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Après la bataille. — Comparaison. — Une verge « au vinaigre » pour Mabel. — Post-scriptum.

Quand je m’éveillai, ou plutôt quand je repris connaissance, car c’était presque la même chose, une sensation de douleur dans la partie inférieure de ma personne me remit en mémoire ma cruelle aventure de l’après-midi.
À chacun de mes mouvements, on eût dit que des croûtes se brisaient sous moi, et qu’on introduisait des aiguilles sous ma chair meurtrie.
Mon maillot et mes jupes gisaient sur le couvre-pied, me rappelant combien ils étaient de peu d’utilité en pareil cas. Dans quel état devais-je être ? Je me levai avec difficulté, dressai la psyché en face la fenêtre, et me plaçai devant elle.
Le dommage le plus important était par devant, car les verges avaient encerclé complètement la cuisse droite, et je pus suivre, sans l’aide du miroir, la trace du bouleau.
Chaque petite branche s’était fossillée, ainsi que je pouvais m’en assurer par les traînées rougeâtres encore sur la peau plus que tendre en cet endroit. Je regardai alors par-dessus mon dos, dans le miroir, et je vis…
Toute sérieuse qu’ait été la correction, pensais-je, c’est fini maintenant, et, sauf une légère douleur et un peu de courbature, le plus terrible est passé. Oh ! Dieu ! que j’ai faim, je mangerais, je crois, même un gigot de mouton.
Comme pour répondre à mes désirs, un fumet délicat vint me flatter les narines et j’entendis des pas dans le couloir. J’eus à peine le temps de me recoucher et de me revêtir d’un peignoir ouvert, qu’Helen entra, suivie de Jackson, portant sur un plateau recouvert de damas des perdrix rôties sur canapé, des pommes de terre sautées, des confitures, des pâtisseries, de l’eau glacée, du bordeaux, du champagne, des gâteaux français, des scones écossais, et des grappes de raisin à profusion.
Helen avait obtenu de Martinet, qui lui avait accordé carte blanche quant à la confection du menu, la permission de souper avec moi.
Nobles, sans doute, sont les plaisirs de l’esprit, mais pour un plaisir toujours nouveau et sans mélange, parlez-moi du plaisir de la table.
Quand on eut emporté le plat, Helen alluma les bougies, ferma la porte à clef, et nous nous étendîmes sur les sofas, l’une en face de l’autre, prêtes à une intime causerie.
Je me tournai vis-à-vis d’elle sur le côté gauche ; elle, pour des raisons très sérieuses, préféra rester sur le dos, ses genoux en l’air, plus élevés que la tête, la main droite invisible.
« E ben’ tite, commença-t-elle dans notre français de l’école, comment la trouves-tu, cette criaillerie ?
 Ah ! quel souvenir !
 Je parie, continua-t-elle, que vous étiez en train de vous examiner dans la glace : nous comparerons demain… Mais, en effet, qu’en avez-vous pensé ?
 Oh ! Helen, c’était horrible.
 C’est toujours terrible pour commencer… Mais en a-t-il toujours été ainsi ?
 Non, je ne puis m’expliquer, il s’est produit un changement et c’était ravissant à la fin. Pourquoi donc ? »
Helen me fit alors, au sujet du magnétisme, quelques réflexions semblables à celles que je vous ai faites au début de ma lettre. Elle me demanda à quel moment s’était produit le changement.
« Immédiatement après qu’on m’eût remplacée.
 Immédiatement ; à ce moment, vous luttiez pour vous relever, et Martinet choisit l’instant où vous aviez un genou en l’air et l’autre en bas pour vous donner le coup suprême. Il fut probablement si bien appliqué qu’un seul fut suffisant. Quand il est envoyé au bon endroit, point n’est besoin qu’il soit fort. Martinet ne prodigue pas ces coups-là à tout le monde. Il y a tout un lot de jeunes filles, dont fait partie « l’Étourdie », qu’elle préfère fouetter contre leur gré, à moins qu’elle ne prévoie quelque danger, au cas où elles voudraient faire du scandale au dehors, et alors, les faisant rentrer à coups de fouet, elle les traite en esclaves.
 Mais pourquoi en chérit-elle quelques-unes plus que les autres ?
