Le fond du jardin






ROBERT!
L' appel résonna comme un coup de tonnerre dans un ciel limpide, rompant ainsi le calme et la sérénité du jardin.
- Robert. Qu' est ce que tu fais? Où en est la pelouse? Je n' entends pas la tondeuse. As tu coupé la branche du pommier que le vent a cassé avant hier? Les roses, tu as enlevé les fleurs fanées? Et les bégonias? Tu les as arrosé?.......
La voix haut perchée aux allures de crécelle rouillée n' en finissait pas d' égrainer la liste des travaux à accomplir tout autour du pavillon.
Robert tout en soupirant pensait : A quoi bon s' escrimer toute la journée et pour quel bénéfice.
- Et qu' est ce ça peut lui faire, elle ne met jamais les pieds en dehors de sa maison.
La pelouse, il l' avait tondu trois jours auparavant, il n' allait pas recommencé aujourd hui.
Epuisé par l' ampleur de la tâche à accomplir, Robert s' installa confortablement dans son transat dans l' angle mort de la terrasse. Il arborait au coin des lèvres le sourire des enfants qui goûtent pour la première fois le sel de l' interdit. Il posa son verre sur le muret. Cette digue qu' il espérait être le dernier rempart protégeant son refuge des tempêtes verbales de son acariâtre moitié.
Robert, affalé sur le matelas protégé par les replis de la bonhomie de ses 90 kg avait fini par décrocher de la réalité. Sa ligne sonnait occupé, rappelez plus tard!
Oubliée la liste sans fin de travaux, la voix de sa femme n' était plus qu' une légère dissonance noyée dans le bruit de fond. Un murmure que le vent pouvait emporter là ou il lui plairait.
Robert, en bon épicurien goûtait le calme avec délice. La tempête ne pouvait plus l' atteindre sur son île déserte.
Tout à son bonheur, il laissait son regard errer dans le jardin, son jardin.
Robert, sans qu' il sut pourquoi, se mit à regarder le fond du jardin. Quoi qu' il décidait son regard revenait toujours se fixer au même endroit. C' était devenu obsessionnel, un point bien précis situé entre le tronc du petit sureau et le rocher.

Il n' y avait rien de particulier à voir, de l' herbe, quelques mottes de terres, un gros caillou qui constituaient la berge du ruisseau marquant la limite de sa propriété.
Les « Robert » fusaient avec une régularité de métronome alternant les graves et les aigus, telle une sirène deux tons hystérique.
Mais Robert n' en avait cure, il n' était plus présent pour personne. Seul comptait désormais pour lui ce point , 5° à droite et approximativement 15 m de sa chaise longue.
Il savait qu' il ne pourrait résister à l'appel de plus en plus pressant qu' il sentait monter en lui.
Sans même savoir pourquoi, il se devait d' y répondre.
Cédant à une soudaine impulsion, il se surpris s' aventurant au milieu de la pelouse en direction du ruisseau.
L' herbe lui chatouillait les mollets.
- C' est vrai qu' elle a besoin d' être tondu cette pelouse. C' est fou comme elle a poussé en trois jours.
Après tout il n' y a rien qui presse, ça attendra.
D' un pas décidé, Robert se remis en route car mine de rien, quinze mètres à faire, ça fait une trotte, autant ne pas s' attarder.
Robert ne croyait pas si bien dire.
Quinze mètres pour un adulte de 1m80, ce n' est pas grand chose. Mais pour une personne dont la taille diminue au fur et à mesure qu' il avançait cela devenait, un long, un très long parcours.
A chaque pas son trajet devenait une aventure des plus incertaine.
Nullement surpris et découragé par sa surprenante métamorphose, Robert accéléra le pas, conscient que le temps lui était compté. Il devait atteindre le fond du jardin coûte que coûte.
Peu lui importait que sa taille se modifia, il aurait même pu lui pousser des plumes que sa détermination n'en aurait pas été le moins du monde affectée. Il devait savoir.
Sa seule inquiétude était de ne pas savoir de combien de temps il disposait avant de retrouver sa taille normale et.....
Sa tête dépassait à peine de l' herbe lorsqu' il connu sa première alerte.: le chat. Ou est il ce fainéant à quatre pattes qui, dans ses moments de folie, se jetait sur tout ce qui bougeait.


