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Le pavillon d’été. — Biographies. — Arrivée de l’honorable miss de Vere.

Après le déjeuner, Goodwin, désireuse de retourner à la maison, prit congé de moi, et je la chargeai pour maman d’un millier de choses aimables, lui assurant que je serais parfaitement heureuse où j’étais, ce à quoi la bonne vieille répondit : « Ma chère, vous pourrez être bien ici, car, en vérité, cela ressemble plutôt au palais de la reine Victoria qu’à un pensionnat de jeunes filles. »
Comme il n’y avait pas de travail à faire de la journée et rien à préparer pour le lendemain, nous nous dispersâmes sur la pelouse, en quête d’un divertissement.
En ma qualité de nouvelle venue, j’étais fort entourée, et on me fit voir les êtres, ainsi que disent les Français. Je ne pense pas que nous ayons quelque autre mot pour exprimer l’intérieur et l’extérieur d’une place quelconque. Je trouvais à toutes un aspect sauvage, presque dur, mais non antipathique, si ce n’est pourtant à l’une des plus grandes, une certaine miss Dickson, qui ne faisait que me contredire et me parler sur un ton bourru, si bien que je finis par prendre peur ; mais Helen vint à mon secours et lui riva son clou, selon l’expression de Patty Wilkins.
Quand nous fûmes bien fatiguées de jouer, nous nous mîmes à l’abri de la chaleur dans un pavillon d’été, garni d’une table et de sièges rustiques. L’une des jeunes filles sortit d’une armoire un plateau de biscottes, un panier de pommes, des framboises vinaigrées, des verres et une cruche, qu’elle alla remplir de l’eau glacée d’une source qui coulait devant la porte.
Ayant expédié ce repas improvisé, plus délicieux à mon sens que tous les apprêts du foyer, nous commençâmes à raconter chacune nos petites histoires. Les prosaïques le firent en vulgaire prose, mais celles qui se sentaient nées poètes ne manquèrent pas d’y ajouter une petite pointe de romanesque. L’une de ces héroïnes, en particulier, âgée de quinze ans environ, avait déjà été la cause d’un duel fatal, brisé deux mariages et amené, par sa faute, un suicide et un divorce ! Ce que nous rîmes, toutes !
Pendant que ceci se passait, Nora Black, une jeune Irlandaise, très curieuse d’être témoin de l’arrivée de la nouvelle, était volontairement partie en éclaireur et nous faisait maintenant de loin signe avec son mouchoir. Allons ! courons ! suivez-moi ! et toutes, nous escaladâmes une éminence couronnée d’un buisson, qui dominait l’avenue et la maison.
Dans une voiture découverte, que conduisaient des postillons en jaquette bleue et en casquette de jockey, était assise une dame d’un certain âge ; évidemment, ce n’était pas là miss de Vere ; mais nous l’aperçûmes, à cheval, suivie de deux grooms, en habit noir : elle sur un magnifique arabe, d’une blancheur de lait, à la queue et à la crinière tombantes ; eux, sur des chevaux de chasse bais.
Quelle magnifique créature, superbement dédaigneuse, semblant ne faire qu’un avec le coursier sur lequel elle était assise.
Ses larges épaules et son buste étaient mis en valeur par une jaquette collante, et, en dépit de sa chevelure châtain, son nez aquilin, ses yeux vifs et son menton carré l’eussent fait prendre pour un homme, un superbe cavalier, ainsi coiffée du chapeau masculin.
À droite de l’avenue, dans la pelouse, se trouvait un fossé, au delà duquel étaient une grande porte et une petite poterne, qui, par hasard, se trouva être ouverte à ce moment. Tournant la tête de son cheval dans cette direction, elle bondit sans effort par-dessus l’obstacle léger, se dirigeant vers la grande porte.
Aussi prompts qu’eussent été ses mouvements, les grooms s’étaient trouvés également sur le qui-vive : l’un d’eux, prenant un chemin plus court, l’avait devancée et avait fait fermer la porte ; l’autre la suivait sur les talons. Se voyant ainsi déroutée, elle franchit de nouveau le saut-de-loup, gagna la porte du hall et sauta à terre juste au moment où lady Hawtry allait pénétrer dans la maison. L’un des grooms fit un geste pour l’arrêter ; elle leva sa cravache, et nous pensâmes toutes qu’elle allait le corriger, mais elle n’en fit que frapper les naseaux de son cheval.
L’animal effrayé se cabra, fit le saut-de-mouton ; dans la confusion qui suivit, miss de Vere devança lady Hawtry dans la maison et nous ne la revîmes plus ce jour-là.
Une heure plus tard, l’équipage était de nouveau réuni. Lady Hawtry sortit, paraissant grandement soulagée, et elle partit, suivie à une distance respectueuse par les grooms. L’un d’eux conduisait l’arabe blanc, dont la selle de femme était vide.

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