9

Le châtiment commence. — Un éclat de miss de Vere. — Le rêve de Dora. — Elle est consolée par Helen.

Avant de nous retrouver en vue des fenêtres, Mabel et moi, le coeur triste, nous nous embrassâmes.
« Croyez-vous qu’elle le dira, Mabel ?
 Si je le crois ? J’en suis sûre. Vous serez conduite à la chambre close, et moi, qui aurais donné mes yeux pour la connaître, je serai chassée, au moment où je commençais à avoir de l’affection pour tout ce qui est ici. Ah ! pauvre de moi ! Que je voudrais être une demoiselle comme vous, afin d’être fouettée, moi aussi. Je m’inquiéterais bien peu de la douleur ! »
Mes sens, déjà surexcités, devaient être encore exacerbés ; car, en montant l’escalier, je croisai un groupe de jeunes filles, dans le couloir, tournant une face effrayée dans la direction de la Tour de l’Est, d’où partaient des cris déchirants.
Par la porte ouverte, Jackson, une des filles de chambre, fuyait, poursuivie par miss de Vere, qui, d’une cravache de cheval, lui frappait le dos et les bras nus.
« Faites-le donc ! coquine ! rugissait-elle, d’une voix qui dominait les cris de douleur, faites-le, et dites-lui que, si elle veut me faire une petite visite, je la servirai de la même façon ! »
Sans attendre l’issue du conflit, je me retirai dans ma chambre ; où donc était Helen ? Hélas, elle était pour deux jours en visite chez des amis de passage à Schrewsbury et ne rentrerait que très tard dans la nuit, peut-être même pas avant le lendemain, alors que tout serait consommé.
J’essayai de fixer mon attention sur mes leçons, mais impossible de trouver une pose à mon gré, et, sans cesse, mes yeux se remplissaient de larmes.
Je pleurai jusqu’à l’heure où la cloche sonna le thé. À ce moment, je me passai un peu d’eau sur la figure, et je descendis. Martinet était là, l’allure radieuse.
À ma grande surprise, elle adressa très poliment la parole à miss de Vere, qui, bouffie d’orgueil, satisfaite d’elle-même, daigna à peine lui accorder une réponse. Si l’on oubliait ainsi miss de Vere, il y avait de l’espoir pour moi. J’observai Martinet. Quoique toujours souriants, ses yeux exprimaient un sentiment indéfinissable, particularité que j’avais déjà remarquée une fois, et qui ne présageait rien de bon.
Dix heures ! Inutile de passer la nuit à attendre Helen. Je tombai endormie sur ma chaise, où je me trouvai aussi bien que dans mon lit. Je revis alors l’expression des yeux de Martinet. Son regard devenait de plus en plus sombre et farouche, peu à peu ses traits se transformaient jusqu’à devenir ceux de l’autocrate de toutes les Russies. Il fronçait le sourcil. J’avais commis quelque faute inexplicable, une histoire de pomme s’y trouvait mêlée. J’étais entraînée sous terre, dans un cachot nauséabond, où des sénateurs au visage de pierre prononçaient ma sentence :
« La mort par le fouet ! »
Des légions d’hommes m’entouraient, formant un carré ; au milieu se trouvait un poteau auquel étaient encore attachées quelques cordes, un cercueil et un groupe de bourreaux à la barbe farouche, vêtus d’une peau de mouton, et qui faisaient le moulinet avec leurs terribles knouts. L’un d’eux, s’approchant de moi, déchira mes habits et me murmura à l’oreille…
… « Éveillez-vous, éveillez-vous ! Dora ! »
Ô vue bénie ! C’est Helen, en chemise de nuit, qui me secoue par le bras.
« Pourquoi trembler ainsi, enfant ? Pourquoi parler de knout ?… Il y a quelque chose. Venez dans mon lit, et racontez-moi ça. »
C’est ce que je fis, reposant ma tête sur sa tiède poitrine. Comme je lui narrais l’aventure du verger et la chanson de Mabel, je sentis qu’elle étouffait une forte envie de rire. Au récit des coups de cravache qu’elle me fit répéter deux fois, elle frappa joyeusement ses mains l’une contre l’autre.
« Maintenant, écoutez-moi, Dora. Aussi vrai que je vous le dis, vous serez fouettée demain à midi. Mais entendez bien mes paroles. Cela vous remonterait-il un peu si j’étais là moi aussi ?
 Oh ! très certainement, j’aurais plus de courage ! Mais Martinet y consentira-t-elle ?
 Non, en vérité, mais j’y serai néanmoins. Rapportez-vous-en à moi.
