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Mrs. Martinet. — Le magnétisme des verges.

La tâche que vous m’avez assignée, ma chère Jacintha, bien que laborieuse, n’est pas ingrate. Dans votre lointaine Australie, vous avez vu par le journal, et c’est pour vous du nouveau, les scandales, vieux déjà d’une année, de Schrewsbury House.
Vous vous souvenez que j’étais pensionnaire en cette maison, vers cette époque (heureusement pour moi, je l’ai quittée avant que l’esclandre ne se produise), et vous me demandez de raconter mon impression sur les événements qui s’y sont passés ; cela est très flatteur pour moi, car vous me prêtez des capacités littéraires que je ne me connaissais pas.
Je vous répète que je n’étais plus là au moment de l’éclat, mais je m’efforcerai de vous satisfaire, dans notre intérêt à toutes deux, pendant que les faits sont encore présents à mon esprit, car, d’ici quelques mois, de nouveaux devoirs d’épouse auront probablement affaibli quelque peu mes souvenirs. Je désirerais être fidèle à la vérité, car les annales de Schrewsbury House valent la peine d’être contées.
Pour un observateur attentif, le monde paraît vivre d’une vie terriblement intense, puisque :
C’est à peine si les sens ont le temps de se reposer quelque part, et les événements marchent si vite qu’il est impossible d’en rechercher la cause.
Combien voyons-nous d’histoires qui ont pu trouver un narrateur, en comparaison de cet océan de faits qui demeurent ignorés, faute d’un conteur ? Vous rappelant la promesse que vous m’avez adressée pour vous seule, je vous parlerai avec la plus entière confiance, de même que nous avions l’habitude de le faire, l’une envers l’autre, au temps de notre plus grande intimité.
Le léger aperçu du Times a dû vous suffire, néanmoins, pour vous montrer que les deux rôles essentiels de mon histoire appartiennent, tout d’abord aux verges, et ensuite, à celle qui s’en servait en experte, Mrs. Martinet. C’est pourquoi je commencerai par vous présenter d’une façon toute spéciale l’instrument de correction.
Quand un sauvage corrige sa femme avec un bâton, il le fait avec la seule idée de punir : c’est un de ces châtiments comme on en inflige aux animaux. Quelle différence dans le cas qui nous occupe ! Au bâton grossier du sauvage, sont substituées ces gracieuses petites verges qui torturent sans détériorer. Lorsque les vêtements du civilisé sont enlevés, en prévision du châtiment, ce n’est pas le dos qui est mis à nu, mais cette partie spéciale et secrète de notre personne que vous connaissez bien.
Quelle étrange chose que les femmes puissent ainsi converser entre elles, de sang-froid, d’un pareil sujet, fouetter, être fouettée ou témoin d’une flagellation sans réfléchir à ceci : quels seraient les sentiments d’un homme, ou bien même quels seraient leurs sentiments à elles, si un homme assistait à l’opération ? Le sujet est rarement effleuré entre les deux sexes, et si un certain degré d’intimité permet ce genre de conversation, cela ne doit jamais aller, je pense, sans un coup d’oeil ou un sourire significatifs.
Quelle que soit la grossièreté de l’entourage, dans une scène de flagellation, cet acte revêt toujours une sorte de caractère sacré ; mais, Jacintha, il existe un autre aspect sous lequel on peut envisager la flagellation, c’est la connexité qu’elle présente avec le magnétisme ou l’électricité, phénomène que je ne me charge pas de comprendre, encore moins d’expliquer à autrui.
Cependant, et vous avez dû ressentir cela tout comme moi, lorsque le sujet est prédisposé, la forte volonté d’un être, à lui supérieur, annihile, en quelque sorte, la sienne propre, par le simple fluide subtil qu’une seule imposition des mains suffit à transmettre. Un courant s’établit entre les deux corps, et par la même voie la volonté de l’un s’absorbe dans la volonté de l’autre. C’est là un fait indéniable, qu’en dehors de nous, des centaines de nos semblables pourraient affirmer.
Considérez maintenant, comme, dans le cas du châtiment par les verges, tout se trouve agrandi : la volonté de la fouetteuse s’intensifie, l’esprit du coupable se réduit, par la peur et la honte, deux sentiments forts parmi les plus forts, et le lien de communication, au lieu d’être établi simplement par un attouchement de la main, le devient par les verges, qui dictent leur loi en caractères de sang.
La fantaisie ardente de la fouetteuse se trouve généralement excitée par de brûlantes images, et si elle possède le pouvoir de transmettre le fluide électrique, ou tout autre, cela produit sur la personne fouettée un effet extraordinaire, que je décrirai plus loin.
Peu de personnes, je l’espère et je le crois, possèdent ce pouvoir du magnétisme par les verges ; ce fut cependant mon destin, et celui de la plupart de mes compagnes, de rencontrer cette puissance en la personne de notre maîtresse Mrs. Martinet, de Schrewsbury House. Personne, comme elle, ne possédait ce don à un degré aussi intense. Cette volonté était servie par une figure imposante et des charmes corporels très grands : elle eût, d’un regard, couché à terre un taureau au milieu de la piste. Elle avait dû, probablement au début de sa vie, faire la rencontre d’un magnétiseur qui l’avait initiée. Certes, tout le temps que nous nous connûmes, fouetter fut sa passion dominante. Elle ne détestait point la société des hommes, mais elle se servait de sa bourse et de ses grands charmes fascinants uniquement envers les personnes de son sexe, sur lesquelles elle exerçait une influence magnétique.
Vous vous demanderez naturellement, comment, dans une Angleterre civilisée, une telle tyrannie a pu être supportée si longtemps, et vous ne serez pas peu surprise de savoir que nous, les victimes, nous étions ses plus fermes alliées.
Les préliminaires d’une première flagellation sont toujours choquants et répugnants ; je pense du moins qu’il doit toujours en être ainsi, mais, après les premiers coups, la baguette magique enflamme la patiente, à qui elle communique les propres désirs de la tourmenteuse : une fièvre s’empare d’elle qui la porte à s’offrir aux coups avec délices.
Quant à nous, peut-être ferais-je mieux de parler pour moi, je n’ai jamais perdu la peur de la baguette, même manoeuvrée par Elle : mais au plus fort de la peine, il me prenait comme un immense amour envers ma tourmenteuse, et j’étais heureuse de lui faire hommage de ma personne dénudée.
Un petit détail, ou plutôt un grand détail pour vous rendre plus vivante encore l’image que je vous trace de Mrs. Martinet :
La partie de notre personne qu’elle préférait chez nous, était chez elle si remarquablement développée, qu’elle n’avait pas besoin de recourir aux artifices de la mode pour donner l’idée de la rotondité, et elle portait les robes les plus collantes qu’il pût se voir. Je crois que ce détail vous fera sourire.
Pour terminer le portrait de cette femme étonnante, j’ajouterai simplement qu’elle était d’une impartialité admirable, ne punissant jamais sans motifs et ne cherchant point à provoquer l’inconduite par les caprices d’un caractère ou d’un tempérament maladif.
L’aspect presque princier de sa maison faisait l’admiration de tous ceux qui la connaissaient. Quoique peu affectueuse envers nous, elle se montrait généreuse et, fréquemment, récompensait celles à qui elle tenait, par quelque riche présent, sans qu’on sût jamais pour quelle cause elle agissait ainsi.

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