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Le voyage. — Shropshire. — Un songe au Château de Ludlow.

Après le départ de mon père à Vienne, où l’appelaient ses nouvelles fonctions diplomatiques, il fut décidé que ma mère irait le rejoindre après son accouchement, et que, pendant les trois ou quatre ans de leur séjour à l’étranger, mon éducation serait poursuivie dans une pension anglaise.
Disposant de grandes ressources, on ne pouvait naturellement songer à une maison plus renommée que la célèbre Schrewsbury House, du Comté voisin. Par un heureux hasard, une chambre d’élève se trouva libre à ce moment même, et il était nécessaire que je fisse immédiatement le voyage pour aller en prendre possession.
Ma chère maman se trouvant dans l’impossibilité de m’accompagner, on me confia aux soins de Mrs. Goodwin, qui prit avec elle une lettre d’introduction et une somme considérable (150 livres sterling, je crois), destinée au paiement d’un premier semestre d’avance.
La première étape fut accomplie dans une guimbarde tirée par nos propres chevaux, mais ensuite nous prîmes la poste, la distance totale étant de 40 milles environ.
Nous lunchâmes à Léominster ; peu après, la vieille Goodwin, dont vous vous rappelez les habitudes de somnolence, commença à tomber de sommeil, et pendant un temps assez long elle resta endormie, ne paraissant pas devoir se réveiller de sitôt.
J’occupai alors mes esprits de mon foyer futur et de mes compagnes à venir.
La beauté des paysages que nous traversions m’attira bien vite. Le Shropshire, le plus grand des Comtés de l’intérieur, est de forme oblongue et divisé en parties presque égales par la rivière la Severn, navigable sur une grande partie de son cours. Bien que les chênes antiques des forêts de Salop servent depuis bien longtemps aux besoins des constructeurs de Bristol, ils sont encore nombreux et florissants.
Ces sites agrestes furent témoins de la dernière rencontre qui eut lieu entre les Romains et les Bretons. On vous montre encore, dans le pays, un endroit appelé Caer Caradoc, où, dit-on, se livra cette lutte suprême. Le discours de Caractacus, emmené prisonnier à Rome, a été conservé par l’historien Tacite, et si la traduction que j’en ai lue est fidèle, c’est un modèle d’éloquence virile, ce qui prouve bien que les nobles coeurs battent de même à toutes les époques. Plus de douze siècles se sont écoulés depuis qu’en ce pays également, le chêne de Boscobel abrita le royal fugitif Charles.
De tous ces objets, dignes d’être notés, ce fut la Tour de Ludlow, auprès de laquelle nous passâmes en entrant dans le Comté, qui m’intéressa le plus.
C’est dans ce donjon démantelé que les lords de garde demeurèrent si longtemps. C’est là qu’ils tinrent leurs cours et qu’ils délibérèrent pour trancher leurs questions de frontières.
C’est dans l’intérieur de ces frontières, également, que le Masque de Comus de Milton fut tout d’abord remarqué par les enfants du comte de Bridgewater, président du Comté.
Bien plus, c’est là, enfin, que vécurent le jeune roi Édouard V et son frère le duc d’York, à ce même château de Ludlow, sous la protection du comte Rivers, en attendant, sur l’ordre du duc de Gloucester, plus tard Richard III, leur transfert à la Tour de Londres.
Nous sommes habitués à ne voir que de petits enfants dans ces princes infortunés, mais les chroniques nous montrent que l’aîné, tout au moins, était un homme fait ; et comme « il tenait sa cour à Ludlow », il est à présumer qu’avant de quitter la vie d’une façon si tragique, il était déjà fort attaché.
Quel drame ce fut là que cette vieille histoire, si pleine d’intérêt encore aujourd’hui, puisqu’elle suffit seule à occuper l’esprit d’un voyageur moderne !
Prenant exemple de Goodwin, ce calme spécimen du dix-neuvième siècle, je me retirai dans le coin de la voiture, où moi aussi j’eus ma rêverie, que voilà :
UN SONGE AU CHATEAU DE LUDLOW

Me thought, as I nodded, that centuries roll’d
Far back thro’ the slumbering highway of time,
All was silence and void, save a whisper that told
Some vague revelation of splendour and crime.
The darkness of midnight that first settled down
On the groaning horizon, was suddenly clear’d.
Embattled aloft o’er the President’s town
Lys Dinan, the Palace of Princes, appear’d.
The far flashing from the casement that shone
Attracted my spirit. I entered the hall.
There were beauties fair Dreamland can furnish alone,
And music that waking ears vainly recall.
Earl Rivers the courtly presented a child
In form, yet a maiden whose love-smother’d fire
The downy-cheek’d monarch, all joyous and wild,
Flashed back with the chivalrous glance of His Sire.
Oh I brief was that vision of glory. Anon
The darkness returned with sevenfold power.
The lineage of Edward the Gallan is gone.
Night whisper’d the deed that was done in the Tower.

