Vie et mort du soleil.


Dédié à Saint Krétik, patron de ethnologues.


Il y avait jadis, au tout début des temps, dans le vaste désert du Sahara, une tribu nomade que bien plus tard les portugais appelleraient les Toucouleurs. Ce peuple subsistait tant bien que mal sous les assauts du soleil assassin. Les toucouleurs disaient que le soleil était un lion gigantesque qui rôdait dans le ciel en y guettant ses proies. Au moment fatidique, il sautait sur elles et les dévorait, avant de rejoindre d’un bond le firmament, en laissant derrière lui les carcasses en pâture aux charognards. Sa crinière de flamme balayait les dunes, ses griffes fendaient les rochers pour les réduire en poussière, quant à ses crocs, ils étaient plus durs et acérés que le plus savant des alliages.


Or un jour naquit Papa Rhissi, le père du peuple des Toucouleurs. Des générations et des générations de conteurs ont chanté ses hauts-faits, mais tel n’est pas ici notre propos. Sachez seulement que nul homme –mais était-il un homme ?- n’a jamais pu ni ne pourra égaler son courage et sa sagesse. Mais voici le récit de son ultime exploit : comment Rhissi tua le soleil et le remplaça.


Après de longues années de règne, Rhissi avait maintenu son peuple dans l’abondance et avait réussi à le protéger des attaques du grand lion de feu. Par malheur, un jour, le roi du ciel, jaloux de la puissance du roi des hommes décida enfin de démontrer sa force. Pris de furie soudaine, il se mit à galoper dans le désert, et souleva derrière lui un immense nuage de mort chargé de sables lourds, de graviers comme des poignards, de scorpions et de cendres. Puis, freinant soudain sa course, le lion projeta d’un coup de queue le sirocco tonitruant contre le village des Toucouleurs.


La rafale fut brève et meurtrière, et lorsque la fumée se leva fut dévoilée aux yeux des hommes toute l’étendue du désastre. Le vent avait percé les outres, renversé l’eau des oboles, volé le feu, emporté tentes et abris, épices et vivres, éventré chameaux et chèvres. Et ça et là gisaient les cadavres des vieillards et des enfants ensevelis par le vent. Il ne restait guère que quelques dizaines de survivants, que Rhissi avait abrité pendant la tempête dans les plis de son large manteau de zébu.


L’affront du soleil réclamait vengeance. Aussi le roi des Toucouleurs, après avoir passé la nuit seul en compagnie des morts, pour veiller sur leurs âmes et chasser les esprits maléfiques, décida de partir dès l’aube suivante. Il s’empara de son long poignard d’os, de sa sagaie et de son carquois muni de douze flèches, de sa lance d’ébène et de son bouclier en cuir de rhinocéros, et s’en fut sans un adieu en direction du soleil levant.


Rhissi chemina longuement dans le désert, pour atteindre vers midi le point le plus chaud de tout le Sahara, un cirque de dunes brûlantes où, dit-on, les ombres s’évaporent et les insectes s’enflamment. Le guerrier s’allongea dans un creux de la dune, sur l’arène en braises, et demeura là sans bouger. Il savait que le grand prédateur, non content de sa force, ne daignait descendre de son piédestal que lorsque ses victimes étaient moribondes. Aussi, Papa Rhissi devait se trouver chancelant pour pouvoir rencontrer son adversaire.


Il attendit là, immobile, sans boire ni manger, pendant sept fois sept jours. Mais il était robuste, et cela ne suffisait pas à l’affablir. Alors, il décida de se blesser lui-même. Il transperça sa peau par douze fois avec ses flèches, sans sourciller. Puis il voulut se tenir debout pour voir la mort en face, mais il n’en eut pas la force, aussi se mit-il à genoux, un bras enroulé à sa lance, l’autre soutenu par son bouclier planté dans le sable d’or maculé de son sang. Il resta là les yeux rivés sur le soleil, sans broncher ni battre des paupières. Une nuée de vautours tournoyait dans le ciel, cortège servile annonçant l’arrivé du lion, roi des charognards, ricanant à s’en tordre le cou à la vue de ce fou qui appelait la mort de ses voeux.


