• Les représentations féminines pentecôtistes du sida comme objet d’étude




L’objet de cette étude porte sur le rapport des femmes pentecôtistes au sida à Libreville. Il s’agit précisément d’étudier les représentations que se font ces femmes à propos d’une maladie que l’on pourrait qualifier « d’atypique ». « Le SIDA (Syndrome d’immunodéficience acquise) a profondément bouleversé le monde en tant que maladie nouvelle perturbant le monde moderne qu’on pensait à l’abri de nouveaux fléaux du fait des progrès scientifiques et notamment médicaux. Il est un véritable drame humain touchant la sexualité, obligeant chacun de nous à réfléchir devant ses nouvelles responsabilités »[1]. Cette réflexion personnelle nous a amené nous interroger sur ce que pensent les femmes pentecôtistes de cette maladie.


En effet, peu d’études portent sur la question des représentations sociales des maladies à Libreville. De ce fait, nous trouvons dans ce travail l’occasion de pencher et d’engager une réflexion en commençant par définir les concepts clés de cette étude :


* Définition: de la maladie[2]


Une maladie se définit par une altération de l'état de santé. De façon générale le terme maladie désigne un état morbide dont on connaît le plus souvent la cause. Bien que ce terme (maladie) doit être différencié du terme syndrome qui définit un ensemble de symptômes, pour de nombreuses personnes les deux termes sont similaires. Toutefois, pour cette étude, nous trouvons judicieux de préciser la maladie dont il est question. Comment l’appréhender du point de vue des acteurs sociaux ? En effet, jusqu’à la fin des années 60, les travaux anthropologiques portant sur la santé et la maladie étaient l’objet des spécialistes. Ainsi prédominait une anthropologie dite médicale dont les travaux portaient sur les pratiques thérapeutes et le discours des thérapeutes : c’était le contexte où prédominait la conception biomédicale de la maladie dont le modèle étudié était celui de la bio-médecine occidentale. Cette forme d’ethnocentrisme n’avait pas eu lieu sans que des critiques ne soient de vigueur. Ainsi, pour A. Kleinman[3], ce qui intéresse l’anthropologue, ce n’est pas la maladie en tant que catégorie objective de la médecine, mais la manière dont les gens ordinaires élaborent leur propre notion de la maladie à travers leur propre pratique, leur propre expérience et les contacts qu’ils ont avec les spécialistes. De cette critique de l’objet de l’anthropologie médicale, il propose une nouvelle terminologie en se basant sur trois termes anglais : illness, deases et sickness :


- Deases désigne la notion bio-médicale de la maladie ;
- Illness désigne des expériences et des perceptions socialement dévalorisées qui incluent l’expérience de la maladie sans toutefois s’y réduire complètement ;
- Sickness est un terme neutre. Le sens précis peut se rapporter, selon le contexte soit à la notion médicale de la maladie, soit à la dimension psychosociale.


Allan Young[4] a repris cette terminologie pour la modifier :


- Deases : entité nosologique qui est reconnue par la biomédecine et qui entre dans une nomenclature médicale ;
- Illness :désigne l’état de la maladie en tant que subjectivement reçu par un individu (patient) ;
- Sickness : désigne l’état de la maladie en tant que socialement reconnue.


Ces terminologies se sont imposées aux chercheurs en Anthropologie en raison de leur valeur opératoire. Et, dans le cadre de notre étude, faut-il rappeler que le recensement des personnes infectées et « guéries » du sida dans les églises pentecôtistes, encore moins l’analyse biomédicale de cette maladie, n’est pas l’objet de ce travail ? Ce travail s’écarte de l’anthropologie médicale qui sous-entend que l’on va privilégier le point de vue des thérapeutes spécialistes ou médecins pour s’intéresser au point de vue des profanes de la maladie sida : les femmes des églises pentecôtistes à Libreville. Ainsi, le sida[5], en tant que sickness, qui est le syndrome d’immunodéficience acquise est à la fois une maladie et un syndrome dont les causes, bien que connues dans le monde scientifique, trouve d’autres causes inhérentes aux représentations sociales des femmes des églises de réveil à Libreville.
Ceci amène Marc Augé à proposer une autre définition de la maladie. En effet, selon Augé[6], la maladie constitue une forme élémentaire de l'événement au même titre que la naissance ou la mort. « Tous les événements biologiques individuels dont l'interprétation n'impose pas le modèle culturel est immédiatement social ». Il définit la maladie comme l'intersection du biologique et du social. Ces événements ont immédiatement une signification pour le sujet individuel, pour le groupe, pour la société en vertu du principe selon laquelle toute pensée sur l'individu est une pensée du social.


