Les étoiles ont disparu



L'orage avait fini par éclater. La pluie avait lavé l'atmosphère de toutes les poussières soulevées par le vent depuis une semaine.
En ce début de nuit le ciel était dégagé de tous les nuages et d'une grande limpidité.
Alexis, comme tous les soirs, aimait passer la première partie de la nuit sur sa terrasse. Il appréciait
l'instant ou la chaleur du jour cédait la place à la relative fraîcheur nocturne.
Alexis avait réglé sa chaise longue au maximum de la position couchée. Il pouvait ainsi sans effort garder la tête en arrière les yeux fixés sur le ciel, tout en gardant à portée de main son verre et son téléphone portable.
Le seul geste qu'il s'autorisait de temps en temps était une légère claque là ou un moustique se faisait trop pressant.

Alexis ne su jamais s'il s' était endormi ou s'il avait simplement fermé les yeux l'espace d'un instant.
Lorsqu'il les rouvrit, il se retrouva plongé dans une complète obscurité. Le noir de la nuit à perte de vue. Plus de lune, ni de scintillement d'étoiles, pas de halos de réverbères du village voisin, rien que l'obscurité. De celle qui fait naître ou remonter les angoisses, les peurs primitives des premiers hommes.
Alexis n'était pas du genre à s'affoler. Il se contenta dans un principe élémentaire de précaution de ne pas bouger. Céder à la panique n'était pas le meilleur moyen d'affronter les évènements. Faire le mort et observer, le temps d' élaborer une stratégie;
Il se contenta de bouger les yeux de gauche à droite pour vérifier la réalité et l'ampleur du phénomène.
Il faisait noir comme dans un four. La nuit n' expliquait pas tout. IL y avait forcément autre chose, une cause encore méconnue. Ce noir n'était pas logique.
Il renonça à chercher une explication immédiate pour ce concentrer sur l'absence de lumière.
Même si une part de son être refusait d'y croire tant l'évènement heurtait ses convictions, la réalité s'imposa : les étoiles avaient disparu.
Après quelques instants d'incertitude, il laissa errer sa main droite à la recherche de son portable. Le dernier modèle disponible sur le marché, un concentré de technologie entièrement programmable, « clic and speak » disait la pub.
En deux petits moulinets il parvint à attraper la petite boite et à la porter à son oreille.
Il appuya sur la touche n° 1.
La touche n°1 lui permettait de joindre Bébert, Robert de son prénom.
Robert, toujours prêt, toujours partant pour les bons coups.
Un type solide à qui on en remettait pas, les pieds sur terre, invariable dans ses certitudes.
Lui, pourra comprendre ce qui se passe.
- Salut, c'est Alexis, je te dérange ?
- Ouais, répondit la voix de quelqu'un que l'on tire d'un profond sommeil, tu ne me déranges pas, tu me réveilles. Au cas ou tu ne le saurais pas, il est quatre heure du mat et j'ai pas d' frisson. C'est quoi cette fois ton délire. En deux mots s' il te plaît, j'ai une nuit à finir, moi.
- Robert, il m'arrive un truc pas possible.
- Avec toi je m'attends chaque fois au pire. Y a pas d' suspense, lâche le morceau, tu me feras gagner du temps.
- Robert, c'est grave ce qui arrive dit il d'une voix nonchalante, totalement décalée.
- Accouche Alexis.
- Robert, les étoiles ont disparu.
- ....
- Robert?
- Très drôle. Pour une fois tu as fait preuve de créativité. Bon, écoute mon p'tit Alexis, tu prends une camomille, tu vas t' coucher, et on en reparle demain quand il fera jour.
- Mais Robert, c'est grave...
- C'est toi qui est grave, salut à demain. Et il raccrocha.
Nullement découragé par cet échec, Alexis appuya sur la touche n° 2.

