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La routine de l’École. — La Conférence du Professeur Irlandais. — Ce que Mabel Crofts pense de lui.

Et une fois enfermée dans la bergerie, comment la tigresse s’y conduisit-elle ?
D’une façon générale, je puis dire qu’elle fit son apparition le jour suivant au milieu de nous, mais non avec nous. Elle semblait ignorer notre existence tant qu’elle n’avait pas besoin de nous, et lorsque d’une voix brève elle commandait quelque chose, malheur à celle qui voulait se dérober ! Elle n’adressait la parole qu’à Helen, qui, pour des raisons connues d’elle seule, satisfaisait à tous ses caprices et arrêta un complot formé contre nous qui aurait amené une crise plus rapide.
Par certains moyens ignorés, Martinet avait pris un tel ascendant sur miss de Vere, qu’elle était arrivée à s’en faire obéir, bien que cette obéissance n’allât pas sans une certaine façon dolente et boudeuse.
Souvent, elle essaya de répliquer insolemment, mais j’ai remarqué que jamais elle ne s’aventura à fixer dans les yeux Martinet, dont elle fuyait le regard étincelant, de même que le dément évite le regard de son gardien.
C’était parfois un singulier spectacle que de suivre la lutte de ces deux caractères orgueilleux : l’air était surchargé d’électricité, et, évidemment, l’orage, quand il éclaterait, serait terrible.
Revenons à nos moutons et soyez indulgente, ma chère Jacintha, si je semble m’appesantir sur le côté ensoleillé de Schrewsbury House. L’action se précipitera suffisamment tout à l’heure, et j’ai bien peur que vous ne soyez choquée des révélations que je dois vous faire.
Rappelez-vous que c’est vous qui les avez cherchées, et que, par suite de circonstances, certainement sans précédent, on ne saurait me blâmer bien fort, si mon caractère ou tout au moins mes penchants ont été détournés de leur direction première.
Voici quel était notre genre de vie quotidien :
Nous nous levions à six heures moins un quart et déjeunions d’une tasse de thé ou de café, au choix, qu’on nous servait dans notre propre chambre, commune à deux élèves.
À six heures et demie, toute l’école était assemblée dans le hall, où se trouvaient deux cheminées, toujours allumées en hiver.
Là, les prières étaient lues par la femme de charge, Mrs. Giles, veuve d’un clergyman, femme pieuse à sa façon.
Du hall, les élèves passaient à l’étude du matin. La salie d’études principale était remarquable par sa grandeur et l’élégance de son agencement : les pupitres et les bancs étaient en chêne sculpté, ces derniers recouverts de coussins en maroquin vert. Il y avait de petits bureaux pour les maîtresses, et au milieu de la salle se trouvait un dais élevé de trois marches au-dessus du niveau du parquet. C’est là que trônait Martinet, embrassant toutes ses sujettes d’un coup d’oeil.
Ses connaissances scientifiques étaient telles, que l’on pouvait s’adresser à elle pour toutes les questions embarrassantes, mais elle se chargeait plutôt de conseiller et de diriger que d’enseigner. En cas d’inconduite pendant les heures d’étude, la monitrice de la classe où le désordre avait eu lieu, faisait son rapport, et la délinquante devait alors se rendre au dais, épreuve toujours pénible, bien que le pire qui pût lui arriver fût une réprimande verbale, plus ou moins sévère.
À la vérité, il y avait bien encore le mémorial, mais seulement dans les circonstances exceptionnelles.
À neuf heures, nous prenions un déjeuner substantiel, à la fourchette, tout à fait dans le goût des repas français, si ce n’est pourtant qu’au lieu de vin on nous servait du café au lait ou quelque boisson anodine du même genre.
La classe durait ensuite de dix heures et demi à midi. Il n’y avait pas de lunch organisé, mais celles qui le désiraient pouvaient s’adresser à Mrs. Giles pour en obtenir des sandwichs ou toute autre gourmandise.
À quatre ou cinq heures, selon la saison, nous nous asseyions devant un dîner somptueux, auquel des vins de prix étaient servis avec modération : assez pour nous mettre le coeur en joie, mais pas davantage. À huit heures, avait lieu le thé dont j’ai déjà parlé ; on prenait ensuite une heure pour préparer, dans la salle d’étude, ses devoirs pour le lendemain.
À dix heures et demi, tout le monde devait être couché, et les lumières éteintes.
Vous voyez par ces détails que nous avions à peine quatre heures d’études par jour, mais, en dehors de cela, il y avait des cours supplémentaires de dessin, de musique, de danse, sans compter les conférences faites par des hommes de talent dans diverses branches de la science.
Chaque cours se tenait dans un local particulier, orné d’appareils scientifiques, de diagrammes, etc.
La première de ces conférences, je m’en souviens, fut particulièrement intéressante. Le célèbre professeur H… avait été engagé pour nous donner une série de leçons sur l’astronomie et la géologie, et il s’était arrangé pour nous présenter les deux sujets combinés en un seul.
La salle où se tenait ce cours ressemblait à un petit théâtre, car nous occupions des bancs disposés en gradins, jusqu’à mi-hauteur de la pièce ; sur le mur opposé, se trouvaient des figures représentant le soleil, la terre et les autres planètes, avec les distances et les dimensions indiquées par d’énormes chiffres.
En face de nous, un peu de côté, se tenait le conférencier, désignant le pôle du doigt. C’était un fort bel homme, n’ayant pas encore dépassé la trentaine et possédant une figure splendide. D’apparence grave, il ne laissait échapper aucun terme qui ne fût bien pesé et bien compté ; ses grands yeux sérieux appelaient l’affection, et par ses intonations de voix, il semblait perpétuellement adresser des galanteries à son auditoire.
Sa voix puissante décelait son origine, mais il ne cherchait pas à déguiser sa nationalité.
Parlant des merveilles du mouvement sidéral et de la difficulté que les profanes éprouvent à en saisir les lois, il nous racontait le fait suivant :
« Je me rappelle mon pauvre père, un digne clergyman de l’Irlande occidentale, racontant un jour à ses laboureurs que le soleil était un million de fois plus gros que la terre, et que la terre elle-même tournait à une vitesse de onze milliers de milles dans un certain sens et soixante-huit milliers dans un autre. Je crois qu’il avait l’intention de s’expliquer plus longuement sur ce chapitre, mais il dut s’absenter à ce moment précis, et il laissa ses auditeurs sous l’impression de ce premier début.
« L’un d’eux était resté là, bouche bée, manifestant les signes extérieurs d’une indicible terreur. Un autre, que l’on regardait comme le Salomon de la compagnie, lui dit alors : "Il n’y a pas un mot de vrai dans tout cela, grosse bête ; le maître t’a raconté des menteries afin de rire lui-même de ton ignorance !" »
Ce fut là son seul écart de langage, et, toutes en sourdine, nous nous mîmes à rire, à l’exception toutefois de Martinet. Elle le fit trembler, pendant un moment, de son regard sévère, mais ne put réprimer l’éloquence de cet homme qui s’échauffait sur son sujet favori : la géologie. Tandis qu’il nous entraînait avec lui dans l’étude des siècles passés, le présent semblait fuir loin de nous, et nous revivions cette époque de la formation de la croûte terrestre et des âges préhistoriques, alors que vivaient seuls ces terribles fossiles : le mastodonte ou l’ichtyosaure.
« Quel terrible et sublime tableau, disait-il, que ce monde de nuages et de marécages, habité par ces immenses léviathans. Aucune voix humaine ne troublait un silence perpétuel, et, sans aucune culture, la végétation prenait des proportions gigantesques et sauvages jusqu’au jour où elle disparut…, et alors, à la partie supérieure de cette croûte terrestre, apparurent les traces premières de ce monarque : l’homme !
« Que de siècles écoulés depuis le début de son règne ! Le dernier et le plus grand des poètes modernes, faisant ressortir le contraste entre la brièveté de la vie humaine et la durée des écrits de l’homme, s’exprime ainsi :

