Vous avez certainement eu déjà affaire à un narrateur intarissable. J’en ai fait récemment l’expérience un tantinet pénible. C’était un ami, venu quelques jours à la maison avec son épouse. Tous deux très urbains, fort aimables et très bien intentionnés.

Le seul reproche à faire à mon ami était qu'il faisait narration sur narration de tout ce que l’actualité de sa vie et aussi l’actualité nationale et internationale offrait comme sujet de conversation. Il partait dans des monologues interminables avec questions et réponses élaborées par lui-même, chaque narration entrainant, par association d’idée, une nouvelle narration sans que je puisse émettre quelques paroles pour donner mon propre avis, ou, éventuellement répondre à ses interrogations. J’avais devant moi un véritable moulin à paroles, émises d’une voix forte et monocorde, sans un seul bégaiement, car le Monsieur prolixe savait parler sans bégayer, avec seulement quelques fautes de français liées à la langue populaire utilisée dans sa région.

Il devait être heureux, le brave, d’avoir un interlocuteur poli qui acceptait de l’écouter du bonjour du matin au bonsoir du coucher. Mais ce n’est pas tout. Sa chère épouse, une femme d’une grande gentillesse et toujours souriante, ponctuait en surimpression son propre discours pour illustrer en simultané ce que le discours du mari lui suggérait. J’avais l’impression d’un match de tennis où les deux joueurs frappaient chacun dans une balle, si bien que moi, étant sur la touche, je ne savais plus qui écouter ni qui suivre, les regardant alternativement l’un l’autre, à en avoir mal aux vertèbres cervicales axis par trop sollicitées. Il arrivait même au couple de prétendre des choses contraires sans vraiment s’en apercevoir puisqu’ils ne pouvaient pas parler et entendre l’autre en simultané.

Etant obligé d’écouter cette double narration quasiment incompréhensible, afin de me détendre, je faisais bonne figure en jetant, dès que je le pouvais une plaisanterie brève qui ne faisait rire que moi car mes interlocuteurs, trop occupés à narrer, n’étaient pas tellement disposés à comprendre mon humour, pas toujours de grand niveau, il faut bien le reconnaître.

Les deux époux semblaient, eux, contents de déverser le contenu de leur mémoire sur tout ce qui les avaient passionnés depuis l’enfance, jusqu’à la veille et depuis leur petit patelin jusqu’à la lointaine Russie.

Mais je me consolais de vivre ce brouhaha en savourant l’accent de terroir de mes invités et les expressions fleuries de leur langage, issues de cette France profonde que nous aimons.

Alain-Bernard Haïoun – Juin 2014