...Isabella et le pot de basilic est une nouvelle du Décaméron de Boccace qui fut à l'origine de ces tableaux par les peintres préraphaélites au milieu du XIXème siècle. Cette jeune fille, dont l'amant a été tué par ses frères, chérit jusqu'à la mort la tête de son bien aimé qu'elle a placé dans un pot de basilic. La composition que je préfère et celle par laquelle j'ai commencé à m'intéresser à ce sujet est celle de Hunt où elle apparait abandonnée dans sa rêverie, peu soucieuse de sa posture.

Isabella and the pot of basil (William Holman Hunt)






Ces peintres se sont principalement inspirés du poème
de Keats "Isabella or the pot of basil" en 1820



On retrouve ici le goût romantique pour les héroïnes aux destin et amours tragiques, ainsi que l'ambiance médiévale à l'époque de laquelle a été écrit le Décaméron .


J'ai trouvé cette héroïne sous divers prénoms et ne saurait pas distingué lequel est le vrai entre Isabeau, Elisabetta, Isabella...



Isabella et Lorenzo (William Holman Hunt)



Isabella or the pot of basil (Waterhouse)

 

Isabella et Lorenzo (premier tableau préraphaélite de Millais)





Jean Boccace : Le Décaméron - Nouvelles - Contes

Nouvelle V : Le Basilic Selernitain

Il y avait autrefois à Messine trois frères, marchands, qui
demeurèrent très-riches après la mort de leur père, né à San-
Geminiano. Ils avaient une soeur, jeune, belle et bien faite,
nommée Isabeau, qu’ils n’avaient pas encore mariée, quoiqu’ils
en eussent souvent trouvé l’occasion. Ils avaient aussi pour garçon
de boutique un jeune homme de Pise, nommé Laurent, sur
qui roulaient presque toutes les affaires de leur négoce. Ce
commis était d’une figure agréable et d’un caractère plein de
douceur. La charmante Isabeau en devint amoureuse. Laurent
s’en aperçut, en fut très-flatté, et renonça, pour sa nouvelle
conquête, à ses autres maîtresses. Comme ils étaient à portée de
se voir et de se parler fort souvent, ils ne furent pas longtemps à
se donner des preuves de tendresse. Le commencement de leur
intrigue fut accompagné de tout le succès et de tout le secret
qu’ils pouvaient désirer ; mais enfin le malheur voulut que l’aîné
des trois frères rencontrât Isabeau une nuit qu’elle allait trouver
son cher Laurent dans sa chambre. Le jeune homme, quoique
irrité de la conduite de sa soeur, dont il n’avait point été aperçu,
sut se contenir et attendit jusqu’au lendemain pour faire part de
sa découverte à ses frères. Après s’être bien consultés, ils résolurent
de supporter secrètement un affront dont ils ne pouvaient
interrompre le cours sans se venger, et dont ils ne pouvaient
tirer vengeance sans déshonorer leur soeur ni se couvrir euxmêmes
de honte ; ils espéraient que le moment de pouvoir remédier
à ce désordre sans se compromettre ne tarderait pas à se
présenter. Ils feignirent donc de tout ignorer et se conduisirent
avec Laurent comme à l’ordinaire, afin qu’il ne comprît point
qu’ils s’étaient aperçus de son intrigue.

Cependant, comme le commerce de galanterie allait toujours
son train et qu’il pouvait en résulter des suites fâcheuses
pour leur soeur, ils se lassèrent d’attendre et prirent le parti de le
rompre pour jamais. Dans cette idée, ils engagèrent un jour leur
commis à aller se promener avec eux hors de la ville. Arrivés
dans un lieu extrêmement solitaire, ils se jetèrent tout à coup
sur lui et le poignardèrent, sans qu’il eût le temps de faire la
plus petite résistance. Après l’avoir enterré sans être vus de personne,
ils retournèrent à Messine, où ils firent courir le bruit
qu’ils l’avaient éloigné pour les affaires de leur commerce. On le
crut d’autant plus facilement, qu’il leur était souvent arrivé de
l’envoyer en divers endroits. Mais comme il ne revenait pas,
Isabeau, qui ne s’accommodait point de son absence, ne cessait
de demander à ses frères quand est-ce qu’il serait de retour. Un
jour qu’elle le demandait très-instamment : « Que signifie donc
ceci ? lui dit un de ses frères. Qu’as-tu affaire de Laurent, pour
te montrer si empressée de le revoir ? S’il t’arrive encore d’en
parler, tu dois t’attendre à être traitée comme tu le mérites. »
Isabeau, intimidée par une réponse si brusque et ne sachant à
quoi attribuer cette menace, n’osa plus en demander des nouvelles.
Cependant elle ne cessait de penser à lui et de gémir sur
la longueur de son absence. Elle l’appelait souvent pendant la
nuit, et le conjurait de venir essuyer les larmes que le chagrin
d’en être séparée lui faisait répandre. Elle était inconsolable ;
mais elle n’osait se plaindre à personne ; l’image de son amant
ne la quittait pas un seul instant. Une nuit, après avoir longtemps
soupiré avec larmes sur une absence aussi cruelle, elle
s’endormit tout en lui faisant des reproches de son retardement
à venir la consoler. Le sommeil ne se fut pas plutôt emparé de
ses sens qu’elle crut voir Laurent en personne, pâle, défait, vêtu
d’habits déchirés et couverts de sang, et lui entendre dire ces
propres mots : « Hélas ! ma chère Isabeau, c’est vainement que
tu m’appelles et que tu te tourmentes en me reprochant ma longue absence.
Apprends, ma chère amie, que je ne peux plus revenir
te voir. Tes frères m’ont tué le dernier jour que tu me
vis ; » et, après lui avoir indiqué le lieu où ils l’avaient enterré, il
disparut.