Ceci nous conduit à définir ce que sont les représentations sociales.


* Définition: des représentations sociales


Le concept de représentation sociale[7] est une des notions fondatrices de la psychologie sociale, mais aussi utilisé en sociologie et en anthropologie. Ce concept a fait le tour de plusieurs auteurs dont Jean Piaget[8], Serge Moscovici[9]et Claudine Herzlich[10]. Tous, ils ont tenté de formuler des définitions rendant compte des différentes dimensions du concept de représentation sociale. Pour cette étude, nous en proposerons deux, l'une dynamique (Denise Jodelet[11]), l'autre plus descriptive (Fischer). D'une part, d’après Denise Jodelet :
« Le concept de représentation sociale désigne une forme de connaissance spécifique, le savoir de sens commun, dont les contenus manifestent l'opération de processus génératifs et fonctionnels socialement marqués. Plus largement, il désigne une forme de pensée sociale. Les représentations sociales sont des modalités de pensée pratique orientées vers la communication, la compréhension et la maîtrise de l'environnement social, matériel et idéal. En tant que telles, elles présentent des caractères spécifiques au plan de l'organisation des contenus, des opérations mentales et de la logique. Le marquage social des contenus ou des processus de représentation est à référer aux conditions et aux contextes dans lesquels émergent les représentations, aux communications par lesquelles elles circulent, aux fonctions qu'elles servent dans l'interaction avec le monde et les autres. »[12]
D'autre part, d’après G.N. Fischer :
« La représentation sociale est un processus d'élaboration perceptive et mentale de la réalité qui transforme les objets sociaux (personnes, contextes, situations) en catégories symboliques (valeurs, croyances, idéologies) et leur confère un statut cognitif, permettant d'appréhender les aspects de la vie ordinaire par un recadrage de nos propres conduites à l'intérieur des interactions sociales »[13]


La réunion de ces deux définitions nous permet de désigner les représentations sociales comme une forme de connaissance sociale, la pensée du sens commun, socialement élaborée et partagée par les membres d'un même ensemble social ou culturel. C'est une manière pour les sujets sociaux de penser, de s'approprier, d'interpréter la réalité quotidienne et leur rapport au monde. En d’autres termes, les représentations sociales, un concept essentiel en sciences sociales, sont des images de la réalité collective suggérées fortement à l'individu par la société. En tant que tel, les représentations sociales constituent ce que Durkheim nomme un fait social[14] en ce qu’elles sont dotées d’un élément caractéristique : la coercition.


La tendance à la généralisation des faits ne permet pas souvent de comprendre les perceptions des individus pris isolement, de ce fait, nous comptions dans cette étude comprendre ce que les femmes des églises pentecôtistes ou de réveil à Libreville pensent ou disent du sida. Notre intérêt pour le genre féminin naît d’un double constat : d’une part, au Gabon, à la fin 2006, environ 53.400[15] adultes de 15 à 39 ans seraient séropositifs ou malades du sida. Les femmes sont deux fois plus infectées que les hommes entre 20 et 29 ans. D’autre part, dans plusieurs églises pentecôtistes à Libreville, les femmes sont les plus nombreuses et elles participent activement au fonctionnement de leur église d’appartenance. Elles relayent souvent les pasteurs en cas d’absence de ceux-ci. La « femme du pasteur », couramment appelée « maman pasteur », anime le culte en compagnie des autres membres de ces « entreprises » pour reprendre le terme employé par V.Y. Mudimbe[16]. La réalité dans les églises de réveil à Libreville montre que « les femmes sont indiscutablement les plus nombreuses »[17].


