Interview avec l’artiste Bahai, en date du 28 décembre 2010; propos recueillis par Hélène Hovasse d’après des questions de Karine Pénot.
Naissance de la Période Rouge
Comment est née la Période Rouge ? Pourquoi le rouge ? Étais-tu dans un état d’esprit spécifique (In the mood for red) ? Y a-t-il un seul ou plusieurs thèmes ? Une seule ou plusieurs sources d’inspiration ?

Après avoir fait de l’abstrait pendant une vingtaine d’années avec la série des « tôles noires » sur plaque d’aluminium et peinture à l’huile, je voulais réaliser quelque chose de plus léger. J’ai donc choisi le papier et une encre qui aurait pu être noire ou rouge ou de toute autre couleur qui se suffit à elle même… Mais j’ai naturellement opté pour le rouge qui me plaît en raison de son énergie et de sa valeur culturelle dans les traditions chinoises. Mon état d’esprit est celui de la rivière qui descend de la montagne, qui peut changer son cours, évoluer, exprimer différents paysages mais qui poursuit inlassablement sa route. Les « tôles noires » que je venais de terminer dans mon atelier étaient gigantesques (plus de six mètres de long sur quatre mètres de haut pour la plus grande d’entre elles) ; j’avais réalisé des triptyques aussi. Ce travail était très prenant ; j’ai choisi le rouge, qui est comme vous le savez la couleur du bonheur, des cadeaux et des signatures sur les peintures chinoises avec les sceaux.

Je n’ai jamais eu, ni voulu de source d’inspiration extérieure ; cependant, des critiques d’art qui me connaissaient ont évoqué le traité de Shitao, le moine Citrouille amère qui a écrit L’Unique trait de pinceau …

D’autres ont encore cité le bouddhisme Chan禪, « la méditation silencieuse », « l’illumination intérieure », qui est devenu le bouddhisme Zen au Japon , lequel exprime dans ses arts une grande liberté de réalisation avec des règles précises.

D’autres ont dit que j’avais réinventé la calligraphie chinoise abstraite. Mon travail est en effet celui du calligraphe chinois, qui se concentre longtemps avant de réaliser son œuvre d’un seul jet. Mais pour complexifier cette démarche, j’ai voulu utiliser un support occidental, un papier épais (320 g) qui à la différence du papier chinois ne boit pas l’eau. Elles anéantissent d’une certaine façon l’effet surprise de la peinture chinoise ; tous les effets sont contrôlés. Comme dans la calligraphie, je n’ai pas droit à l’erreur. Le trait est unique d’inspiration et il n’est ni un, ni le un. Il se divise en un nombre infini de combinaisons aussi variées que celles de l’écriture chinoise. Mais à la différence de la calligraphie, ces formes multiples sont toutes inventées en une gestuelle étudiée. Aucun geste n’est laissé au hasard, et pourtant ça n’a pas de sens ! C’est l’art et la manière de la calligraphie sans le sens. Pourtant, regardez, ces peintures se lisent, se pensent, se dessinent, dansent, comme si elles avaient été écrites... Elles parlent et expriment l’énergie vitale de celui qui les a conçues .
Durée de la Période Rouge
De quand date cette fameuse Période Rouge ? Combien de temps a-t-elle duré ? Combien d’œuvres as-tu produites ? Combien d’œuvres as-tu détruites ? Y a-t-il eu une suite hors de Taiwan à cette Période Rouge ?

La Période Rouge s’est étalée sur deux à trois ans entre 2000 et 2003, pendant des moments déterminés, comme une respiration entre différents autres travaux que j’avais entrepris. J’ai réalisé une grande quantité d’encres, puisque j’ai utilisé 8 000 feuilles de papier, mais j’en ai détruit plus de 90%. J’ai brûlé ces « brouillons » pendant trois jours entiers dans mon atelier de Taipei pour ne garder que les meilleures à mon sens. Je réalisais ce travail chaque jour, comme un moine fait ses prières, après une grande concentration. J’en ai fait jusqu’à vingt par jour. Les dernières qui sont présentées ici ont été réalisées entre décembre 2002 et janvier 2003, je n’en ai jamais refait après.
Pigment
Pourquoi ne pas utiliser un pigment déjà vendu sur le marché ? Sans vouloir trahir les secrets de fabrication, quels sont les ingrédients principaux ? Les fournisseurs de ces ingrédients sont-ils de Shanghai ou de Taiwan ? Quel est le temps de préparation du pigment et sa durée d’utilisation après fabrication ?

