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L’arrivée. — Helen McGregor. — Présentation à Mrs Martinet. — La table du dîner.

Comme nous approchions de la maison, deux grandes jeunes filles jouaient aux grâces sur le gazon, entourées d’un cercle de leurs amies, dont l’attention était si bien captivée par le vol des cerceaux, qu’elles ne s’aperçurent de notre arrivée qu’au moment où nous fûmes tout près d’elles.
La plus grande des deux s’avança alors avec un sourire cordial et m’accueillit ainsi :
« Une poignée de mains, d’abord, qui que vous soyez ! Vous, je présume, vous êtes miss Doveton ; moi, je suis Helen McGregor, et si vous êtes Doveton, vous serez ma camarade de chambre, car il n’y a pour l’instant aucun lit vacant dans aucune autre chambre, si ce n’est dans celle de miss de Vere. Mais nous causerons de cela tout à l’heure. »
Apercevant alors, pour la première fois, Mrs. Goodwin, elle s’excusa vivement, bien que d’une façon aimable, et remit la vieille dame aux soins de la femme de charge.
« Alors, miss Doveton… Mais êtes-vous bien miss Doveton, car vous ne me l’avez pas encore dit ?
 Oui, répliquai-je, je suis Dora Doveton.
 Dora Doveton, quel joli nom ! venez avec moi, ma chérie ! Vous avez juste le temps de vous reposer et de faire visite à Sa Majesté, avant le thé, où vous vous assoirez près de moi. Mais, maintenant, regardez-moi bien et tâchez de me reconnaître, car je vous promets qu’il y en a pas mal comme moi. »
J’obéis et vis devant moi une belle jeune fille aux yeux noirs, dont je ne pus deviner l’âge, tant elle possédait déjà les allures d’une véritable femme. Les épaules étaient larges et les membres bien développés, les traits étaient réguliers, et sur sa figure était répandue une expression générale de franchise et de grandeur d’âme. Elle me montra le chemin de notre chambre commune, où ma malle était déjà placée, et, me recommandant de sonner si j’avais besoin de quelque chose, elle m’abandonna à mes réflexions.
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Sans l’assurance d’Helen qu’il en était véritablement ainsi, je n’aurais jamais supposé que c’était à moi qu’était destiné un appartement aussi somptueux. Il était richement tapissé et tout orné de glaces. Les murs lambrissés de chêne, supportaient quelques magnifiques peintures, évidemment des tableaux de maîtres. Bien qu’elle eût déjà abrité nombre de pensionnaires, la chambre ne possédait que deux lits : l’un, solide couchette à quatre colonnes ; l’autre, spécimen de la tapisserie française, dont les montants dorés et les gracieuses tentures tombantes de soie pourpre contrastaient avec le linge d’une blancheur de neige, demandait un certain laps de temps avant d’être bien apprécié.
Tout près du lit se trouvait une garde-robe espagnole d’acajou, vide et ouverte, comme pour une invite, montrant par sa position que les rideaux du lit m’étaient véritablement destinés.
En outre, il y avait encore une commode et tous les articles indispensables au bien-être et au luxe, y compris une salle de bains, avec une baignoire de marbre et des robinets pour l’eau chaude et l’eau froide.
Les girandoles, avec les bougies de cire, les écritoires d’argent sur les tables de travail, tout, jusqu’aux plus minutieux détails, témoignait d’un goût sûr, affranchi de toutes les considérations de l’économie.
Vous pensez bien, ma chère Jacintha, que ce ne fut pas sans une certaine émotion que je me trouvai face à face avec la maîtresse de toutes ces splendeurs, et lorsque je l’aperçus, les accessoires me parurent en complète harmonie avec son noble maintien et ses manières majestueuses. C’était une femme grande, ayant à peine passé le printemps de la vie, belle encore, bien que peu de gens, je pense, aient dû oser examiner ses traits de trop près. Ses habits étaient toujours confectionnés avec les plus riches étoffes, et elle montrait un faible pour les bijoux et les parfums.
À mon arrivée, elle s’arrêta avec un sourire de surprise aimable, presque de reconnaissance. Je nourris un instant l’espoir qu’elle allait m’interroger pour lier plus ample connaissance, mais son oeil gris et froid reprit bien vite son expression habituelle. Elle me fit asseoir près d’elle et, d’une façon correcte, me posa les questions d’usage. Elle me dit que, si nous le voulions, Goodwin pourrait rester toute la journée du lendemain, car le travail ne commencerait pas avant deux jours, et dans l’intervalle miss McGregor, en qui je devais avoir confiance, m’indiquerait la carte du pays.