Ce double constat nous a amené à nous nous intéresser à cette catégorie de personnes. Nous voulons saisir leurs représentations de cette maladie. Sachant que le virus se transmet essentiellement de trois manières[18] :


- Par des relations sexuelles non protégées avec une personne séropositive,
- Par du sang contaminé introduit dans le corps,
- De la mère contaminée à l’enfant.


Et, que la transmission[19] est plus fréquente de l’homme à la femme que de la femme à l’homme, selon certaines femmes enquêtées dans les églises pentecôtistes, il ressort que pour expliquer l’infection de la femme par le VIH, nous devons associer au registre biomédical de la maladie des notions telles que « les jeteurs du sida ». Ils sont de plusieurs ordres, en dehors, il se pourrait que ce soit, les hommes (les multiples partenaires séropositifs, adultères, infidélités, sexualité débordante), les parents (la jalousie d’un père, d’une mère, d’un oncle, d’un parent proche, voire des ennemis), le diable, Dieu (punition pour avoir été mal comportée) et l’intégration des pratiques occultes en rapport à la sorcellerie. La maladie est toujours à l’autre.


Ces explications particulières nous amènent à poser la question fil conducteur de cette étude. Il s’agit de savoir :


Pourquoi pour expliquer l’infection des femmes par le VIH/SIDA, les femmes des églises pentecôtistes mettent en rapport autrui tout en occultant l’explication scientifique de la transmission du virus ?










  • L’anthropologie de la maladie, l’anthropologie des imaginaires et des représentations sociales comme champs d’étude


En ce qui concerne des travaux anthropologiques prenant pour objet la maladie et les représentations sociales, deux champs de recherche nous permettrons de les examiner : l’anthropologie de la maladie, l’anthropologie des imaginaires et des représentations sociales.


Pour ce qui est de l'anthropologie de la maladie, elle est une discipline récente dans le champ de recherches. Elle est née aux Etats-Unis. Jusqu’à la fin des années 60, le paradigme dominant était l’anthropologie médicale. Les travaux de l’anthropologie médicale portaient sur les pratiques thérapeutiques et le discours des thérapeutes. Parler d’anthropologie médicale sous-entend que l’on va dans notre étude privilégier le point de vue des thérapeutes spécialistes, des médecins, tel n’est pas notre ambition. Ce qui est intéressant dans cette étude, c’est le point de vue des profanes, les femmes des églises de réveil à Libreville. Elles sont nombreuses et pensent le sida comme toute autre maladie en y mêlant une opinion proprement sociale. Ainsi, s’inscrire dans une anthropologie médicale serait vouée notre démarche à l’application, c’est-à-dire à une entreprise de circonstance tel que vu par Marc Augé[20].


A partir des années 70, il y eut un changement d’orientation. De plus en plus souvent, l’intérêt des chercheurs s’est porté sur les discours profanes de la maladie et sur l’objet de la maladie en tant que tel, c’est-à-dire sur l’anthropologie de la maladie. A cet effet, François Laplantine[21] occupe une place très particulière par la richesse et la diversité de ses approches. La novation par excellence dont il fait preuve réside dans le fait qu'il rapproche des matériaux culturels qui n'ont jamais été réunis de la sorte, notamment la bio-médecine et le texte littéraire. La prise en considération de l'histoire de la médecine, des entretiens approfondis avec des médecins généralistes et avec des malades, l'analyse d'une centaine d'ouvrages médicaux destinés au grand public constituent l'infrastructure théorique et empirique qui lui permet de donner un sens aux nombreux films et œuvres littéraires étudiés. Les confessions des écrivains, malades en particulier, constituent un moyen privilégié de connaissance de la maladie, ou plutôt de ses représentations.


