I. Un jour de l'été dernier, à Arles, Claude Pitot, que je ne

connaissais pas, a frappé à la porte de ma chambre d'hôtel et m'a

proposé de venir à Bordeaux pour montrer quelques photos. Il y

avait beaucoup de délicatesse dans sa demande, et j'ai tout de suite

eu envie d'accepter. Je dois ajouter, pour être sincère, que j'ai

beau ne pas me sentir photographe, ça me fait quand même plaisir

de montrer mes photos, à partir du moment où je suppose un

climat de confiance, une intimité qui puisse chasser le regret ou la

crainte de livrer des choses aussi secrètes.

IL Dans l'écriture je n'ai pas de frein, pas de scrupule,

parce qu'il n'y a que moi, pratiquement, qui est mis en jeu (les

autres sont relégués, en abstractions de personnes, sous formes

d'initiales), tandis que dans la photo il y a le corps des autres, des

parents, des amis, des inconnus, et j'ai toujours une petite

appréhension : ne suis-je pas en train de les trahir en les

transformant ainsi en objets de vision, éventuellement en objets

marchands?

Cette question, heureusement, est vite chassée par une autre idée :

qu'en dévoilant ainsi à d'autres, à des corps étrangers, passants et

peut-être indifférents, des corps familiers, des corps aimés, je ne

fais qu'une seule chose — et c'est une chose énorme je crois, c'est

en tout cas le but de toute mon activité, de toute ma prétention

créatrice : témoigner de l'amour.

Études françaises, 21, 1, 1985