Sa majesté le fauve sut se faire attendre. Il y eut un rayon soudain qui aveugla le héros, car personne, ni homme ni Dieu ne put ni ne pourra supporter l’éclat du soleil. Mais Rhissi, les yeux clos, put entendre le pas feutré du félin sur le sable, qui s’approchait imperceptiblement. Le guerrier sentait ses cheveux grésiller, ses sangs qui en lui bouillonnaient, puis soudain, il ressentit une langue de lave qui lui léchait l’échine. Le lion était en train de goûter à sa proie en lapant les plaies du héros, et à en juger par son ronronnement infernal, il semblait se délecter fort de ce met de choix.


Puis tout alla très vite : le lion ouvrit grand sa gueule pour avaler sa proie, mais Rhissi, regoupant ses forces, tira son poignard en os de son pagne et le plongea au plus profond de la gorge béante de l’animal. Une courte lutte s’ensuivit, et le lion soudain flancha, la jugulaire tranchée depuis l’intérieur de son cou.


Or, c’est alors que Rhissi mesura enfin la conséquence de son geste. Le lion s’était éteint et avec lui s’était éteint le soleil. L’obscurité se répandit sur le désert lentement. Et bientôt la terre entière fut recouverte de noirceur. Rhissi, apeuré, rebroussa chemin parmi les ombres en traînant son corps agonique dans la nuit. Quand il trouva enfin le campement des Toucouleur, son cher peuple, des larmes de bonheur jaillirent de ses yeux.


Hélas, les toucouleurs ne l’accueillirent pas en héros, bien au contraire, ils le reçurent comme le pire des scélérats. Un à un les gens du village le couvrit d’insultes, de coups de pieds et de poings.


« Maudit sois tu, Rhissi. Tu nous as trahi. Tu as commis l’irréparable sacrilège, tu as tué le soleil. Maintenant nous vivons dans la nuit pour toujours. Jamais plus nous ne trouverons nos pistes dans le désert, jamais plus une plante ne poussera dans les oasis, jamais plus nous ne trouverons nos troupeaux égarés. Et nous mourrons de faim, de froid, de peur. Tout ça, par ta faute. Vas-t’en, loin.
Tu es l’ennemi de notre peuple ! »
Et c’est ainsi que les villageois ingrats bannirent l’ancien roi jadis adulé, et le laissèrent à moitié mort, condamné à l’errance dans le vaste désert, en pleine nuit.


Rhissi vagabonda longuement sans but, au hasard des ténèbres. D’étranges sentiments autrefois inconnus s’emparaient de lui : colère, peine, repentance. On raconte, que déchiré par le désarroi du monde, il s’arrêta alors au beau milieu du désert, et se mit à pleurer. Et que ses sanglots furent si longs et si intenses que de ses larmes versées naquit le Nil. Et l’on raconte aussi, qu’après avoir pleuré toutes les larmes de son corps, il se ressaisit enfin. Il s’accroupit dans le désert et s’empara de deux silex, qu’il frotta l’un contre l’autre pour faire du feu. Il nourrit la flamme avec sa tunique, et la fumée qui s’échappa du foyer prit la forme d’un papillon blanc. Alors Rhissi pensa aux hommes qui vainement cherchent à se vêtir pour se trouver différents des animaux, comme les vers tissent leur cocon pour effectuer leur chrysalide.


Ensuite, Rhissi jeta ses armes dans le foyer, sa lance, sa sagaie et ses flèches, son poignard en os et son bouclier en cuir de rhinocéros. Une épaisse fumée noire en forme de serpent s’en dégagea et rampa au sol sans parvenir à s’élever dans les airs. Et Rhissi songea alors à la vanité de la guerre.


Puis, Rhissi, nu et dépouillé de tout espoir, avança à son tour dans le foyer. Les flammes s’emparèrent de lui et le débarrassèrent enfin de son enveloppe charnelle. Son âme pure s’envola légère dans les airs, tout resplandissante de clarté, et vola jusqu’au plus haut de la voûte étoilée. La lumière revint, inondant chaque repli secret du monde. Papa Rhissi, en s’immolant avait ressucité le soleil.


Amis lecteurs, je vous prie de croire que lorsque me parvint cette histoire, je demeurai perplexe, sans réussir à comprendre la morale de cette fable. Ce n’est qu’après longue réflexion qu’il me vint à penser ceci : d’après moi, ce ne fut pas le sacrifice, ni le fait d’avoir été trahi par son peuple qui fit tant pleurer le héros. Non, ce qui véritablement l’affligea fut de devoir endosser le rôle de prédateur qui lui avait tant fait horreur, et de comprendre enfin que la nature est par essence cruelle, et que le bien n’existe pas en ce bas monde.