- Bonjour Michel, toujours à ton bureau ?
- Quelle bonne nouvelle, Alexis, toi aussi tu deviens insomniaque?
Michel était écrivain. Ecrivain maudit comme il se surnommait lui même, car il se disait incapable d'écrire plus de deux pages sur un sujet. Mais il s'accrochait à l'espoir qu' un jour l'inspiration viendrait et lui permettrait d'écrire son livre, l'oeuvre de sa vie.
En attendant il passait ses nuits devant son écran à boire café sur café et griller ses deux paquets, tapant des suites de mots sur le clavier pour tout effacer à la lueur du jour naissant.
- Je savais que je pouvais te trouver à ton bureau à cette heure de la nuit. Je peux te distraire quelques minutes de ton temps. J'ai peut être une information qui t' intéressera.
- Pas de problème. Tu tombes plutôt bien, j' étais en panne d' inspiration. Dis toujours, on ne sait jamais.
- Je te remercie, Michel de m'accorder quelques instants, j'ai un problème et peut être auras tu la solution. C'est une situation un peu particulière, et je ne sais pas comment l' aborder sans passer pour un fou.
- Tout simplement, commence par le commencement.
- Heu.. J' étais en train de regarder le ciel, j'ai fermé les yeux et lorsque je les ai ré-ouvert, elles n'étaient plus là.
- Qui?
- Les étoiles, Michel, les étoiles ont disparu.
- ....
- Michel?
- Je suis là. Je réfléchis, ...les étoiles ont disparu ... Je ne peux te confirmer le fait, tu sais bien que mon bureau est installé dans la cave. Le fait s'il est avéré est inquiètent. Si c'est définitif, c'est terrible, dramatique, catastrophique. Tu te rends compte, c'est tout un pan de la littérature qui disparaît. Plus de voûte céleste, ni de clair de lune, d'étoiles filantes, de cosmos .... Sans parler du cinéma. Michel était lancé, rien ne pourrait plus l'arrêter tant qu' il lui restera un argument à sa disposition et que sa démonstration ne sera pas arrivée à son terme. Sauf le doigt d' Alexis qui submergé par ce déferlement vocal appuya sur la touche n° 3.
Son mollet gauche le chatouillait, le moustique qui partageait sa terrasse avait certainement d'autres préoccupation que l'avenir des étoiles. Un geste rapide et précis lui permis de chasser l'importun, de restaurer sa tranquillité et retrouver son immobilité.

- Bonsoir Henry, Alexis à l'appareil. Je sais qu' il est quatre heure trente du matin, que ce n'est pas une heure pour téléphoner, mais j' ai un scoop qui va te passionner toi le spécialiste de l'espace.
Henry était un chercheur dans l'âme. Amateur éclairé, tout l' intéressait. Bricoleur de génie, inventeur médaillé de bronze au concours Léspines, il avait acquit une réputation de Géotrouvetout, de professeur Tournesol. Cette quête permanente de la découverte l' avait poussé à franchir la porte de l' observatoire de la ville et à coller son oeil à l' oeilleton d'une lunette astronomique. A partir de ce jour la passion de l'espace ne l'avait plus quitté. Il avait rapidement noué de solide relation avec l'astronome en chef, avait fait ses classes et était devenu son premier assistant.
Alexis savait qu' Henry était l'homme de la situation. Une des rares personnes de sa connaissance capable de lui donner une réponse claire et compréhensible. Cette caution morale de la science le rassurait.
- Mais non Alexis, tu ne me dérange absolument pas. J e viens de finir la séance d'observation des lunes de Jupiter. Je suis en attente des résultats de l' analyse des clichés photos.
Quel est ton problème ? Pour me déranger à cette heure là, ce doit être bigrement important.
- Je ne sais pas comment te présenter la chose, pour un spécialiste de l'espace comme toi. Mais.... je... je suis sur ma terrasse, je regarde le ciel... et le ciel est tout noir. Les étoiles ont disparues, tout d'un coup. Le temps de fermer les yeux, de les ré-ouvrir, plus rien? Le noir. Un truc de fou.
- Oui comme tu le dis, ce pourrait être un truc de fou. Mais je ne peux rien confirmer ou infirmer, je suis au sous sol du laboratoire et je ne vois pas le ciel.
Tu dis que les étoiles ont disparu d'un seul coup.
Hum...., voyons les différentes hypothèses plausibles.
Je pensais que la terre aurait pu pénétrer dans un nuage, pas un nuage au sens météorologique du terme , mais un nuage galactique fait de poussières et de gaz.
La seconde hypothèse, se serait une éclipse provoquée par un corps céleste inconnu qui frôlerait la terre. Mais je n'y crois pas beaucoup, les prévisions de l'observatoire n'en font pas état.
Henry continua d'énumérer d'autres possibilités. Au fur et à mesure de sa progression, son langage devenait de plus en plus ésotérique pour Alexis qui lentement mais sûrement perdait pied et .... patience.
Merci Henry, je suis rassuré de voir avec quelle facilité, tu peux analyser un problème et proposer des solutions. Je te remercie encore, passes une bonne fin de nuit. Sur ce, il coupa la communication.
Il profita de ce temps mort pour se donner une tape sur le genoux pour chasser l' insecte décidément très entreprenant.
Henry n' était pas plus avancé dans la résolution de son problème.
Il appuya sur la touche n° 4.