A la vitesse où il se déplaçait, il faisait une proie idéale pour ce gros sac à puces.
La dernière fois que je l' ai aperçu, il se prélassait sur le canapé de Madame. Le risque était moindre mais par précaution il se courba et disparu dans les hautes herbes.
Sans s' en apercevoir, Robert avait quitté son monde pour une jungle inconnue.
Le taillis épais des herbes se transformait lentement en un sous bois inextricable sous l' effet conjugué de son avancée et de la réduction de sa taille.
Il ne mesurait plus qu' un centimètre et sa taille semblait se stabiliser.
Couché sur son transat, Robert n' aurait jamais pu imaginer que sa chère pelouse puisse receler autant de pièges et de difficultés.
Il lui fallait lutter pour traverser ce taillis inextricable. Chaque brin d' herbe avait la taille d' un arbre, chaque caillou celle d' un rocher.
Très vite, il comprit qu' il irait avancerait plus rapidement et avec moins d' efforts s' il suivait les sentes.
Il progressait avec avec plus de facilité, ce n' était pas encore une promenade du dimanche mais son moral s' améliorait à chaque pas. Ce bel optimisme fut gâché par un rappel brutal de son subconscient.
Les sentes sont biens pratiques mais qui les a creusées?
Robert s' arrêta d' un bloc, paralysé par la peur. Ses jambes avaient du mal à le porter.
Quel animal avait bien pu creuser de tels sentiers? Animal? Insecte, le mot serait plus juste.
Les images de serpents, de scarabés, d' araignées défilaient dans sa tête.
Et ce qu' il craignait ne tarda pas à se produire.
Au détour du chemin, il se trouva nez à nez avec une fourmi, par chance pour lui il s' agissait d' une ouvrière lourdement chargée qui toute occupée à sa tâche ne lui accorda pas un regard.
Robert dans un réflexe se saisit d' une brindille qui au vue de sa situation devint un solide bâton.
Le combat cessa faute de combattants lorsque l' importune s' éloigna dans la plus grande indifférence.


Robert se remis vite de ses émotions; il sentait qu' il touchait au but. Il entendait le murmure du ruisseau.
Il avait réussi à franchir et contourner une foule d' obstacles, trou de vers, rochers , troncs couchés,
Sa plus belle frayeur fut la rencontre inopinée avec un escargot aussi haut que lui.
L'animal était lent et paisible et s' était réfugié dans sa coquille. Qui avait fait le plus peur à l' autre?
Robert avait atteint la rive. Il profitait d'une pause pour se restaurer avec un morceau arraché à une pomme tombée et qui était aussi haute que sa maison.
Il ne su jamais si ce fut les effets de son sixième sens ou de l' ombre ou du bruit, mais il sentit que le danger était imminent.
Instinctivement, il se jeta à l' abri du tronc d' arbre sur lequel il était assis. Son geste- réflexe lui sauva la vie.
Il évita de justesse le coup de bec d' un moineau attiré par la présence de cet insecte un peu particulier. Robert jura et lui conseilla de se contenter des restes de la pomme.
Il s' éloigna en s' aidant du mieux qu' il put de la végétation. Mais l' oiseau sans doute un peu plus joueur que ses congénères ou piqué par la curiosité et le défi que lui lançait cette proie peu ordinaire insistait.
Robert se fatiguait d' autant plus que la peur avait cessé de lui donner des ailes.
Il du son salut à l' intervention bruyante d' une petite troupe composée d' une dizaine de lutins dépenaillés armés de longs bâtons.
L' oiseau ne demanda pas son reste et prit son vol laissant Robert interloqué par cette nouvelle apparition.
Un vieil homme l' interpella:
- Suis nous, vite, il pourrait revenir, ces piafs ce sont les plus mauvais, ils abandonnent rarement.
Robert mit quelques secondes pour réagir. La petite troupe était déjà loin et il dut s' employer pour raccourcir la distance.
Les chemins devenaient plus larges. Robert se fit la réflexion : de vraies petites routes de campagne sans le goudron, mais pavées comme des voies romaines.


Il ne parvint à rejoindre réellement le groupe qu' à la faveur d' un arrêt dans une vaste clairière.
Il s' approcha du vieil homme, le remercia pour son intervention.
- Merci pour votre aide.
Il lui demanda :
- Qui êtes vous? D' où venez vous?
Il n' eut pas de réponse. Le vieil homme lui déposa sur l' épaule un fardeau de tiges de roseaux et lui dit d' une voix d' ou perçait l' autorité d' un chef :
- Assez parlé, rends toi utile, portes ça et suis nous sans trainailler cette fois.
Le chemin lui parut long, ses épaules le faisaient souffrir. Son moral n' était guerre plus brillant. Ce qui l' affectait le plus était le fait de ne pas avoir eu de réponses à ses interrogations.
Il était tout aussi étonné d' avoir suivi sans discuter les ordres du vieil homme, lui dont l' inertie avait jusque là résisté à la mitrailles des injonctions de sa Générale.
Robert fut soulagé lorsqu' ils arrivèrent dans un village. Il posa son fardeau, se massa l' épaule. Enfin il allait avoir le fin mot de l' histoire.
Quelque soit l' endroit où portait son regard, il ne vit que des maisons en cours de réparation.
Des dizaines de petits bonhommes s' affairaient, courant en tous sens et portant les charges les plus diverses.
Robert s' arma de courage et apostropha le vieil homme avec une audace dont il n' avait jamais soupçonné l' existence.
- Dis moi vieil homme, maintenant que nous sommes arrivés et que le danger est écarté, réponds à mes questions.
Le vieil homme le regarda un instant ,s' approcha et dit d' une voix adoucie.
Mon nom est ARNOLD, étranger, nous sommes dans le village de OLLI du royaume de CAMBRES
Comme tu as pu le constater, nous sommes très pris et ton aide serait la bienvenue. Tu es grand et fort et tu pourrais abattre plus de besogne que deux de nos meilleurs manoeuvres.
- Je m' appel Robert, j' habite la maison du haut, au delà de la pelouse... de la forêt.