Frail Man ! when paper, even a rag like this,
Survives himself, his tomb and all that’s his.
And when his bones are dust, his grave, a blanck,
His station, generation, even his nation
Becomes as things of nothing, save to rank
In chronological commemoration ;
Some dull manuscript oblivion long has sank,
Or graven stone found in a barracks station
In digging the foundation of a closet,
Shall turn his name up as a rare deposit.

« Combien il est frêle, cet homme qu’un papier, un chiffon suffisent à faire survivre à lui-même, à sa tombe et à tout ce qui fut sien !
Quand ses os ne sont plus que poussière, quand sa tombe a disparu, quand sa famille, sa nation même sont rentrées dans le néant, quelque vieux manuscrit tombé depuis longtemps dans l’oubli, quelque pierre trouvée dans une caserne ou dans les fondations d’un monument quelconque, surgit soudain et révèle son nom, comme un dépôt inestimable. »
Je n’ai pas rendu suffisamment justice aux paroles de H… J’écrivis à ce moment les vers du poète (Byron, je crois ; bien que je ne me souvienne plus d’où sont extraites ces lignes), mais je suis dans l’impossibilité de pouvoir rendre ces sons pénétrants qui ravissaient d’aise l’assistance tout entière. Martinet elle-même semblait émue, et, rompant avec les habitudes traditionnelles en honneur dans la maison, elle se mit à applaudir des deux mains.
Quand le conférencier prit congé de nous, il annonça son intention de se rendre au village par le verger. Mabel Crofts, en conséquence, fut chargée de lui montrer le chemin et de lui ouvrir la poterne. Quand elle revint parmi nous, les joues plus rouges qu’à l’ordinaire, et les yeux pétillant de gaieté, nous lui demandâmes ce qu’elle pensait du professeur :
« Un fort bel homme ! Mesdemoiselles, et qui ne fume pas !
 Comment savez-vous cela ?
 Je le saurais bien s’il en était ainsi », et elle ajouta d’un ton sentencieux :
« Quel est donc l’homme qui se risquerait à conserver sur ses lèvres quoi que ce soit qui pourrait nuire à ses baisers ? »

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