Le Docteur Farsalinos vient de publier l’exploitation d’une enquête mondiale sur les utilisateurs de cigarette électronique. Celle-ci a été mise en ligne plusieurs mois au cours de l’année 2013 sur un site dédié. Plus de 19 000 réponses exploitables ont été collectées. Il s’agit ainsi de la plus importante enquête sur la ecigarette. Son principal avantage est la taille de l’échantillon qui permet de fournir des résultats statistiquement suffisamment précis pour en tirer de réelles conclusions. Son principal inconvénient réside dans le fait que le questionnaire a surtout été diffusé via des forums de vapoteurs. En plus des problèmes liés traditionnellement à tout questionnaire auto-administré, l’échantillon souffre donc d’un biais de sélection très net qui n’autorise pas à généraliser tous les résultats de l’étude. Il n’en demeure pas moins que de tels travaux sont indispensables pour mieux comprendre le phénomène de la cigarette électronique et son impact potentiel.

L’étude a été publiée le 22/04/2014 dans la revue scientifique : International Journal of Environmental Research and Public Health et s’intitule Characteristics, Perceived Side Effects and Benefits of Electronic Cigarette Use: A Worldwide Survey of More than 19,000 Consumers.

La population de vapoteurs

Pour analyser convenablement les résultats de l’enquête il est primordial de bien identifier la population étudiée. Le questionnaire ayant été traduit en dix langues on dispose d’une répartition des répondants en fonction du langage à défaut de l’avoir par pays ce qui aurait été plus intéressant pour éventuellement identifier l’impact de certaines réglementations sur le taux de nicotine maximal, l’accès de la cigarette électronique aux jeunes etc…Néanmoins on peut tout de même plus ou moins en déduire l’origine géographique des répondants.

L’âge moyen est de 39 ans. Les hommes sont majoritaires (75%). La répartition du niveau d’étude est 10% de CAP/BEP, 42% de BAC et 48% du supérieur.

73% des enquêtés ont été informés de l’étude par un forum et 11,5% par une boutique de cigarette électronique (physique ou internet).

Ils fumaient en moyenne depuis 20 ans, à raison de 20 cigarettes par jour. Ils en sont à leur 3ème tentative d’arrêt en moyenne et sont vapoteurs depuis 10 mois. La très grande majorité (97%) vapote tous les jours.

Seuls 4% utilisent des modèles qui ressemblent à des cigarettes, 43 % des cigarettes électronique Ego ou équivalent et 54% des « Mods » (cigarettes électroniques dites modifiés qui peuvent par exemple permettre de varier la tension ou la puissance lors de son utilisation). Ceci montre à quel point l’échantillon n’est pas représentatif de la population des vapoteurs dont le nombre de possesseurs d’Ego ou assimilé (que l’on trouve aujourd’hui un peu partout, même si l’efficacité des accessoires commercialisés avec la batterie peut considérablement varier d’un commerce à l’autre) est très certainement largement supérieur à celui des possesseurs de Mod. On constate également ce biais de sélection avec le type de liquide utilisé. Alors que les utilisateurs de cartouches pré-remplies sont très minoritaires, on trouve près d’un tiers des utilisateurs qui fabriquent eux même leurs liquides à partir de bases nicotinées et d’arômes, ce qui ne constitue vraisemblablement pas le cœur des utilisateurs de cigarette électronique qui achètent certainement en grande majorité du liquide tout fait en flacon.

En moyenne les répondants déclarent vapoter 3ml de liquide par jour. Compte tenu de leur ancienne consommation en tabac et sous l’hypothèse qu’ils ne sont pas dans une démarche d’arrêter le geste de fumer/vapoter, on peut donc en déduire qu’un flacon de 10 ml équivaut en moyenne à environ 70 cigarettes classiques. En moyenne, ils utilisent un taux de nicotine de 12 mg/ml et ont commencé à 18 mg/ml.

Pourquoi être passé à la cigarette électronique ?