Il n’est pas souvent aisé de travailler séparément les imaginaires et les représentations sociales. Ainsi, pour ce qui est de l’anthropologie des imaginaires et des représentations sociales, elle s’intéresse à la dimension imaginaire et des représentations sociales de toutes les activités humaines. On notera que toute discipline scientifique qui s’intéresse à la question des imaginaires ou des représentations sociales n’a pas d’objet bien précis. Toutefois, pour en préciser le sens quant à notre étude, nous dirons que l’anthropologie des imaginaires et des représentations sociales a pour domaine d’investigation les « ensembles d’idées et de valeurs propres à une société »[22].
Ainsi, analyser ce que pensent les femmes des communautés pentecôtistes du sida nous engage dans ces domaines de recherche de l’anthropologie générale.


[1] Alain FIGNON, Samir HAMAMAH, La grossesse et le SIDA, 1ère éd., Paris, PUF, (Coll. «Que sais-je?», n° 58), 2000, p.5.
[3] A. KLEINMAN…………………….
[4] Allan Young est un anthropologue. Sa recherche actuelle se concentre sur l'ethnographie de la science psychiatrique, en particulier la valorisation de (nouvelles) technologies diagnostiques et thérapeutiques et l'institutionnalisation des normes de preuve et l'ethnographie de traumatisme psychogène comme une entité clinique et comme un objet de laboratoire et de recherche épidémiologique.
[5] Selon Bruno HALIOUA et Françoise LUNEL-FABIANI, « Le sida, ou syndrome d’immunodéficience acquise, identifié en 1981, est la conséquence grave de l’infection par le Virus de l’immunodéficience humaine (VIH). La dénomination définitive du Virus impliqué dans le SIDA a été adaptée en 1986 : HIV (Human Immunodeficiency Virus) [dénomination française : VIH (Virus de l’immunodéficience humaine)] ». Lire : Bruno HALIOUA, Françoise LUNEL-FABIANI, Les maladies sexuellement transmissibles, 1ère éd., Paris, PUF, (Coll. « Que sais-je ? », n° 58), 2002, p.53.
[6] Rappelons que la pensée de Marc Augé est précisée dans son article sur « Ordre biologique, ordre social», paru dans le Sens du Mal.
[8] Jean PIAGET, La représentation du monde chez l'enfant. Paris, PUF, 1926.
[9] Serge Moscovici, La psychanalyse, son image et son public. Paris, PUF, 1961.
[10] Claudine HERZLICH, Santé et maladie Analyse d'une représentation sociale. Paris, MOUTON, 1969.
[11] Denise JODELET, Représentations sociales : phénomènes, concepts et théorie, 1984. In Serge MOSCOVICI (sous la dir.), Psychologie sociale. Paris, PUF, « Le psychologue », 1997.
[12] Denise JODELET, Représentations sociales : phénomènes, concepts et théorie, 1984. In Serge MOSCOVICI (sous la dir.), Psychologie sociale. Paris, PUF, « Le psychologue », 1997, p. 365. (Nombre de article : pp 357-378.)
[13] G.N. FISCHER, Les concepts fondamentaux de la psychologie sociale. Presses de l'université de Montréal. Dunod, 1987. p 118.
[14]Selon Emile Durkheim, le fait social est constitué à partir de deux éléments : son caractère antérieur et sa force de coercition. En tant que membre d’une société, aucun individu est exempt des représenter le monde qui l’entoure. A cet effet, nous disons que les représentations sont inhérentes à la condition humaine.
[15] O.P.D.A.S., Lutte contre le VIH/SIDA, Libreville, O.P.D.A.S., 2006, p.33.
[16] V.Y. MUDIMBE, Entre les eaux, Dieu, un prêtre et la révolution, Paris, Présence Africaine, 1973, p.40.
[17] Sandra FANCELLO, Les aventuriers du pentecôtisme ghanéen, Nation, conversion et délivrance en Afrique de l’Ouest, Paris, Karthala, 2006, p.190.
[18] Explication scientifique des causes de l’infection par le VIH/Sida.
[19] Selon Bruno HALIOUA et Françoise LUNEL-FABIANI, « Des études ont montré une fréquence moindre de contamination de l’homme par la femme que de la femme par l’homme. ». Lire Bruno HALIOUA, Françoise LUNEL-FABIANI, Les maladies sexuellement transmissibles, 1ère éd., Paris, PUF, (Coll. « Que sais-je ? », n° 58), 2002, p.55. En plus, pour Alain FIGNON et Samir HAMAMAH, « La transmission est plus fréquente de l’homme à la femme que de la femme à l’homme ». Lire Alain FIGNON, Samir HAMAMAH, La grossesse et le SIDA, 1ère éd., Paris, PUF, (Coll. « Que sais-je ? », n° 58), 2000, p.16.
[20] Marc AUGE cité par GRUENAIS Marc-Eric, « Anthropologie médicale appliquée. Connaissances, attitudes, croyances, pratiques ». In BARE Jean-François (sous la dir.), Les applications de l’anthropologie. Essai de réflexion collective depuis la France, Paris, Karthala, 1995, p.183.
[21]François Laplantine, "Anthropologie de la maladie"
[22] Pierre BONTE et Michel IZARD, Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, Paris, PUF, 2000, p.626.
  • Les représentations féminines pentecôtistes du sida comme objet d’étude




