Fragment : « Pierre, fils de la pierre » (livre 1, chapitre 1)



C’est la nuit de la Toussaint, et il fait un vent à vous en décrocher l’âme. L’ombre noire de l’abbaye de Lussignac, qui domine la Garonne sur son éperon rocheux, se dresse fièrement dans la nuit pâle, narguant la tempête. Sur le sentier escarpé qui mène à l’édifice, un enfant escalade à grand peine. Ce n’est qu’un pantin désarticulé à la merci du vent, qui s’amuse à le plaquer à terre, le relève pour mieux le projeter dans les ronces, le pousse vers l’avant, le fait reculer, à sa guise. Le vent le hisse jusqu’au sommet, inverse brusquement sa course et l’entraîne au ravin, le tient en suspens quelques instants dans le vide, puis, lui épargnant la vie, le rejette et l’écrase brutalement contre les rochers.



L’enfant se relève, une énième fois. Il ressent confusément ses os broyés par les pierres, mordus par la bise glaciale. Sa couverture de mauvaise laine a volé dans l’abîme, et il grelotte, transi, nu comme un ver. Ses larmes évaporées ne sont plus que deux rigoles de boue séchée qui lui raidissent le visage. Un coup de vent a emporté avec lui tous les souvenirs de sa courte vie, et dès lors, il ne garde plus dans sa mémoire qu’une seule image, toute entourée de clarté : la silhouette de sa mère, enroulée dans un châle noir, le visage tordu, pétrifié par la peine. Elle pleure des perles figées qui ruissellent à ses joues. Un long doigt osseux sort de son manteau et pointe vers le monastère, les doigts de l’autre main se crispent en tenant un mouchoir blanc contre sa tempe. Elle parle, mais les mots s’envolent de sa bouche, confisqués par le vent, et se perdent dans la nuit. L’enfant n’a guère plus de six ans, mais il n’a pas besoin de paroles pour savoir que sa mère l’abandonne. Les enfants savent toujours ces choses-là, peu importe l’âge. Peu importe aussi s’ils ne comprennent pas les raisons, banales et dramatiques en ces temps de disette, qui poussent les mères à abandonner leurs rejetons.



Une bourrasque formidable pousse le marmot jusqu’aux portes du monastère. Le vent furieux lance des rafales contre l’édifice. Il court le long de la robuste palissade de bois, cherche un point faible pour s’immiscer, défonce une planche, s’engouffre dans l’abbaye. Il déferle dans la grand-cour intérieur, se rue contre les ateliers, les étables, l’auberge des pèlerins, mais les hommes ont claquemuré les portes, calfeutré les fenêtres, et le vent a beau cogner, il ne trouve aucune issue pour s’insinuer. Rageur, il entreprend alors l’assaut des bâtiments conventuels, au coeur de l’enceinte sacrée. Il tambourine à la porte de l’église, claque la grosse cloche, tourbillonne sur le parvis en faisant danser feuilles mortes et cailloux, repart de plus belle, s’acharne, en vain : il vient se rompre, inlassablement, contre les pierres épaisses de la bâtisse. Et il se tord en gémissant comme les forcenés, charriant avec lui la plainte des âmes en peine et des enfants morts-nés, désespérés de ne pouvoir trouver asile dans la maison de Dieu en cette nuit des défunts.



L’enfant frappe de toutes ses petites forces à la porte d’entrée, mais ses coups sont bien trop faibles pour alerter qui que ce soit dans tout ce vacarme. Le vieux moine qui tient la garde dans la guérite de la porterie s’est assoupi. Il ne lui reste plus qu’une heure pour sonner les matines et réveiller les autres moines au beau milieu de la nuit. L’enfant se laisse alors porter par un courant d’air qui le mène vers la brèche que le vent a percé, se faufile entre les planches brisées, et pénètre à l’intérieur de l’abbaye. Il s’élance dans la grand-cour désolée en cherchant un refuge. Tout est résolument clos, il n’y a pas âme qui vive.