La jeune fille, à son réveil, crut à son songe comme à un article
de foi, et se mit à pleurer amèrement. Lorsqu’elle fut levée,
elle fut tentée d’en parler à ses frères ; mais, toute réflexion
faite, elle n’en fit rien, de peur de les aigrir davantage. Elle résolut
de se rendre seulement à l’endroit désigné, pour voir si celui
qui lui avait apparu était réellement mort. Ayant donc obtenu de
ses frères la permission d’aller se promener hors de la ville, avec
son ancienne bonne, elle va tout droit en ce lieu. Son premier
soin est de chercher la terre qui paraissait le plus fraîchement
remuée. Elle s’arrête et creuse dans l’endroit où elle aperçoit
une petite éminence. Elle ne fouille pas longtemps sans trouver
le corps de son cher amant, qui n’était encore ni corrompu, ni
défiguré, et voit alors avec douleur son songe réalisé. Ce triste
spectacle renouvela ses gémissements et ses larmes ; mais jugeant
que ce n’était pas là un lieu à s’abandonner au chagrin,
elle suspendit ses sanglots pour songer à ce qu’elle devait faire
du corps de son amant. Elle l’eût enlevé, si elle l’eût pu, pour le
faire enterrer honorablement. Dans l’impossibilité d’exécuter ce
projet, elle lui coupa la tête avec son couteau, l’enveloppa d’un
mouchoir, la mit dans le tablier de sa domestique, et s’en retourna
au logis, après avoir recouvert de terre le reste du corps.
Arrivée dans sa chambre avec cette tête, elle la baisa mille fois et
l’arrosa de ses larmes. Ne sachant comment la soustraire aux
regards de ses frères, elle s’avisa de la mettre dans un de ces
grands vases où l’on plante de la marjolaine ou d’autres fleurs.
Elle commença par l’envelopper d’un beau mouchoir de soie, la
couvrit ensuite de terre, et planta dessus un très-beau basilic
salernitain, dans l’intention de ne l’arroser jamais que d’eau de
rose, ou d’eau de fleurs d’oranger, ou de ses larmes. Elle ne se
lassait point de regarder ce pot chéri qui renfermait les restes
précieux de son cher Laurent. Elle pleurait quelquefois si abondamment,
que le basilic, sur lequel elle se penchait, en était
inondé. Les soins continuels qu’elle en prenait, joints à la
graisse que la terre recevait de cette tête, le firent croître à vue
d’oeil, et le rendirent plus beau et plus odoriférant. Isabeau au
contraire dépérissait tous les jours. Ses yeux étaient enfoncés,
son visage maigre et décharné ; en un mot, sa figure devint aussi
hideuse qu’elle avait été agréable. Ses frères, surpris d’un si
grand changement, apprirent d’une de leurs voisines qui avait
souvent aperçu de sa fenêtre cette amante infortunée qu’elle ne
cessait de gémir et de pleurer devant un vase qu’elle ne quittait
presque point. Ils lui en firent des reproches ; et voyant qu’elle
ne laissait pas de continuer, ils trouvèrent moyen de le lui dérober.
La pauvre fille, ne le voyant plus, le demanda avec les plus
vives instances. On ne crut pourtant pas devoir le lui rendre ; ce
qui lui causa tant de douleur, qu’elle tomba dangereusement
malade. Elle ne fit que demander son vase durant sa maladie.
Ses frères, surpris d’un attachement si singulier, voulurent voir
ce qu’il y avait dedans. Ils ôtent la terre, et trouvent une tête de
mort. Elle n’était pas encore assez pourrie pour ne pas reconnaître,
à ses cheveux crêpés, que c’était celle de Laurent. Il est aisé
de se figurer leur étonnement. La peur qu’ils eurent que leur
crime ne fût découvert les détermina à enterrer cette tête et à
sortir promptement de Messine. Ils se retirèrent secrètement à
Naples, et laissèrent leur soeur Isabeau en proie à sa propre
douleur. Cette pauvre fille, qui ne cessait de demander son vase,
mourut bientôt après. Le genre de sa mort, la disparition de ses
frères, et quelques propos lâchés par la femme qui l’avait accompagnée
dans l’endroit où Laurent avait été enterré, rendirent
la chose presque publique, et l’on fit sur cette aventure une
romance qu’on chante encore aujourd’hui ; c’est celle qui commence
ainsi :
Quel est le mortel inhumain
Qui m’a volé sur ma fenêtre
Le basilic salernitain ? etc.