Je veux bien vous apporter mon aide mais expliquez moi ce qui est arrivé à votre village.
- Hum, Etranger, ... Robert. Je ne connais pas cette maison ni le royaume de Pelouse, mais si comme tu le dis, tu viens de l' autre côté de la forêt tu as fait un long voyage, un très long voyage.....Tu as été bien imprudent avec cet oiseau, ... bien imprudent oui.
Robert attendait patiemment que le vieil homme perdu dans ses réflexions lui accorde de nouveau son attention.
- Tu aimerais savoir... Hum...Comme tu peux le constater, tout le village a été détruit lors de la dernière tempête. Nous avons peux de temps pour le reconstruire. Pour tout compliquer la pluie ne va pas tarder à tomber. A chaque fin d' après midi en cette saison , il pleut pendant une heure.
La pluie c' est encore un moindre mal, car il nous faut affronter ces terribles tempêtes toutes les deux semaines, et ça dure du printemps à l' automne. C' est une période très difficile pour le village.
- Cette tempête vous pouvez me la décrire? demanda Robert.
- Un grand bruit, assourdissant, à la limite du supportable, puis un vent auquel rien ne résiste qui écime tous les arbres. Le pire c' est ce mur noir qui avance en aplatissant tout sur son passage.
Peu de temps après comme si cela ne suffisait pas il pleut deux fois par jour matin et soir comme aujourd' hui.
Un véritable enfer....c' est pas une vie... surtout à mon âge....Le vieil homme était à nouveau plongé dans ses pensées.
- Et comment faites vous pour survivre?
- Nous trouvons refuge dans une ancienne taupinière. Avant nous vivions dans des abris en terre comme des taupinières, mais elles explosaient régulièrement et ça devenait dangereux.
Nous avons choisi d' habiter des maisons en bois. C' est plus facile à reconstruire.
Robert n' en revenait pas. Depuis qu' Arnold lui avait décrit comment se produisaient les catastrophes , le doute n' était plus permis, le responsable de tout ce gâchis, c' était lui.
Lui qui avait fait sauter les tumulus de terre pendant sa guerre contre les taupes.


Lui qui tondait la pelouse toute les semaines du printemps à l' automne.
Lui qui roulait la pelouse tous les quinze jours.
Encore lui qui forçait sur l' arrosage, qui avait installé un système automatique et programmable qui lui épargnait bien des efforts, lui, lui, lui.....
Robert était profondément désolé mais n' en laissait rien paraître, il ne voyait plus qu' une solution pour se racheter, se retrousser les manches et travailler à la reconstruction du village.
Ce qu' il fit sans se ménager tout le restant de la journée.
Il sentait la fatigue le gagner, ses bras et ses épaules étaient comme du plomb, ses muscles tétanisaient sous l' effort mais il se sentait heureux de pouvoir se racheter à si bon compte.
Il n' aurait jamais cru que son corps était capable de supporter une telle charge de travail après une douzaine d' années de fonctionnement à l' économie.
De nouveaux horizons s 'ouvraient devant lui. Une vie plus active. Pourquoi ne pas aller à la rencontre des autres, ceux qui avaient besoin d' aide, sortir de son refuge pour redécouvrir le monde extérieur?
- ROBEEEEERT !!!
Une voix puissante venu de nulle part tira Robert de sa rêverie. Même à cette distance il ne pouvait ignorer ce triste retour à sa réalité. Les travaux extérieurs presque terminés, Robert sentait qu' il devait prendre le chemin du retour. Il pouvait partir rassurer sur l' avenir du village et de ses habitants.
Il fit ses adieux à Arnold. Il savait qu' il avait très peu de chance de le revoir. Une dernière accolade et Robert se dirigea seul vers sa maison guidé par les vagues sonores de son ogresse bien aimée.
Après quelques minutes de marche , il sentit que la transformation s' opérait de nouveau. Il reprenait lentement sa taille normale.


Deux semaines plus tard.

ROBERT, as tu tondu la pelouse? ..... Robert, réponds quand je te pose une question.....Robert?....Robert?
Evènement exceptionnel et fort rare, Germaine, la maîtresse de l' intérieur franchit le seuil du salon et s' aventura sur la terrasse . Peu rassurée de parcourir ces espaces inconnus, Germaine appela d' une petite voix,..... Robert?
Elle vit la pelouse fraîchement tondue , à l' exception d' une bande d' un mètre de large le long du ruisseau.
Elle se demanda :
- Pourquoi, il n' a pas fini de tondre?
Elle aperçut son Robert à genoux dans l' herbe en train d' émietter du pain et de jeter des bouts d' allumettes.
- Mais qu' est ce qu' il a mon Robert, il est pas bien mon Robert, mais qu' est qu' il fait?..... Robert?


Février 2007 – mars 2008