« Il me sembla, comme j’inclinais la tête, que les siècles remontaient, loin, très loin en arrière, la route somnolente du temps. Tout était silencieux et vide, sauf un murmure qui révélait comme une vague idée de splendeur et de crime.
« L’obscurité de minuit qui descendait à l’horizon s’éclaircit soudain. Dominant la ville du Président, Lys Dinan, le Palais des princes apparut.
« La lumière pâle, qui rayonnait de la case-mate, attira mon esprit. J’entrais dans le vestibule, où je pus contempler des beautés, comme seul le pays des rêves en peut montrer, et j’entendis une musique que des oreilles éveillées chercheraient en vain à se rappeler.
« Selon les cérémonies de la Cour, le comte Rivers présenta un enfant, encore vierge, dont l’amour tempérait le feu : monarque aux joues duvetées, tout de joie et de réserve farouche, héritier du regard chevaleresque de son père. Oh ! la brève vision de gloire !
« De nouveau, l’obscurité s’épaissit, et les ténèbres se firent sept fois plus sombres. La descendance d’Édouard le Brave s’est éteinte, et la nuit murmura les faits qui s’étaient accomplis dans la Tour. »
Pendant quelque temps, la ville demeura à notre gauche, et nous nous avançâmes graduellement vers l’est, dans la direction de Wrekin, colline qui surgit dans la plaine à une altitude de 1.200 pieds au-dessus du niveau de la Severn, et domine un des paysages les plus riches et les plus variés de l’Angleterre. Un autre tournant de la route nous conduisit en vue de Schrewsbury House, juste au moment où le soleil couchant dorait ses nombreuses tourelles.
J’aime autant décrire, dès maintenant, le château, bien qu’il m’ait fallu plusieurs jours avant d’en saisir en détail l’architecture complexe.
C’était une espèce de manoir, montrant, de chaque côté de l’entrée principale, une suite de fenêtres lancéolées, chaque rangée étant séparée de sa voisine latérale par un arc-boutant couvert de lierre. L’ensemble était flanqué de tours crénelées.
Tout gigantesque que ce monument parût, on ne pouvait s’empêcher d’éprouver une certaine déception, car la partie centrale tout entière formait un corps de bâtiment double, et les bâtiments du fond étaient inhabitables, ou du moins inhabités.
Un membre original de la famille des Talbot, jadis défenseur des intérêts de l’Église catholique en Angleterre, avait décidé de construire un château en face d’un couvent abandonné et d’en employer la chapelle à ses exercices de dévotion. Peu à peu, cette chapelle fut désertée, et, après diverses transformations, la partie moderne fut convertie en pensionnat de jeunes filles.
Mrs. Martinet, apprenant qu’elle était disponible, s’empressa de la prendre, et comme c’était une femme de goût, elle l’agrandit et l’embellit de sa propre bourse, tout en conservant cependant au monument son caractère original.
Elle transforma les offices, qui occupaient les ailes rectangulaires, en dortoirs supplémentaires, bâtit de nouvelles écuries à quelque distance et se réfugia non loin du bâtiment principal, où personne d’autre que les femmes n’avait la permission de résider.
Ses domaines étaient aussi strictement gardés que les jardins des Hespérides, dont nous avions coutume de lire la description dans Lemprière. Partout où la nature n’avait pas élevé elle-même de barrière, elle avait placé de hautes murailles. Les bâtiments du fond étaient inaccessibles, car, de la terrasse, située en arrière du vieux monument, le terrain boisé descendait en une pente de plusieurs pieds jusqu’à un lac d’une profondeur traîtresse. Au delà de ce lac, se trouvait un verger, que l’on ne pouvait gagner que par une porte dérobée, fermée à clef.
À travers le verger, un sentier conduisait jusqu’au village qui fournissait à la maison les articles de première nécessité, soit pour la nourriture, soit pour les vêtements ; pour ce qui est des objets secondaires, on les envoyait chercher à Schrewsbury, lorsque le besoin s’en faisait sentir.

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