 Je ne sais pas, par caprice, je suppose. Je fus la première jeune fille qui ait été fouettée en cette maison.
« Il y a longtemps de cela. Je n’étais pas la moitié aussi grande que maintenant : aussi, me plaça-t-elle sur ses genoux et, me contraignant à ouvrir les jambes, me donna ainsi le premier coup.
« Depuis, bien que je n’aie jamais pu l’aimer, je l’admire toujours, et je fais toujours mon possible pour prendre ma part, à seule fin de contempler la noblesse de son style dans cet art de la flagellation.
« Vous savez mieux que moi comment elle communique sa propre passion : cela n’apparut jamais d’une façon aussi évidente que pour l’Hon. miss de Vere, pupille du grand chancelier. Ah ! la diablesse ! je l’aurais bien cinglée de bon coeur. Et Martinet m’eût laissé faire si nous avions été seules, du moins, je le suppose, car, une fois, Dickson (vous savez l’amour qu’elle me porte), ayant raconté des mensonges dans l’espoir de me faire fouetter, Martinet nous envoya seules toutes deux à la chambre close. De ses mains royales, Sa Majesté dévêtit miss Telltale, la ligota solidement au cheval de bois et, me tendant une brassée de n° 6, me dit : « Servez-la bien ! » Oh ! ce que je lui en ai donné ! jamais la criaillerie n’avait retenti de pareils cris. Si Martinet ne fut pas satisfaite ! C’est ainsi que je débutai brillamment par cette peste !
 Oh ! Helen ! cela paraît bien cruel, mais que ne donnerais-je pas pour avoir la permission de faire de même. Quelle favorite vous devez être pour Martinet !
 Eh ! vous le serez aussi, Dora, si vous voulez ! non pas qu’elle vous confiera la baguette tout de suite : il faudra payer votre bienvenue. Ce glorieux jour nécessitera encore de fréquentes entrevues avec Sa Majesté dans la criaillerie.
« N’êtes-vous pas effrayée de l’effet de vos charmes ?
 Non. Avoir vu ce que j’ai vu et avoir senti ce que j’ai senti aujourd’hui, après le changement, je pense que je pourrais presque recommencer dans une semaine.
 C’est brave ! eh bien, ma belle, j’ai quelque espoir. Écoutez-bien ! Il y aura une autre séance demain : une seule, mais une bonne. Et qui plus est, vous êtes déjà favorite, vous et moi sommes excusées pour les classes de toute la journée. Nous serons désignées pour déshabiller et prêter main forte. Je vous assure que ce sera un déshabillage complet, car c’est une récalcitrante, nous ne serons que toutes les quatre.
 Oh ! que c’est gentil ! »
Je sautai du sofa et claquai des mains !
« Quelle jeune fille est-ce, Helen ? en gagnant à genoux le sofa où elle reposait, et en l’embrassant.
 Que vous êtes mignonne, dit-elle, en me rendant ma caresse. Restez comme vous êtes, et jetons un regard à Boppy… Agenouillez-vous encore un peu : oh ! quelle méchante Martinet ! Comme disait Mabel : "Il se commettra de vilaines actions, bien que, pour les dérober aux yeux des hommes, des robes de chambre les recouvrent !" Les yeux des hommes ! Imaginez-vous qu’il y ait eu un homme ! Il aurait vu… Quoi ! je ne puis pas toucher par derrière ! De face, alors ! Cela va-t-il ?…
 Oui, c’est très agréable. Continuez, et dites-moi quelle est cette jeune fille ?
 Ce n’est pas une des jeunes filles, une des élèves, je veux dire. Avez-vous donc complètement oublié Mabel ?
 Mabel, mais c’est une domestique !
 De nom seulement ! Une domestique peut-elle être si gentille ? Et pour ce qui est de l’esprit et de la grâce, bien peu seraient dignes de lui tenir la chandelle. Je savais que Martinet mourait d’envie de se l’attacher, mais se sentait trop fière pour faire les premières avances ! Aussi j’ai sondé Mabel. Vous vous rappelez ses mots de ce matin, ma chère, qu’elle donnerait ses deux yeux pour voir la chambre close, car, pour elle, ce serait le pardon, en même temps qu’un honneur !