Elle m’invita ensuite à l’accompagner à la salle de thé. Le frou-frou de sa robe de soie trahit notre arrivée, et les cris et les éclats de rire, qui dominaient alors, firent place soudain au meilleur ton de la société polie. Il faut que je vous prie, ma chérie, de jeter avec moi un coup d’oeil sur l’entrée, de façon à avoir une idée générale des personnages de mon drame.
Combien de myriades de traits de plumes faut-il donc, pour retracer même une image bien faible de ce qui, en un seul coup d’oeil, se trouve impressionné par la rétine ! Il est huit heures, par un beau soir d’automne, et de nombreuses fenêtres sont encore ouvertes.
Vous voyez devant vous une table s’étendant sur toute la largeur de la chambre, brillamment éclairée de lampes à globe, et couverte d’un repas somptueux.
Notre reine est, en effet, tant soit peu gourmande, et ses sujets sont tout disposés à vouloir suivre son exemple.
La table est divisée, à des intervalles déterminés, par des théières d’argent ; devant chacune d’elles préside une maîtresse ou une surveillante. Au complet, les élèves sont au nombre de quatre-vingts. Il serait oiseux d’essayer de faire une description de chacune d’elles ; qu’il suffise de savoir que toutes possèdent un air aristocratique très marqué, et que celles qui n’étaient pas aussi bien partagées sous le rapport de la beauté, possédaient néanmoins un certain charme qui se dégageait de toute leur personne.
En ayant dit autant, je ne puis maintenant faire autrement qu’esquisser à grands traits deux ou trois de ces nymphes des urnes.
Tout près de nous, Mme Renardeau, Française et méridionale, blême et hâlée comme ses compatriotes, possédant encore cette beauté inexplicable que seules quelques créatures comme elle peuvent réaliser. Elle a une certaine tendance à l’embonpoint, qu’elle s’efforce de combattre en se serrant la taille, non sans quelque dommage pour sa santé. Ses yeux sont noirs et brillent d’une expression cruelle, indépendamment d’une autre expression, que je ne puis pas définir à ce moment, mais que je retrouverai plus tard sur le visage de beaucoup d’autres personnes de la compagnie.
Au-dessous d’elle, de l’autre côté, se trouve Fraülein Steinkopf, la maîtresse d’allemand, une blonde qui serait jolie sans un air fureteur. Elle possède la réputation d’espionner tout le monde, et elle est évitée par toutes, sauf celles de sa propre clique.
Toute différente est sa voisine de face, miss Armstrong, la maîtresse adjointe d’anglais, une fille de vingt-deux ou vingt-trois ans qui pourrait représenter le type de la plupart de ses compatriotes. Elle est belle, c’est indéniable, mais d’une beauté animale ; c’est une splendide fleur de lit, pas davantage. Son nom est véritablement de circonstance : elle a véritablement les bras robustes et peut soulever à bras tendu les élèves les plus lourdes. Cela, naturellement, je l’ai constaté par la suite.
Je pourrais ainsi continuer ma description et mettre dans la bouche de chacune d’elles de jolis mots à propos de rien, à la façon des romanciers : mais je prétends simplement m’en tenir à la requête de ma Jacintha et dépeindre certains faits, conformes à la nature et à la vérité, et qui d’eux-mêmes paraîtront déjà suffisamment insolites et étranges.
Je ne puis conclure mon étude rapide sur la salle de thé, sans faire observer que cette belle société était servie par un essaim de servantes, toutes plus ou moins remarquables par leurs belles manières et dressées à la façon des soubrettes de comédie. Il n’y en avait pas une qui n’eût sa chemisette de linon, son tablier garni de dentelles et son mouchoir de batiste, parfumé sur l’ordre exprès de sa maîtresse.
Désireuse, par suite de ma grande fatigue, d’éviter le panorama de la foule grouillante, et Helen m’ayant affirmé que je pouvais m’éloigner, je la quittai après qu’elle m’eût embrassée et qu’elle m’eût promis de respecter mon sommeil jusqu’à dix heures.
Je me glissai alors dans ma jolie couchette de pourpre, et, au bout de quelques minutes, j’étais endormie.

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