moins, elle ne souffre plus. ‘’ Il la regarde encore, comme pour graver le tableau à tout jamais dans sa mémoire. Et puis…

‘’ Et puis, non ! je pars aussi ! ‘’

Doucement, il s'étend auprès de la femme assoupie, et s'endort à son tour...

Sur une voie de service, une caboose abandonnée, oubliée... Deux âmes
errent dans les herbes hautes et les fleurs. Tout en bas, dans le ravin, la ville poursuit son manège, dans le smog et l’activité des jours ordinaires.


* caboose: fourgon de queue-de-train

antar, mars 2008