Les causes citées du passage à la cigarette électronique sont avant tout sanitaires (réduction ou arrêt du tabagisme à cause des risques associés), puis pour l’entourage du fumeur (réduction du tabagisme passif), ensuite pour faire des économies et profiter de la variété des arômes proposés et en dernier pour contourner l’interdiction de fumer dans les lieux publics. On observe au passage une certaine cohérence entre les raisons de l’arrêt et la proportion de ceux qui arrêtent de fumer. Ainsi par exemple, la majorité de ceux qui déclarent être passé à la cigarette électronique pour arrêter de fumer ont effectivement arrêté. Par contre ils sont minoritaires parmi ceux qui voulaient contourner la législation et fumer dans les lieux publics.

En terme de perception de risque, les vapoteurs sont majoritairement conscients que vapoter n’est pas totalement sain, mais 88% sont convaincus que c’est moins nocif que de fumer.

Problèmes associés à l’utilisation de la ecigarette

40% des répondants ne déclarent aucun effet secondaire lié au passage à la cigarette électronique. Pour les autres, les plus fréquemment cités sont :

39% : la gorge sèche ou irritée (à noter que d’expérience cela est souvent liée à des liquides qui ont un pourcentage trop élevé de propylène glycol par rapport à la glycérine végétale),
13% : les gingivites ou saignement des gencives (c’est également souvent un effet secondaire de l’arrêt du tabac, ce qui est conforté par le fait que ceux qui n’ont pas arrêté totalement de fumer sont moins concernés (7%) que ceux qui ne fument plus (14%)),
13 % la toux.

Pour la majorité ces effets secondaires se sont partiellement résorbés (35%) ou complètement (60%) avec le temps. Sans surprise ceux qui continuent à fumer sont ceux pour qui ces effets sont les moins souvent résolus (8% contre 5%).

Les incidents constatés lors de l’utilisation sont un contact ou une ingestion du eliquide (1,5%) ou des problèmes de batterie ou électrique (1,5%).

Impact sur la santé

L’état physique général s’est amélioré pour près de trois quarts des répondants.

Par exemple, depuis que les vapoteurs interrogés sont passés à la cigarette électronique, le goût s’est amélioré pour 85% d’entre eux, il est resté identique pour 8 % avec seulement 0,1% pour lesquels il s’est détérioré. A noter que ceux qui ont totalement arrêté déclarent des améliorations plus importantes que ceux qui continuent de fumer en parallèle de la cigarette électronique. Seul, exception : l’appétit. Généralement on indique que le geste de fumer et la nicotine agissent comme un coupe-faim. Puisque la gestuelle et la délivrance de nicotine sont conservés (même si la nicotine est délivrée dans des proportions plus faibles avec la ecigarette d’après une récente étude du Docteur Farsalinos), soit les fumeurs ont moins d’appétit à cause des 4000 autres substances contenues dans le tabac, soit l’augmentation du goût et de l’odorat augmente la faim des vapoteurs. A moins qu’il s’agisse de l’amélioration globale de la santé qui conduit les vapoteurs à faire davantage de sport et donc augmenterait leur appétit.

Enfin sur les individus souffrant de certaines pathologies, ceux qui sont passés à la cigarette électronique indiquent une détérioration dans des proportions minimes (inférieur à 2,2%) et une amélioration de leur situation dans les proportions suivantes :

Diabète : 40%
Hypertension : 50%
Taux de cholestérol et/ou triglycérides : 42%
Hypo- ou hyperthyroïdie : 35%
Maladie coronarienne : 54%
Asthme : 65%
Maladie pulmonaire chronique : 76%

L’amélioration est systématiquement plus fréquente dans la population de ceux qui ont totalement arrêté de fumer et ne font que vapoter.

Arrêt du tabac selon les caractéristiques de la population

On observe des différences importance de la part des vapoteurs qui ne fument plus selon la langue de réponse. Ainsi parmi les répondant en anglais, 88% ont arrêté de fumer contre 81 % sur l’ensemble de l’échantillon. Ce pourcentage n’est que de 72 % parmi ceux qui ont répondu en français. Les origines de ces écarts peuvent être multiples. On peut bien entendu penser au fait qu’en France il y a depuis des années une limitation du taux de nicotine à 20 mg/ml ce qui n’est pas le cas aux USA. Or, certains émettent l’hypothèse que disposer d’un taux de nicotine supérieur accroît les chances d’arrêt. Mais ces écarts peuvent également s’expliquer par des effets de structure liés à une différence des caractéristiques des vapoteurs d’un pays à l’autre ou à un effet de sélection au moment de la collecte.

