Fraîchement retraité, j'arpente en vélo les chemins environnants, à l'allure paisible des gens qui n'ont rien d'urgent à faire et qui tuent le temps tranquillement.Je regarde négligemment de part et d'autre du chemin, attentif au fleurs qui le bordent, à la recherche de perles rares pour étoffer mon herbier.
Une tache rouge m'attire, et sûr de trouver enfin un coquelicot, de retour sur les talus, je mets pieds à terre pour aller cueillir le rare spécimen. Et là, surprise,pas de fleur, mais la pointe d'une chaussure rouge au trois-quarts cachée par les herbes et dont le talon est profondément enfoncé dans la terre.
Je dégage délicatement l'objet et découvre le talon cassé, légèrement décollé. Machinalement, je le replie comme pour en éprouver l'attache et aperçoit alors à l'intérieur une cache dans laquelle est roulé un morceau de papier. Mon instinct de vieux limier me souffle le vent d'une nouvelle aventure.
Intrigué, je l'extirpe délicatement. Il se déroule, découvrant un texte manifestement écrit avec un crayon pour les yeux.
"A l'aide, je suis séquestrée depuis plusieurs jours par le metteur en scène de l'escarpin vernis rouge dans lequel je joue Cendrillon.Il a totalement pété les plombs et ne veut plus que je tourne dans d'autres films que les siens! Il me garde prisonnière le temps qu'il mette au point la suite de l'histoire. Enfermée, certes avec tout le confort, je n'ai d'autre compagnie que la sienne, avec le compte-rendu de ses futurs délires. Je vous en prie , allez voir le film au plus vite, il vous permettra de retrouver le château dans lequel je suis retenue. Personne ne s'est inquiété de mon absence prolongée que l'on croit due à un tournage sur la lune pour son prochain film! Mille fois merci!
Cendrillon
"
Cendrillon, oui, c'est bien le nom à peine lisible, dilué par les larmes, que je déchiffre.Cette Cendrillon n'est autre que la comédienne phare du moment, un véritable canon!
Mon sang ne fait qu'un tour, fi de la retraite , au panier les herbiers! Retrouvant toute mon énergie, j'enfourche ma bicyclette et fonce à la vitesse de l'éclair vers la ville, sûr d'attraper la séance de dix-huit heures.L'urgence de la situation décuple mes forces, je pédale comme un fou, négligeant les cailloux ou les trous qui parsèment le chemin.
J'aperçois les premiers immeubles quand soudain, accrochée par un caillou un peu plus gros, ma roue se bloque et je vole par dessus mon vélo!
Tout tourne autour de moi, l'escarpin en vire-voletant passe à portée de ma main qui l'attrape in extremis, puis c'est le néant.

Je gis , inanimé dans le fossé, une main crispée sur la chaussure vernie, un pied déchaussé...