Mon objectif était de créer un rouge qui se suffit à lui même et «tolérant». J’ai donc acheté plein de pigments, tous naturels, de Corée, de France, du Japon, d’Angleterre et de Taiwan, et, après de multiples essais, j’ai créé le « Rouge Bahai » avec une formule qui m’est propre. En tant que professeur d’art plastiques très classique, je connais bien les couleurs, notamment l’huile, ici, j’ai remplacé l’huile par de l’eau.
Voici comment j’ai procédé pour réaliser ces encres : tous les matins, en arrivant dans mon atelier, je me change, je fais du thé, je fume ma première cigarette et je commence à préparer mon bidon de couleur rouge. Il est épais comme du fromage blanc, me sert pour la journée, et me permet de finir entre vingt et trente feuilles. Le soir, en partant, je jette la couleur préparée non utilisée. Chaque jour je recommence avec la même formule, mais la couleur n’est jamais exactement la même. Seuls mes yeux habitués perçoivent cette différente ténue. J’utilise donc ce Rouge sur des feuilles Canson de très grande qualité qui sont pour moi le meilleur papier sans acide au monde et qui laisseront mes œuvres intactes pour au moins cinq cents ans !
Création d’œuvres
Pourrais-tu décrire brièvement l’atelier qui a servi de cadre à cette Période Rouge ? Préciser le rôle de la conception et de l’imagination dans ton processus créatif, et expliquer pourquoi aucune de tes œuvres ne porte de titre ?

Mon atelier, celui que tous mes amis taiwanais connaissent, était une petite usine dans une rue isolée de Shenken, une proche banlieue de Taipei connue pour la « rue du Toufu qui pue ». Mon atelier n’était pas très loin et j’avais à disposition un sous-sol d’environ 300 m², très haut de plafond, éclairé par de la lumière naturelle. C’était un plaisir inégalé de pouvoir travailler dans un tel espace.
Entre la conception et la réalisation, l’imagination joue un rôle primordial dans le processus créatif. Pour utiliser une image, c’est comme l’apparition d’un objet que l’on a au préalable entendu par un jour de grand brouillard. Il peut s’agir d’un vélo, d’une voiture, de la tête d’un avion, on encore d’une hirondelle, d’un train, parfois d’un dragon… Je ne fais ni brouillon, ni préparation graphique d’aucune sorte. Comme je ne peux pas retoucher mon travail, il doit d’emblée être réussi, ce qui me donne paradoxalement une grande liberté. Je suis comme un pilote conduisant un avion vers une destination inconnue : la vitesse et la concentration étant requises, le danger est plus exaltant que paralysant.
Toutes les peintures que je n’ai pas détruites ont été signées et datées du jour de leur réalisation. Cette date tient donc lieu de titre, elle est éventuellement accompagnée d’un numéro d’ordre pour les œuvres réalisées le même jour. En général, et pour laisser à chacun sa liberté de vue ou d’interprétation, j’estime que mes peintures se suffisent à elles-mêmes et que le meilleur titre est : « sans titre ».

Expositions
As-tu déjà exposé des œuvres de la Période Rouge ? Ont-elles été déjà vendues à des collectionneurs, reproduites dans des catalogues ? Comment les seize œuvres ici choisies se situent-elles dans le temps ? Ont-elles une histoire particulière ?

Dès le début de la Période Rouge, en 2000, mes amis sont passés voir les œuvres dans mon atelier et ont tout de suite aimé ce qui leur apparaissait comme la réinvention de l’écriture millénaire chinoise. J’ai eu beaucoup de succès : à chaque fois que j’organisais des journées portes-ouvertes dans mon atelier, je vendais des pièces rouges. Des maîtres de Fengshui taiwanais les ont même conseillés à certains de leurs clients pour leur effet positif dans les appartements. Et, de fait, j’ai toujours une ou deux pièces accrochées dans mes lieux de vie, et leur effet énergisant est reconnu par tous.
Cette période correspond à la fin de mon séjour à Taiwan. Nous sommes rentrés en France à la fin de l’année 2003, et curieusement les Français, pour les mêmes raisons que les Taiwanais, ont beaucoup aimé mon travail. Entre 2003 et 2004, j’ai fait trois ou quatre expositions à Paris avec les peintures rouges dans de petites galeries, au FIAP Jean Monnet (XIVe arrondissement), ou encore à la Mairie du XIIIe. Actuellement, certaines d’entre elles sont exposées dans des cabinets d’avocats ou de notaires ; une autre a même été vendue aux enchères à la salle Drouot (catalogue de vente avec reproduction).
Chacune des seize œuvres exposées ici a été réalisée entre décembre 2002 et janvier 2003. Elles forment donc une série dans le temps, mais sont toutes indépendantes. Certains collectionneurs aiment cependant bien les disposer en diptyque ou en triptyque, dans un seul ou dans plusieurs cadres, afin de démultiplier leur effet. Quelques collectionneurs sont aussi revenus vers moi après plusieurs années pour en acquérir une deuxième ou une troisième.

Quelle est l’histoire de ton nom d’artiste BAHAI ? Que signifient les deux caractères chinois qui le composent ?

Mon nom de peintre, Bahai, m’a été donné par mes camarades de l’École supérieure des Beaux-Arts de Pékin. Sept d’entre eux portaient le caractère Hai (« mer ») dans leur prénom, et ils se sont dits qu’il en manquait un huitième, d’où Bahai, « les huit mers », ou « la huitième mer »… dont chacun sait qu’elle n’existe pas ! Honnêtement, comme pour Modigliani qui se faisait appeler Modi, il ne faut pas chercher plus d’explication que cela, mais c’est vrai que ce nom d’artiste m’est resté.


Texte revu par Jean-Marc Hovasse et Françoise Ged