PETITE HISTOIRE CAMBODGIENNE.

 

Je me souviens que j’étais parti avec mes étudiants à Angkor. Un soir, vers 18h00, je suis resté avec l’un d’eux, assis en haut des tours du Bayon, à contempler ce spectacle de toute beauté, la symbiose parfaite entre le génie créateur de l’homme et la nature environnante.

La nuit s’est faite noire et toutes ces têtes sculptées nous regardaient. Ce sont des visages impassibles avec des petits et larges sourires, des visages remplies de douceur et pourtant cette nuit là, j’ai ressenti une terrible peur. Derrière ces visages se cachent quelque chose d’anormal, étrange et diabolique à la fois, peut être une frustration profonde, une humiliation retenue. Cela m’a fait penser à quelqu’un qui retient si fort sa colère que lorsqu’elle éclate, il est déjà trop tard, plus rien ne peut l’arrêter, la raison n’a plus de prise sur les évènements, seul la violence s’échappe, le tout totalement incontrôlable.

Lorsqu’on lit des livres sur le Cambodge, pendant et juste après la décolonisation, partout l’on parle de ce fameux sourire khmer, de la gentillesse et de la douceur de ce peuple. Ensuite, avec l’entrée des khmers rouges dans Phnom Penh le 17 avril 1975 et des témoignages de réfugiés qui arrivent jusqu’en occident, tous poseront la mème question, comment est-ce possible, comment cela à t’il put arriver, tant d’horreur chez ce petit peuple si gentil...De mon coté, je n’ai pas connu ce Cambodge là mais j’ai pris le temps de regarder et contempler Angkor et du fond de la jungle, il m’a semblé voir, derrière ces visages centenaires, une ambivalence dans les regards, un sentiment de terreur, un mal quasi invisible.

Tout comme les gens dans les rues de Phnom Penh, capables du meilleur comme du pire. Je me souviens d’un problème complètement insignifiant vécu personnellement avec une moto-taxi, une histoire de quelques centimes qui en l’espace d’un dixième de seconde, aurait pu me coûter la vie.

Mais combien vaut une vie humaine au Cambodge?

En fait tout dépend de l’heure; au dernière nouvelle, on annonce la somme de 50 US dollars à seize heures, une caisse de bière Tiger, passé vingt deux heures! Bref, il y avait chez ce jeune homme, rien qui puise marquer ce passage, mème délicat entre douceur et violence, pas un mot, un geste, un regard plus haut que l’autre, rien de visible en apparence et toujours ce sourire.

Comme le dit Fabio Giovannini, journaliste italien, il y a dans le regard et le visage de Pol Pot, ce mème sourire, cette mème expression que l’on retrouve dans les temples d’Angkor, mystérieux et énigmatique à la fois.

Au cours de mon séjour, combien de fois j’ai vu cette expression impassible, inquiétante plus que rassurante, déroutante pour un européen, incompréhensible pour un latin. Mais peut on condamner par avance une population entière sans essayer d’en comprendre le sens.

Je ne peux pas croire que toute l’histoire moderne du Cambodge tient dans les mains d’un seul fou, en effet, il s’agirait alors d’une série de fous sanguinaires. Dans ce cas, mème le roi Sianhouk est fou, puisqu’il s’allie non pas une mais plusieurs fois avec des criminels, par defénition les bourreaux de son peuple chéri! L’histoire nous montre qu’il n’existe pas de fous assez puissants pour prendre le contrôle de tout un pays, mais d’un laisser aller général, d’un pourrissement d’une situation de crise mélangé à des ambitions personnelles aux conséquences dramatiques. Pour comprendre ceci, il faut ce souvenir de la responsabilité de certains acteurs dans le drame cambodgien.

Tout d’abord, on trouve un ancien prix Nobel de la paix, Henri Kissinger qui n’hésite pas à sacrifier un pays jusqu’alors en paix, neutre et le précipiter volontairement dans le syndrome de la guerre du Vietnam. Pendant des mois, les B 52 américains, vont détruire,  anéantir, tout ce qui a valeur de richesse dans le pays : routes, ponts, complexes industriels, rizières, villages entiers rasés etc.. Sans parler du nombres de victimes. Le pays ne se relèvera jamais de ce tonnerre de feu. Pour couronner le tout, les Américains organisent un coup d’état et place un homme à eux, le général Lon Nol, homme politique véreux. L’accentuation de la guerre et la corruption généralisée qui sévit, font tomber le pays dans un état de ruine économique et moral, qui aura pour but, pour un bon nombre de cambodgiens, en particulier dans les campagnes, l’effet inverse souhaité, celui de se solidariser avec le mouvement khmer rouge.