Exténué, il fait quelques pas jusqu’au porche de l’église abbatiale. Sur la frise du tympan se tiennent en rangée les vieillards de l’apocalypse, couronnés comme des rois, assis sur leurs trônes. Fiers et hautains du haut de leur piédestal, dans leurs manteaux étincelants de pourpre et d’or, aucun d’entre eux ne daignerait baisser les yeux pour contempler une aussi piètre et chétive créature. Au-dessus d’eux règne un Christ en gloire, inaccessible, majestueux, et tout un cortège d’anges serviles virevolte autour de lui. De part et d’autre de la lourde porte en chêne à deux battants, sur les piédroits, deux personnages toisent l’enfant d’un œil sévère. L’un caresse, dubitatif, immobile, sa longue barbe de calcaire, et tient bien serrée dans son poing la clef du paradis. L’autre a les yeux mi-clos, come s’il cherchait à détourner son regard de l’enfant condamné à mourir de froid. Sur le trumeau, entre les deux portes, de petits diablotins rieurs et une multitude d’animaux fantastiques aux couleurs criardes dansent la farandole, semblent se réjouir de la disgrâce du marmot, et s’apprêtent à l’accueillir très bientôt.



Le vent siffle contre les tempes de l’enfant, l’invite à l’abandon, à s’envoler avec lui jusqu’aux limbes, et le petit chancèle. C’est alors que ses yeux découvrent par hasard, le long du mur de l’église, une lézarde béante dans le calcaire. Dans un dernier instinct de survie, il se ressaisit.



Ce recoin de pierre noire et froide est lugubre, comme une cicatrice ouverte dans la pierre, entre deux blocs mal agencés, d’où peuvent jaillir à coup sûr serpents, chauves-souris et autres créatures de l’enfer. Mais pour l’enfant, c’est un sourire de la Providence, et les mauvaises herbes qui entourent la fissure et sortent pêle-mêle de la roche, un baldaquin chaleureux l’invitant au sommeil. Il escalade un peu, en écorchant ses chairs aux parois gelées, se glisse dans la souffrance jusqu’à la lézarde, se tortille, démantibule son petit corps pour pouvoir rentrer dans l’interstice, et la pierre s’écarte légèrement, afin de lui permettre de s’y loger. Enfin installé, il se recroqueville, et d’un mouvement brusque du genou, fait tomber derrière lui un lit de ronces. Le vent ne passe plus qu’en léger filet jusqu’au creux de la pierre. Là, silencieux, pelotonné dans un cocon de mousse, l’enfant se laisse bercer par le battement de son coeur, qui résonne jusqu’au plus profond de la pierre, et s’endort.....



Il n’entend pas la cloche qui sonne l’office des vigiles dans la nuit, ni le brouhaha des moines qui se réveillent. Ce n’est que plusieurs heures après tierces, bien avancée la matinée, qu’un frère convers le découvre. D’abord, il ne voit que la lézarde échancrée, plus ouverte que jamais. En s’approchant d’un peu plus près, il constate la présence de l’enfant, endormi dans la pierre. Il tente de le réveiller en lui parlant, sans succès. Il glisse alors sa main dans la brèche, mais le corps ne bronche pas. Il en déduit que le pauvre gosse est mort de froid, et se résigne à déloger le cadavre.



Il a un mal fou à dégager l’enfant de la fissure. Il procède comme on soutire un nouveau-né du ventre de sa mère, en commençant par sortir la tête du trou. Puis, progressivement, le reste du corps suit, et la pierre semble réagir sous la pression, cédant peu à peu en laissant passer le marmot. Son corps est raide comme la pierre, aussi froid et de la même couleur qu’elle, crayeux aux reflets légèrement bleutés. Il est comme un chérubin de marbre, au visage d’angelot qui sourie maladif, sans frémir. Il est mort, aucun doute n’est désormais permis, pense alors le convers, et il tire d’un coup sec pour achever de retirer le cadavre du trou. Mais l’enfant, soudain, se met à hurler comme un diable : le frère accoucheur vient tout bonnement de lui arracher un pied, qui reste à l’intérieur du mur. De la fente de pierre, une rigole de sang s’écoule.