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Le bain et le lit. — Désirs. — Le budget de Patty Wilkins.

Le brillant Chanteclair annonce l’aurore,
Et une clarté éblouissante emplit le ciel.
Je ne connais pas dans toute la gamme un son plus suggestif que, le strident claironnement du coq annonçant la vie avant la vie elle-même, alors que le paysan et la laitière, à eux seuls, sont seuls maîtres du monde rajeuni.
C’est un double plaisir, au printemps de la jeunesse et de l’espérance, d’être ainsi tirée du pays des songes, dans une chambre qui vous est étrangère.
La fenêtre doit être par là ! À sa place, une kyrielle de cerceaux et de vêtements qui ne sont pas les miens : le jour me vient d’un autre côté ! En cherchant, mes yeux tombent sur un lit découvert et révélant un oreiller semé de boucles de jais. La brune chevelure me remet en mémoire l’image d’Helen McGregor. « Ah ! je suis Dora Doveton », et ici, c’est Schrewsbury House, et non pas ma maison à moi.
La pendule française, sur la cheminée, sonne cinq heures. C’est le moment, pendant que je puis profiter de ma solitude, de jouir des bienfaits de la baignade. Avec de grandes précautions, de peur de déranger Helen, je ferme la porte de communication.
Même dans la solitude, je me sens peureuse, et je m’éloignai du sarcophage de marbre, craignant, après avoir lâché le flot emprisonné, de ne plus pouvoir l’arrêter. Mais il y a là des seaux d’eau froide, des bassines, des éponges gigantesques, et des serviettes de toilette, de toutes les tailles et de toutes les dimensions.
L’éponge pressée laisse couler une rivière bienfaisante le long de mon dos, tourné vers la chambre, quand j’entends soudain un petit bruit, discret comme un baiser. Je me retourne et aperçois, par la porte ouverte, la face souriante d’Helen, qui me demande : « Puis-je entrer ? »
Je réponds affirmativement, mais sors bien vite de la bassine, en me recouvrant d’un grand drap.
« Eh bien ! Dora, fit-elle, sur un ton à demi maussade, je ne savais pas vous déranger. Si réellement vous désiriez rester seule, il fallait le dire : j’aurais attendu que vous ayez fini !
 Oh non ! répondis-je, je pensais simplement que vous auriez pu trouver cela mal !
 Mal ! craintive petite chatte ! Là ! (verrouillant la porte) vous voyez bien que nous ne sommes que deux jeunes filles seules. Peut-être me preniez-vous pour un homme à cause de ma grosseur ! Pourquoi ne vous baigniez-vous pas ?
 J’ai eu peur des robinets d’eau, répondis-je.
 En vérité, je vous crois, fillette, mais c’est avoir peur pour bien peu de chose il y a un petit animal pour les diriger à son gré ! »
Helen parlait rarement écossais, et seulement en manière de gronderie à l’égard de ses meilleures amies ; mais quand elle parlait ainsi, ses paroles sonnaient d’une façon si drôle, et elle esquissait une grimace si amusante, que je ne pus m’empêcher d’éclater de rire, et, quoique toute rougissante encore, je ne lui tins pas plus longtemps rigueur.
Elle, pendant ce temps, tout à fait à son aise, tournait alternativement les robinets d’airain, jusqu’à ce que la baignoire fût presque pleine.
Bien que nous fûmes toutes les deux, la salle de bains était encore vaste, et nous pûmes barboter ensemble et nous divertir sans crainte, jusqu’à ce que le frisson envahissant vînt nous avertir qu’il était temps de ramener la circulation par une friction, au moyen d’une rude serviette.
Cela fait, Helen mit l’embargo sur nos chemises et proposa, avant de les réintégrer, d’aller finir de nous réchauffer dans son lit.
« Il y en a pour une bonne demi-heure encore avant la cloche ; en outre, Martinet a dit que je devais vous montrer la carte du pays. Sautez là dedans, et étreignez-moi fortement. »
Plus proche est la peau que la chemise, dit un proverbe français. Et dire que j’avais pu craindre une réception malveillante ! Déjà, j’étreignais entre mes bras la personne d’une ancienne du pensionnat. Tout d’abord, cela semble froid et dur comme du marbre animé, mais bientôt le contact de nos deux vitalités et le mélange de notre haleine établissent dans nos veines une vigueur nouvelle, et une fois de plus notre sang s’imprègne d’une douce chaleur.
« Faites comme moi, Dora ! » et Helen, plaçant sa main fermée entre mes épaules, frotte vigoureusement mon épine de haut en bas, revenant, après chaque friction, à la naissance du cou.
Après deux ou trois exercices de ce genre, elle se trouve arrêtée elle-même par cette grosseur qui, dans ma personne, pourrait presque passer pour une difformité.
Elle commence alors, avec la paume de sa main, à prendre connaissance de la géographie du lieu. Est-ce cela qu’elle entend par la carte du pays ? Elle semble s’amuser énormément. Donnant enfin, à cet endroit particulier de moi-même, une petite claque bien appliquée, elle me dit :
« Quelle favorite vous serez !