La touche n° 4. La touche rouge, celle qui clignotait et répandait une odeur de souffre. Il ne lui manquait que les sirènes d'alarme et les pancartes « Passez vôtre chemin », « Au delà de la touche n° 4,vôtre ticket n'est plus valable » .
Appuyer sur la touche n° 4 vous conduisait dans l' univers de Gus. Un monde étrange doté de sa propre logique ou la raison avait été bannie depuis longtemps. Les petits hommes verts n'avaient qu' à bien se tenir, ils avaient trouvé quelqu' un à qui parler.
Gus était l'antithèse de Henry. Roi des démagos, prince des mythomanes, prophète des temps modernes à ses heures perdues, le receleur de toutes les théories qui ne trouvaient pas preneur dans le monde scientifique.
Auprès de Gus, Alexis pouvait tout attendre et tout entendre concernant la solution de son problème.
- Bonsoir Gus, il n'est pas trop tard pour te demander d' ajouter un mystère à ta collection.
- Alexis, quelle surprise, tu veux dire trop tôt. Je ne dormais pas. Je réfléchissais au problème de la montée des températures dans nos pays tempérés. J 'ai peut être une solution en vue. Une succession d'éoliennes géantes qui brasseraient l'air du pôle et le dirigeraient vers le sud. On créerait un courant d'air frais...... Gus était lancé, l'arrêter était impossible. Alexis allait avoir du mal à le ralentir suffisamment pour dévier la conversation, placer quelques données de son problème pour attirer son attention et le faire changer de voie.
Profitant d'une reprise de respiration, il se lança à l'abordage.
- Gus, excuse moi de t' interrompre, ton idée est géniale. C'est vrai qu'un peu d'air frais nous ferait du bien en ce moment.
Il enchaîna très vite avant que Gus ne retrouve ses marques.
- Je fais face à un évènement pour le moins étrange qui demande une explication à la hauteur de ton talent. Les étoiles ont disparu.
- Tu veux dire que le ciel est devenu tout noir?
- Oui.
- D'un seul coup?
- Oui, j'ai ouvert les yeux et tout était noir.
- Je vois.... Gus redémarra en poussant un cri de triomphe.
Je le savais. Enfin le monde entier va découvrir la vérité. Les lumières se sont éteintes, le rideau va être tiré. Tremblez, hommes de la terre, bientôt vous serez devant vôtre créateur.
Alexis, si tu te souviens, l'année dernière, je vous avais expliqué ce qu' étaient les étoiles, la terre, d' ou venait l' humanité. Une vaste expérience de laboratoire. La cloche percée de petits trous va bientôt être soulevée.
Les étoiles ont disparues. Oui, en quelque sorte, en fait ce sont les lumières du labo filtrées par la cloche qui ont été éteinte, signe que l'expérience touche à sa fin. Nous allons bientôt savoir et je prouverai que ma théorie....... détracteurs........ reconnaissance........ célébrité.....
Alexis, éloigna le combiné de son oreille pour pouvoir réfléchir dans un climat plus serein. Il ne percevait plus dans ce déluge verbal que quelques mots épars, incohérents, tout à l'image de celui qui les tenait.
- Gus super brillante et puissante ta théorie, je crois qu'elle va faire un carton dans peu de temps. On se rappelle dès que les évènements attendus se seront réalisés. Salut et bonne cogitation.
Alexis raccrocha en poussant un ouf de soulagement.