L’objet de cette étude porte sur le rapport des femmes pentecôtistes au sida à Libreville. Il s’agit précisément d’étudier les représentations que se font ces femmes à propos d’une maladie que l’on pourrait qualifier « d’atypique ». « Le SIDA (Syndrome d’immunodéficience acquise) a profondément bouleversé le monde en tant que maladie nouvelle perturbant le monde moderne qu’on pensait à l’abri de nouveaux fléaux du fait des progrès scientifiques et notamment médicaux. Il est un véritable drame humain touchant la sexualité, obligeant chacun de nous à réfléchir devant ses nouvelles responsabilités »[1]. Cette réflexion personnelle nous a amené nous interroger sur ce que pensent les femmes pentecôtistes de cette maladie.


En effet, peu d’études portent sur la question des représentations sociales des maladies à Libreville. De ce fait, nous trouvons dans ce travail l’occasion de pencher et d’engager une réflexion en commençant par définir les concepts clés de cette étude :


* Définition: de la maladie[2]


Une maladie se définit par une altération de l'état de santé. De façon générale le terme maladie désigne un état morbide dont on connaît le plus souvent la cause. Bien que ce terme (maladie) doit être différencié du terme syndrome qui définit un ensemble de symptômes, pour de nombreuses personnes les deux termes sont similaires. Toutefois, pour cette étude, nous trouvons judicieux de préciser la maladie dont il est question. Comment l’appréhender du point de vue des acteurs sociaux ? En effet, jusqu’à la fin des années 60, les travaux anthropologiques portant sur la santé et la maladie étaient l’objet des spécialistes. Ainsi prédominait une anthropologie dite médicale dont les travaux portaient sur les pratiques thérapeutes et le discours des thérapeutes : c’était le contexte où prédominait la conception biomédicale de la maladie dont le modèle étudié était celui de la bio-médecine occidentale. Cette forme d’ethnocentrisme n’avait pas eu lieu sans que des critiques ne soient de vigueur. Ainsi, pour A. Kleinman[3], ce qui intéresse l’anthropologue, ce n’est pas la maladie en tant que catégorie objective de la médecine, mais la manière dont les gens ordinaires élaborent leur propre notion de la maladie à travers leur propre pratique, leur propre expérience et les contacts qu’ils ont avec les spécialistes. De cette critique de l’objet de l’anthropologie médicale, il propose une nouvelle terminologie en se basant sur trois termes anglais : illness, deases et sickness :


- Deases désigne la notion bio-médicale de la maladie ;
- Illness désigne des expériences et des perceptions socialement dévalorisées qui incluent l’expérience de la maladie sans toutefois s’y réduire complètement ;
- Sickness est un terme neutre. Le sens précis peut se rapporter, selon le contexte soit à la notion médicale de la maladie, soit à la dimension psychosociale.


