A l’orangerie

Assis sur le banc, devant une fresque des Nymphéas, pour se reposer un peu les jambes, après la visite des toiles de Monet, cet homme de quatre-vingt-deux ans contemplait la merveille avec un air serein. Une vieille dame vint s’assoir aussi, pas très loin de lui, avec un petit soupir de satisfaction de pouvoir elle aussi se défatiguer. Elle jeta machinalement un regard vers le Monsieur et aux alentours de la salle remplie de visiteurs. Mais elle revint vite sur son voisin car elle semblait reconnaitre quelqu’un, peut-être son regard bleu, ou la forme de son visage, ou avait-elle simplement l’impression du déjà-vu.
Le Monsieur, sentant sur lui le regard de la dame, la regarda à son tour. Il crut utile d’engager une conversation pour faire cesser cette impression furtive de gêne.
- Vous avez vu ces merveilles ! S’exclama-t-il.
- Oui j’adore Monet depuis toujours, dit-elle.
- C’est ma première visite à l’Orangerie, dit le Monsieur. Je ne regrette pas. Et pour vous ?
- Pour moi aussi, dit la dame. Vous venez de loin ?
- Je viens de Cannes, je suis à Paris pour quelques jours.
- Ah bon. Moi je suis parisienne depuis une cinquantaine d’année.
La conversation continua ainsi sur quelques banalités, mais plus la conversation avançait, plus le vieux Monsieur sentait monter en lui un trouble qui l’angoissait un peu. Il voulut y voir plus clair dans son esprit et tenta :
- Vous savez que j’ai l’impression de vous connaître, c’est extraordinaire !
- Figurez-vous que moi aussi, dit la dame, mais je n’osais pas vous le dire.
- Alors disons-nous nos prénoms : moi c’est Antoine. Et Vous ?
- Pauline.

Il n’en fallait pas plus pour que le trouble d’Antoine fasse place à une folle supposition : et si c’était elle ?
Pauline, que ce prénom avait rendu sure d’elle, lui dit d’un trait :
- Tu te rappelles de la Madone du retour ?

Antoine resta aphone, paralysé par l’évocation de cet endroit de province, près d’un petit bois. Plus de soixante ans auparavant il avait vécu en ce lieu, le plus grand bonheur de ses vingt ans, bonheur qui devait s’interrompre brutalement un jour par l’aveu de Pauline qui retentit toujours dans ses oreilles : « Je ne t’aime plus ».
L'Univers lui tombait sur la tête.

Etc, etc…

Stop.
Ceci pourrait être le début d’un roman à l’eau de rose banal à pleurer. Inutile de le poursuivre.
C’est juste l’occasion de quelques réflexions.

Où est le tort de ceux qui souffrent atrocement d’une rupture amoureuse ?
Leur tort n’est pas d’avoir trop aimé, mais d’avoir cru à l’éternité du bonheur.
Où est le tort de celui qui rompt ?
Son tort n’est pas d’avoir rompu mais de n’avoir pas pu mesurer l’amour de l’autre et de rompre avec cruauté.

La vie continue avec ses autres bonheurs et ses autres peines. Chaque bonheur et chaque peine doit apporter son lot de connaissances de la nature humaine et de la vie. Il faut, pour arriver à ces connaissances, pouvoir observer la vie avec détachement de sa propre condition et rester maître de sa situation. C’est cela le plus difficile.

Finissons quand même à l’eau de rose avec un happy end pour ne pas en pleurer.

Antoine prit la main de Pauline, la mit sur son cœur un grand moment. Il lui semblait que la chaleur de cette main était un onguent magique qui diffusait lentement son bienfait en faisant miraculeusement disparaître les dernières traces de la cicatrice qui marquait son coeur depuis plus de soixante ans. Pour la première fois les deux anciens amants regardaient ensemble dans la même direction, leur regard se perdait dans la féérie des Nymphéas. Un moment divin, devant une œuvre divine, dans un lieu divin. Pauline abandonna sa main sur le cœur d’Antoine aussi longtemps qu’il en avait besoin, elle pencha doucement sa tête sur son épaule et elle murmura : « Pardon Antoine ».

Fin
Logo AH