 Non, Helen, répliquai-je, vous me connaissez à peine, et je suis sûre que les autres jeunes filles ne me considéreront pas d’un oeil aussi partial.
 Peuh ! je ne parle pas d’elles. Elles vous connaîtront bien suffisamment, j’ose le dire : je pensais à Martinet !
 Elle ! Et pourquoi ? »
Alors un souvenir rapide traversa mon esprit. J’avais déjà entendu parler de la discipline sévère de Schrewsbury House, et subitement, toute pâle, je me mets à trembler.
« Écoutez-moi, Dora, me dit Helen, car je vois que vous êtes une pauvre petite fille timide, et que vous vous créez des terreurs imaginaires. Du moment que vous ne mettez pas le feu à la chapelle, ou toute autre chose semblable, vous êtes ici en sûreté, tout autant que chez votre mère. Il faut une faute bien grande pour aller à la criaillerie et, pour les peccadilles, il n’y a absolument aucun châtiment. On ne vous laissera, ni au cachot, ni mourir de faim pour économiser une malheureuse bouchée de pain et de beurre, ainsi que cela se pratique dans les autres pensionnats. Vous avez pu juger de notre genre de vie hier soir. Il en est ainsi toute l’année. Me croyez-vous au moins ?
 Oui, je suis sûre que vous ne voudrez pas me tromper, et comme, très vraisemblablement, je ne communiquerai jamais le feu à aucune église, je ne goûterai jamais des verges, car sans doute c’est d’elles que vous avez voulu me parler.
 Hem ! je n’en suis pas si sûre que ça ! Peut-être désirerez-vous en goûter vous-même !
 Moi, désirer être fouettée ! Est-ce que je suis folle ?
 Vous êtes naïve, ma chère ! Changeons de conversation. Voulez-vous que nous causions de miss de Vere ?
 Quoi ? la nouvelle jeune fille que l’on attend aujourd’hui. J’en ai entendu parler au thé, mais, c’est peut-être que je dormais déjà, il me semble que l’on n’a pas encore dit grand-chose sur son compte ?
 Naturellement, Sa Majesté, sur son trône, n’a pas beaucoup parlé d’elle ; mais avez-vous remarqué cette jeune fille aux cheveux rouges, assise à votre gauche, avec une robe déchirée ; une véritable tête de caniche ?
 Oh oui ! elle était si drôle, et avec cela l’air d’une parfaite imbécile.
 Ah ! ah ! c’est cela même ! Eh bien, c’est Patty Wilkins, que l’on appelle l’étourdie ou, mieux encore : la « Peau-Rouge ». Son père, le major Wilkins, est un agent de lord Hawtry, l’oncle et le tuteur de miss de Vere, de sorte que Patty connaît beaucoup de choses sur la famille, et elle nous les a racontées une fois que Martinet a été partie. Miss de Vere est une orgueilleuse jeune fille qui fait la terreur de la contrée où elle habite. Fière comme Lucifer, elle possède un tel caractère, qu’aucune bonne honnête ne veut la servir. Elle a brisé une côte à l’une d’elles et a occasionné une attaque à lady Hawtry. Aussi, le lord a-t-il écrit au chancelier, et tous deux ont résolu de l’envoyer ici, où elle trouvera à qui parler, fût-elle aussi terrible que vingt diables. Si elle est à moitié aussi mauvaise qu’on le dit, Martinet saura bien la faire filer doux, dès la première quinzaine. Oh, si je pouvais être là pour voir ça !
 Vous m’avez dit qu’il n’y avait pas de punitions légères. Assurément, vous ne pensez pas que Martinet veuille fouetter une jeune fille comme celle que vous venez de me décrire dans miss de Vere, ou du moins que ses amies daignent souffrir qu’il en soit ainsi.
 Elle ne le ferait pas ? Et pourquoi l’enverrait-on ici alors ? »
« Entrez ! »
Ce dernier mot s’adressait à Mabel Crofts, la plus jolie des filles de chambre, qui, comme la cloche commençait à sonner, entra avec du café sur un plateau. En apercevant nos deux têtes sur le même oreiller, une expression interrogative se répandit sur sa figure ; mais Helen, découvrant les draps, avant que j’aie pu intervenir, révéla nos deux corps dépourvus de leur chemise.
Je m’accroupis, rougissante, et embrassai mes genoux, tandis qu’elle, d’un air de bravade comique, étendait largement les bras, comme sur une croix grecque imaginaire.
À cet aspect, Mabel sourit, sans paraître le moins du monde déconcertée, mais aucune de nous ne fit rien pour rectifier sa position, tandis qu’elle nous racontait les nouvelles :
« Habillez-vous vite toutes les deux, dit-elle, je veux vous montrer quelque chose avant le déjeuner. Il y a une tapissière à deux chevaux dans la cour, avec des bagages et des colis portant l’inscription "Honble". Miss de Vere aura sa chambre dans la tour de l’Est, où l’on fait porter maintenant ses paquets. Jackson l’attend et il a les clefs pour y déposer ses hardes. »

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