Il s'accorda une minute de repos mental pour digérer le résultat de ses trois approches.
Cette fois ci le téméraire s'attaqua à son bras gauche. Cette obstination qui tournait à l'obsession se terminerait fatalement lorsque la main du bourreau couperait sa trajectoire.

L' amitié, la culture, la science officielle, l' ésotérisme, aucune des quatre pistes n'avait pu lui apporter l'aide et le réconfort dont il avait besoin.
Restait la touche n° 5 : la spiritualité.
Alexis toujours en quête d'assurance, se résolu à téléphoner au curé de son village, sans savoir comment il serait reçu. Leur dernier entretien datait de sa communion autant dire qu'il y avait prescription.
Ils se croisaient de temps en temps dans la rue et ne manquaient pas de se saluer au passage, sans plus.
Mais, ce dit il, à événement exceptionnel, moyen exceptionnel. Il lui fallait à tout pris une explication rassurante pour préserver son équilibre.
- Bonsoir mon père, pouvez vous m'accorder quelques minutes, sans vouloir vous déranger.
- Alexis, je finissais mon sermon pour la messe de onze heures, mais j' ai tout le temps que tu souhaites pour le retour du fils prodigue.
Mon petit doigt me dit que pour me téléphoner à cette heure de la nuit tu as un gros problème qui pèse sur ta conscience.
J'ai toujours su au fond de moi même que le jour ou cela arriverait, tu trouverais le chemin qui te conduira vers notre sauveur.
Aujourd'hui la brebis égarée reviens vers le berger. Mais je parle trop, je t'écoute Alexis.
Alexis était sans voix. Il ne pouvait imaginer que le vieil homme l'avait gardé sur ses tablettes pendant une si longue période. L'église est intemporelle, mais quand même. A moins qu'il ne lui serve un discours « pré-enregistré » adapté à chaque occasion.
- Mon Père, le problème n'est pas simple, je ne sais comment...
- Mon fils, nous avons toute la nuit, rien ne presse, parle sans crainte et tu verra que les mots viendront au fur et à mesure que ton esprit et ton coeur s'ouvriront.
- C'est à propos du ciel.
- Ah, le Ciel!Le ciel qui nous est promis si...
- Non mon Père, ce n'est pas tout à fait dans ce domaine que je me situe.... enfin presque, en fait ce sont les étoiles, les étoiles ont disparu. Je me posait la question de savoir si c'est annonciateur de la fin, une sorte de déconstruction à l'envers. Les étoiles, puis un autre élément, et enfin l'humanité.
- Hum... je vois... les étoiles ont disparu.... la fin du monde, le jugement dernier.... oui... enfin rien ne presse.... Il ne faut pas être exagérément inquiet mon fils. Dieu nous a donné les étoiles, maintenant il nous les reprend. Les voix du Seigneur sont impénétrables, qui sait ce qu' il a décidé d'en faire? Que fera t' il ensuite? Quel sort nous réserve t' il? Lui seul le sait. En attendant prions, mon fils, pour le salut de nos âmes et remettons nos vie entre ses mains......
Alexis n'écoutait déjà plus, il avait compris que la religion ne lui serait d'aucun secours. Il raccrocha.

Le silence revenu fut immédiatement remplacé par le bourdonnement strident de son compagnon de nuit. Frustré de ne pas pouvoir accéder à cette oreille protégée par cette boite vibrante, le moustique semblait atteint de folie furieuse.
Alexis tenait par dessus tout à sa tranquillité. Il était temps de le signifier à ce trublion et ce de façon brutale et définitive.
Il fit un grand moulinet de son bras libre et sa main vint aplatir le kamikase sur sa tempe.
Sans s'en apercevoir, il enleva le masque de nuit, souvenir de son dernier voyage en avion, et à son grand étonnement, il constata que les étoiles étaient revenues.
Sans perdre un instant il repris son téléphone portable et appuya sur la touche n° 1...........


Nîmes, mai 2008