En effet, on observe que ceux qui sont membres d’un forum d’utilisateurs et ont répondu au questionnaire ont une probabilité d’arrêt du tabac supérieure à la moyenne avec 83% d’arrêt (d’abord ils sont mieux informés, ensuite s’ils se sont inscrits sur un forum et y reviennent régulièrement c’est souvent car ils apprécient la ecigarette et qu’elle a fonctionné avec eux). Ainsi si dans un pays, la diffusion de l’enquête a surtout été faite sur un forum, il est possible que cela joue sur les taux d’arrêt observés par langue.

Il n’y a pas de différence d’arrêt selon le sexe. Le pourcentage d’arrêt augmente avec le niveau d’étude : 79% pour les CAP/BEP, 81% pour le niveau BAC et 82% pour le supérieur. Il peut s’agir d’un effet revenu : les plus diplômés ont en moyenne un salaire plus élevé et potentiellement plus de moyen pour s’acheter du meilleur matériel et trouver le eliquide le plus adapté en en essayant davantage.

Le matériel et le liquide utilisé est corrélé à l’arrêt du tabac. Seuls 68% des répondants utilisant une ecigarette qui ressemble à une cigarette classique ont arrêté de fumer, contre 76% avec une Ego et 85% avec un Mod. Mais il n’y a pas forcément de lien de causalité. En arrêtant de fumer, les utilisateurs économisent plus que les autres et peuvent s’acheter du matériel plus évolué. Ce sont aussi les plus passionnés qui utilisent ce type de matériel et potentiellement ceux pour qui la cigarette électronique était finalement pour X raison la meilleure solution pour arrêter de fumer. C’est la même chose pour le liquide utilisé avec un arrêt du tabac de 68% pour ceux qui utilisent des cartouches pré-remplies, 80% pour ceux qui prennent du liquide tout fait et 83% pour ceux qui fabriquent leur propre liquide. On peut également émettre l’hypothèse que grâce aux différentes fonctionnalités des mods et à la possibilité de fabriquer le liquide que l’on souhaite on arrivera plus facilement à trouver chaussure à son pied pour ne plus fumer. De plus l’implication financière et en terme de temps que l’on met dans son matériel et les liquides peuvent psychologiquement être une aide pour arrêter.

Du fait des effets de structure il faudrait procéder à une analyse économétrique pour identifier les effets propres à chaque caractéristique.

Au final, il existe bien entendu un biais de sélection sur la population étudiée et il est évident que l’on retrouve dans l’échantillon beaucoup de passionnés qui utilisent des modèles performants et pour certains qui fabriquent même leurs liquides à partir de bases nicotinées et d’arômes. Il est donc évident qu’on ne peut pas affirmer que le passage à la cigarette électronique va permettre d’arrêter de fumer dans 80% des cas. Cependant, les répondants ne sont pas non plus des extrémistes de la cigarette électronique qui la défendent bec et ongle en occultant ses potentiels inconvénients. En effet, seul un sur dix déclare penser que c’est un produit totalement sain. Et 60% ont fait part d’effets indésirables lors du passage vers l’ecigarette. Dès lors les résultats sur la santé des vapoteurs, de par l’ampleur des effets positifs ne peuvent pas être balayés par un revers de main. Enfin cette étude montre à quel point la cigarette électronique est un produit hybride : ni produit du tabac et ni médicament pour les utilisateurs. Ces derniers ont déjà essayé d’arrêter de fumer à de multiples reprises sans succès (médiane de trois), ils trouvent finalement dans la cigarette électronique une alternative puisqu’ils sont 97% à vapoter quotidiennement. En indiquant profiter de la variété des arômes proposé, 50% des vapoteurs évoquent même une notion rarement prise en compte dans les études scientifiques celles de plaisir.