Le deuxième acteur n’est autre que le roi. Sianoukh, destitué par le coup d’état ne trouve rien de mieux à faire que de se rapprocher des khmers rouges, les ennemis d’hier deviennent les amis d’aujourd’hui. Afin de récupérer son trône et par la mème le pouvoir, le petit roi est prêt à tout, quitte à s’allier avec le diable en personne. Consciemment, il leur offre les clés du pays. Désormais les portes de la capitale leurs sont grandes ouvertes. Après leur victoire, les Khmers rouges le remercieront en le détenant prisonnier, enfermé jours et nuits dans son palais. Ils élimineront tout de mème une partie de la famille royale.

Le troisième est, peut être, le plus inattendu, c’est à dire l’ONU! En effet, l’organisme international qui est sensé défendre la paix, la justice et l’égalité entre les peuples va laisser, avec l’accord des puissances occidentales, le Cambodge, qui s’appelle désormais le Kampuchéa, devenir la triste nation du silence. En l’espace de quelques heures, le pays tout entier est plongé dans ce qu’on appellera le grand bond en arrière, en référence à la révolution culturelle chinoise. Les villes sont vidées de leurs habitants et  déportés vers les campagnes. Tout s’arrête d’un coup, plus de postes, téléphones, voitures, écoles, universités, hôpitaux,...bref, plus rien qui soit de ce monde n’existe. Mème l’argent, chose impensable disparaît. Désormais huit millions d’esclaves sont gérés dans des mains de fous, criminels en l’occurrence. La règle est simple : qui ne travaille pas, ne mange pas! L’ONU, en reconnaissant le Cambodge des khmers rouges comme seul souverain, donne aux révolutionnaires l’occasion rêvée de commettre librement et légalement l’irréparable. C’est, en quelque sorte, une façon sournoise de légitimer un génocide qui a causé environ deux millions de morts sur une population de huit millions, le tout en à peine quatre années de pouvoir.

Pour l’occident, le message est clair, le Cambodge pendant quinze longues années sera  représenté politiquement et diplomatiquement par son chef, c’est à dire Pol Pot lui mème.

Le dernier est aussi son sauveur, il s’agit du Vietnam. Au moins grâce à lui le génocide mais non pas la guerre s’arrête. Les Vietnamiens, par leur incroyable avance militaire, vont stopper net les massacres mais en revanche, piller ce qu’il reste du pays (?). Partout ou cela est possible, ils volent, enlèvent, récupèrent tout ce qui se trouve sur leur passage, l’asphalte dans les rues de Phnom Penh, les fils électriques dans les murs, les portes des maisons, les salles de bain.  A leur départ, en 1989, ils détruiront entièrement, pierre par pierre, les belles maisons de Kep, ville au bord de mer. Ce que les Vietnamiens ne pourront pas emmener, ils le feront sauter au mortier.

Kep, aujourd’hui, n’existe plus. Il ne reste qu’une belle route qui panoramique entre rizières et Mer de Chine avec à ses pieds, sa plage, où le soleil vient éternellement se coucher. Il ne reste qu’un nom, peuplé de lointains fantômes.

Ces histoires brièvement résumées paraissent tellement surréalistes qu’on se demande si elles ont réellement existées ou s’il s’agit du plus mauvais des cauchemars contemporains.

Il y a longtemps déjà, le Cambodge est rentré dans un tunnel et trente ans après, il y est et y restera tant qu’une nouvelle génération ne prendra pas ce mème pouvoir. Il lui faudra balayer à jamais ses vieux démons, en jugeant tous ceux qui de près et de loin ont participé à la fabrication parfaite de l’horreur. Il serait grand tant aussi que l’occident tout entier, pays riches et pauvres qui siègent autour d’une table, nous disent à voix haute; nous étions là, nous avons vu, nous n’avons rien fait et pire encore nous avons soutenu et défendu l’indéfendable.

Je ne vois pas d’autres solutions pour faire renaître ce pays, lui redonner l’espoir de reconstruire la vie.

 

                                                                                décembre 2000