 Et Mabel sera renvoyée. Pauvre Mabel ! Elle aurait préféré être fouettée ainsi que nous. Elle le disait.
 Vraiment ! Oh bien ! je puis me charger de cela également. Mais il est tard, ma petite Dora, il est temps de dormir. »
L’aube naissante m’apporta des pensées plus gaies. Pourquoi donc avais-je été si ridiculement abattue cette nuit-là ? Je sentais, maintenant que je n’en avais plus que pour six heures, que j’affronterais courageusement la criaillerie, Helen à mes côtés. Tout désagréable qu’il fût, ce n’était là qu’un moment de douleur à passer, et j’en verrais bien d’autres. Évidemment, la journée serait chaude, mais la pensée de ce drame, dans lequel j’étais moi-même destinée à jouer mon rôle, ne m’absorberait pas si complètement que je ne fusse en état d’accorder quelque intérêt aux incidents de la journée.
Helen, déjà levée, commençait sa toilette.
« Oh ! Helen, m’écriai-je, quelle chemise ridicule, elle est bien trop grande et ne restera jamais sur vous, si vous ne la maintenez pas.
 Le corset la tient, vous le voyez bien.
 Mais pourquoi porter celle-ci, alors que vous en avez là toute une kyrielle qui vous vont à merveille ?
 Qui vivra verra ! répliqua-t-elle. »
Au quart, exactement, on nous apporta notre pain mollet et notre café, mais ce n’était pas Mabel.
« Pourquoi Betty ? dit Helen. Qu’est-ce qui vous amène ici ?
 Vous êtes rentrée tard, miss, cette nuit, mais certainement miss Doveton vous a raconté quelque chose. Mabel a été enfermée à clef par Madame elle-même. Elle pleure, la pauvre, et dit qu’elle partira demain, mais nous ne savons pas pourquoi. Elle dit simplement que vous le savez, miss Doveton.
« C’était Jackson qui devait vous servir ce matin, et non moi. Mais, grand Dieu ! si vous aviez vu ses bras et son cou après la correction que lui a infligée ce méchant diable de miss de Vere. Et cela pour une futilité ! lui avoir dit simplement de réfléchir à ses paroles. L’autre est alors sortie avec la cravache qu’elle avait cachée quand on lui a pris son cheval, et elle est tombée sur elle, que c’est un miracle si elle ne l’a pas tuée sur place. Jackson dort maintenant dans la chambre de la femme Jamin, et elle a mis le verrou.
 Parfaitement, on me l’a dit. Je pense bien qu’elle en entendra reparler tantôt, mais croyez-vous qu’il me soit possible de parler à Mabel ?
 Oh ! oui, miss Helen, je pense que vous pouvez le faire. La clef de ma chambre ouvre la sienne, je m’en suis assuré moi-même. »
Au bout de cinq minutes, Helen était de retour.
« Tout va bien pour Mabel. Elle n’aura pas à partir.
 Comment avez-vous pu réussir si vite ?
 Je n’ai pas encore réussi, je lui ai simplement suggéré un moyen de se tirer d’affaire. Sans doute, cela lui coûtera cher, mais vous en feriez bien autant pour obtenir votre pardon. Maintenant, vous, pécheresse, à la prière. »
La prière, la classe du matin et le déjeuner passèrent ainsi qu’à l’ordinaire, si ce n’est qu’un malaise général planait sur nous toutes, et que nous remarquâmes fort l’absence de miss de Vere. Comme nous quittions le déjeuner pour la salle d’étude, Renardeau entra. Je gagnai la porte et entendis Martinet lui demander si elle avait fait monter le déjeuner à miss de Vere. Ce à quoi la Française fit cette réponse, qui ne présageait rien de bon :
« Je le lui ai servi moi-même, Madame, afin de voir quelle mine avait son Altesse Royale. Elle est en grande tenue, ce qui nous embarrassera sans doute, mais enfin, vous le voulez.
Ainsi, j’avais dit d’abord que vous le seriez aussi, qu’une de nos belles devait avoir le fouet pour faire peur aux autres, et qu’il fallait se bien mettre pour assister aux grands spectacles. »
Et, maintenant, comptant sur la promesse formelle de sa discrétion, je prends ma Jacintha par la main, mais Jacintha elle seule, et je la conduis d’abord à la salle d’étude, puis de là à la chambre close où, sous le fallacieux prétexte de la discipline, les passions les plus viles se donnent libre cours et où se passent des faits dont seuls les yeux de Jacintha et les miens seront témoins.

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