Allan Young[4] a repris cette terminologie pour la modifier :


- Deases : entité nosologique qui est reconnue par la biomédecine et qui entre dans une nomenclature médicale ;
- Illness :désigne l’état de la maladie en tant que subjectivement reçu par un individu (patient) ;
- Sickness : désigne l’état de la maladie en tant que socialement reconnue.


Ces terminologies se sont imposées aux chercheurs en Anthropologie en raison de leur valeur opératoire. Et, dans le cadre de notre étude, faut-il rappeler que le recensement des personnes infectées et « guéries » du sida dans les églises pentecôtistes, encore moins l’analyse biomédicale de cette maladie, n’est pas l’objet de ce travail ? Ce travail s’écarte de l’anthropologie médicale qui sous-entend que l’on va privilégier le point de vue des thérapeutes spécialistes ou médecins pour s’intéresser au point de vue des profanes de la maladie sida : les femmes des églises pentecôtistes à Libreville. Ainsi, le sida[5], en tant que sickness, qui est le syndrome d’immunodéficience acquise est à la fois une maladie et un syndrome dont les causes, bien que connues dans le monde scientifique, trouve d’autres causes inhérentes aux représentations sociales des femmes des églises de réveil à Libreville.
Ceci amène Marc Augé à proposer une autre définition de la maladie. En effet, selon Augé[6], la maladie constitue une forme élémentaire de l'événement au même titre que la naissance ou la mort. « Tous les événements biologiques individuels dont l'interprétation n'impose pas le modèle culturel est immédiatement social ». Il définit la maladie comme l'intersection du biologique et du social. Ces événements ont immédiatement une signification pour le sujet individuel, pour le groupe, pour la société en vertu du principe selon laquelle toute pensée sur l'individu est une pensée du social.


Ceci nous conduit à définir ce que sont les représentations sociales.


* Définition: des représentations sociales


Le concept de représentationsociale[7] est une des notions fondatrices de la psychologie sociale, mais aussi utilisé en sociologie et en anthropologie. Ce concept a fait le tour de plusieurs auteurs dont Jean Piaget[8], Serge Moscovici[9]et Claudine Herzlich[10]. Tous, ils ont tenté de formuler des définitions rendant compte des différentes dimensions du concept de représentation sociale. Pour cette étude, nous en proposerons deux, l'une dynamique (Denise Jodelet[11]), l'autre plus descriptive (Fischer). D'une part, d’après Denise Jodelet :
« Le concept de représentation sociale désigne une forme de connaissance spécifique, le savoir de sens commun, dont les contenus manifestent l'opération de processus génératifs et fonctionnels socialement marqués. Plus largement, il désigne une forme de pensée sociale. Les représentations sociales sont des modalités de pensée pratique orientées vers la communication, la compréhension et la maîtrise de l'environnement social, matériel et idéal. En tant que telles, elles présentent des caractères spécifiques au plan de l'organisation des contenus, des opérations mentales et de la logique. Le marquage social des contenus ou des processus de représentation est à référer aux conditions et aux contextes dans lesquels émergent les représentations, aux communications par lesquelles elles circulent, aux fonctions qu'elles servent dans l'interaction avec le monde et les autres. »[12]
D'autre part, d’après G.N. Fischer :
« La représentation sociale est un processus d'élaboration perceptive et mentale de la réalité qui transforme les objets sociaux (personnes, contextes, situations) en catégories symboliques (valeurs, croyances, idéologies) et leur confère un statut cognitif, permettant d'appréhender les aspects de la vie ordinaire par un recadrage de nos propres conduites à l'intérieur des interactions sociales »[13]


La réunion de ces deux définitions nous permet de désigner les représentations sociales comme une forme de connaissance sociale, la pensée du sens commun, socialement élaborée et partagée par les membres d'un même ensemble social ou culturel. C'est une manière pour les sujets sociaux de penser, de s'approprier, d'interpréter la réalité quotidienne et leur rapport au monde. En d’autres termes, les représentations sociales, un concept essentiel en sciences sociales, sont des images de la réalité collective suggérées fortement à l'individu par la société. En tant que tel, les représentations sociales constituent ce que Durkheim nomme un fait social[14] en ce qu’elles sont dotées d’un élément caractéristique : la coercition.