« Aussi, ai-je adressé une simple pétition à Sa Majesté, lui demandant en grâce de bien vouloir fouetter Mabel le plus durement possible et de lui permettre de rester. Martinet aime bien faire poser les gens, et elle m’a défendu de lui donner une réponse, mais, demain, à midi, elle l’enverra chercher à sa propre chambre, puis lui fera un petit speech, avant de la conduire là-haut, à la criaillerie. Martinet ne pense plus à la faute, pas plus que vous et moi. Nitouche encore moins, bien qu’elle aura sujet de s’en souvenir demain. J’espère que je n’irai pas lui rire au nez !
 Pauvre Mabel, dans quelle frayeur elle sera ! comme je la plains !
 Je ne la plains que tout juste pour ne point passer pour insensible : si elle n’était pas un peu effrayée au début, ce ne serait plus drôle. Oh ! Dozy, de toutes les corrections que j’aie jamais vues, la vôtre était la plus coco (sic). Vous ne pouviez pas perdre connaissance, personne ne le peut après avoir reniflé la bouteille de Renardeau. Mais vous deveniez successivement blanche, rouge et noire, vos dents claquaient comme des castagnettes, et vous vous cramponniez à vos vêtements comme si votre peau devait s’arracher avec eux.
« Mabel n’aurait pas été à moitié aussi réservée, elle qui montrerait tout pour deux pence ! En outre, si Martinet est de bonne humeur, ce qui est certain avec une telle beauté, elle lui donnera bien vite le coup de l’amour, et après celui-là, plus elle fouettera, plus Nitouche sera contente… Vous avez vu de Vere aujourd’hui, après qu’elle l’eut reçu ?
 Quoi donc ? Qu’a-t-elle fait ?
 Ce que vous alliez faire, je pense, au moment où je vous ai retenue, vous précipitant comme Vortigern « tableau de Pict », mais écoutez. Après qu’Armstrong vous eut porté dehors, Steinkopf et moi, nous nous mîmes en devoir de maintenir les jambes. Sa Majesté lui donna deux coups de plus à la même place, puis la laissa aller.
« Au dernier coup, nous nous trouvâmes toutes debout, sauf l’Étourdie, qui poussa un cri perçant et culbuta la tête par-dessus les talons, s’attendant à être mise en pièces.
« Il n’en fut rien : la Fouetteuse, ainsi que l’appelait Foxy, se précipita aux genoux de Sa Majesté, embrassant sa main, la pressant contre sa poitrine, et (je ne mens pas) implorant son pardon avec des sanglots, l’appelant Maîtresse, comme un petit enfant, et promettant de faire, à l’avenir, tout ce que voudrait Martinet.
« Oh ! ce fut grand ! De Vere rampait sur le parquet, tandis que l’autre se redressait, disant que la leçon serait profitable, qu’elle l’espérait, mais qu’avant de la traiter sur le même pied que les autres jeunes filles, il fallait avoir des preuves irréfutables de son repentir. Elle nous ordonna alors de nous disperser et Foxy (c’est Renardeau, vous le savez), donnant la clef de la criaillerie à Steinkopf, sortit avec Sa Majesté par la porte dérobée qui conduit à sa chambre à coucher où, selon moi, toutes deux…
« Mais voilà dix heures ! Mettez la lumière de votre côté, éteignez-la, et rêvez des drôleries de demain. »

POST-SCRIPTUM
 (Glissé sous le cachet)

Drôle, ce le fut, en effet.
Quoi qu’il en soit, ma chère Jacintha, une lettre, même pour le bateau, a des limites, et vous devez désirer la clôture. Lorsque Martinet nous eut renvoyées de la criaillerie, après la flagellation de Mabel, à qui elle avait donné le coup de l’amour dans un style magnifique, nous nous retirâmes toutes trois dans la chambre à coucher de Nitouche, en un état voisin du délire.
Si un homme était tombé vivant entre nos mains, nous l’eussions mis en pièces, ainsi que les Bacchantes.
Quoi qu’il en fût, nous improvisâmes un homme, et… mais il y a des péchés qui se font sans en parler et qui paraissent être le résultat d’une folie involontaire.
Quelque jour, peut-être, en entendrez-vous parler de vive voix, par celle qui demeure
Votre affectionnée cousine,

DORA DOVETON.

(Récit érotique de Jean de Villiot, L’Affaire Constance Martinet (Révélations sur Schrewsbury House. — Lettre de Dora Doveton à sa cousine, Mrs Slingsby, en Australie), Éd. Charles Carrington, Paris, 1905.)

Début du récit 1/11 : www.ipernity.com/blog/368361/529309