La tendance à la généralisation des faits ne permet pas souvent de comprendre les perceptions des individus pris isolement, de ce fait, nous comptions dans cette étude comprendre ce que les femmes des églises pentecôtistes ou de réveil à Libreville pensent ou disent du sida. Notre intérêt pour le genre féminin naît d’un double constat : d’une part, au Gabon, à la fin 2006, environ 53.400[15] adultes de 15 à 39 ans seraient séropositifs ou malades du sida. Les femmes sont deux fois plus infectées que les hommes entre 20 et 29 ans. D’autre part, dans plusieurs églises pentecôtistes à Libreville, les femmes sont les plus nombreuses et elles participent activement au fonctionnement de leur église d’appartenance. Elles relayent souvent les pasteurs en cas d’absence de ceux-ci. La « femme du pasteur », couramment appelée « maman pasteur », anime le culte en compagnie des autres membres de ces « entreprises » pour reprendre le terme employé par V.Y. Mudimbe[16]. La réalité dans les églises de réveil à Libreville montre que « les femmes sont indiscutablement les plus nombreuses »[17].


Ce double constat nous a amené à nous nous intéresser à cette catégorie de personnes. Nous voulons saisir leurs représentations de cette maladie. Sachant que le virus se transmet essentiellement de trois manières[18] :


- Par des relations sexuelles non protégées avec une personne séropositive,
- Par du sang contaminé introduit dans le corps,
- De la mère contaminée à l’enfant.


Et, que la transmission[19] est plus fréquente de l’homme à la femme que de la femme à l’homme, selon certaines femmes enquêtées dans les églises pentecôtistes, il ressort que pour expliquer l’infection de la femme par le VIH, nous devons associer au registre biomédical de la maladie des notions telles que « les jeteurs du sida ». Ils sont de plusieurs ordres, en dehors, il se pourrait que ce soit, les hommes (les multiples partenaires séropositifs, adultères, infidélités, sexualité débordante), les parents (la jalousie d’un père, d’une mère, d’un oncle, d’un parent proche, voire des ennemis), le diable, Dieu (punition pour avoir été mal comportée) et l’intégration des pratiques occultes en rapport à la sorcellerie. La maladie est toujours à l’autre.


Ces explications particulières nous amènent à poser la question fil conducteur de cette étude. Il s’agit de savoir :


Pourquoi pour expliquer l’infection des femmes par le VIH/SIDA, les femmes des églises pentecôtistes mettent en rapport autrui tout en occultant l’explication scientifique de la transmission du virus ?










  • L’anthropologie de la maladie, l’anthropologie des imaginaires et des représentations sociales comme champs d’étude


En ce qui concerne des travaux anthropologiques prenant pour objet la maladie et les représentations sociales, deux champs de recherche nous permettrons de les examiner : l’anthropologie de la maladie, l’anthropologie des imaginaires et des représentations sociales.


Pour ce qui est de l'anthropologie de la maladie, elle est une discipline récente dans le champ de recherches. Elle est née aux Etats-Unis. Jusqu’à la fin des années 60, le paradigme dominant était l’anthropologie médicale. Les travaux de l’anthropologie médicale portaient sur les pratiques thérapeutiques et le discours des thérapeutes. Parler d’anthropologie médicale sous-entend que l’on va dans notre étude privilégier le point de vue des thérapeutes spécialistes, des médecins, tel n’est pas notre ambition. Ce qui est intéressant dans cette étude, c’est le point de vue des profanes, les femmes des églises de réveil à Libreville. Elles sont nombreuses et pensent le sida comme toute autre maladie en y mêlant une opinion proprement sociale. Ainsi, s’inscrire dans une anthropologie médicale serait vouée notre démarche à l’application, c’est-à-dire à une entreprise de circonstance tel que vu par Marc Augé[20].


A partir des années 70, il y eut un changement d’orientation. De plus en plus souvent, l’intérêt des chercheurs s’est porté sur les discours profanes de la maladie et sur l’objet de la maladie en tant que tel, c’est-à-dire sur l’anthropologie de la maladie. A cet effet, François Laplantine[21] occupe une place très particulière par la richesse et la diversité de ses approches. La novation par excellence dont il fait preuve réside dans le fait qu'il rapproche des matériaux culturels qui n'ont jamais été réunis de la sorte, notamment la bio-médecine et le texte littéraire. La prise en considération de l'histoire de la médecine, des entretiens approfondis avec des médecins généralistes et avec des malades, l'analyse d'une centaine d'ouvrages médicaux destinés au grand public constituent l'infrastructure théorique et empirique qui lui permet de donner un sens aux nombreux films et œuvres littéraires étudiés. Les confessions des écrivains, malades en particulier, constituent un moyen privilégié de connaissance de la maladie, ou plutôt de ses représentations.


Il n’est pas souvent aisé de travailler séparément les imaginaires et les représentations sociales. Ainsi, pour ce qui est de l’anthropologie des imaginaires et des représentations sociales, elle s’intéresse à la dimension imaginaire et des représentations sociales de toutes les activités humaines. On notera que toute discipline scientifique qui s’intéresse à la question des imaginaires ou des représentations sociales n’a pas d’objet bien précis. Toutefois, pour en préciser le sens quant à notre étude, nous dirons que l’anthropologie des imaginaires et des représentations sociales a pour domaine d’investigation les « ensembles d’idées et de valeurs propres à une société »[22].
Ainsi, analyser ce que pensent les femmes des communautés pentecôtistes du sida nous engage dans ces domaines de recherche de l’anthropologie générale.


[1] Alain FIGNON, Samir HAMAMAH, La grossesse et le SIDA, 1ère éd., Paris, PUF, (Coll. «Que sais-je?», n° 58), 2000, p.5.
[3] A. KLEINMAN…………………….
[4] Allan Young est un anthropologue. Sa recherche actuelle se concentre sur l'ethnographie de la science psychiatrique, en particulier la valorisation de (nouvelles) technologies diagnostiques et thérapeutiques et l'institutionnalisation des normes de preuve et l'ethnographie de traumatisme psychogène comme une entité clinique et comme un objet de laboratoire et de recherche épidémiologique.
[5] Selon Bruno HALIOUA et Françoise LUNEL-FABIANI, « Le sida, ou syndrome d’immunodéficience acquise, identifié en 1981, est la conséquence grave de l’infection par le Virus de l’immunodéficience humaine (VIH). La dénomination définitive du Virus impliqué dans le SIDA a été adaptée en 1986 : HIV (Human Immunodeficiency Virus) [dénomination française : VIH (Virus de l’immunodéficience humaine)] ». Lire : Bruno HALIOUA, Françoise LUNEL-FABIANI, Les maladies sexuellement transmissibles, 1ère éd., Paris, PUF, (Coll. « Que sais-je ? », n° 58), 2002, p.53.
[6] Rappelons que la pensée de Marc Augé est précisée dans son article sur « Ordre biologique, ordre social», paru dans le Sens du Mal.
[8] Jean PIAGET, La représentation du monde chez l'enfant. Paris, PUF, 1926.
[9] Serge Moscovici, La psychanalyse, son image et son public. Paris, PUF, 1961.
[10] Claudine HERZLICH, Santé et maladie Analyse d'une représentation sociale. Paris, MOUTON, 1969.
[11] Denise JODELET, Représentations s