CANICULE




Le soleil réfrénait peu à peu l'ardeur de ses rayons en cette fin d'après midi. Le vent s' était levé apportant un souffle d'air apprécié par ces temps de canicule.
Toute la famille était restée cloîtrée dans la maison profitant des bienfaits de la climatisation installée depuis peu.
Les enfants allaient pouvoir jouer dans le jardin et les invités de ce soir n'allaient, eux, pas tarder à arriver.
AUDRAY commençait à préparer la table pour le dîner. Elle avait décidé que celui ci se déroulerait sur la terrasse. Elle en avait assez de passer ses journées enfermée sous prétexte qu'il faisait trop chaud à l'extérieur. Elle sentait monter en elle les symptômes précurseurs d'une crise de claustrophobie.
Mais elle n'y pouvait rien, la chaleur était insupportable.
Depuis huit jours, le soleil occupait sans partage le ciel du lever au coucher. Rien ne résistait à son rayonnement. La pelouse ressemblait à un paillasson, les feuilles des arbres étaient flétries et commençaient à tomber.
La température atteignait des sommets le jour et restait à un niveau insupportable la nuit.
La région subissait comme toutes ces dernières années les affres de la canicule.
Il n'y avait point de salut en dehors de la climatisation.

Après avoir enlevé la couche de poussière que le vent déposait quotidiennement sur la table, AUDRAY déplia sa nappe préférée. Jaune et bleu avec des rameaux d'oliviers, elle avait été très heureuse quand elle l'avait découverte sur le marché un jour de déprime.
Exactement ce qu'il lui fallait en cette fin de journée.
MARC s'affairait dans le confiturier. La chaleur ne lui causait aucun soucis tant qu'il y avait quelque chose à boire.
Il connaissait bien les invités de ce soir, mais il n'arrivait plus à se rappeler laquelle des deux marques de whisky qui avait tant plus à XAVIER lors de leur dernière rencontre.
Pour les dames, aucun problème, le cocktail de fruits aura toujours le même succès.
Whisky, cocktail, les glaçons..., penser aux glaçons..., combien de temps vont il pouvoir survivre en dehors du congélateur..., les sortir au dernier moment..., avec cette chaleur peu de chance de les oublier.
La terrasse paraissait presque trop petite pour accueillir la famille et ses invités.
L'ambiance était très détendue.
MARC et XAVIER s'étaient rencontrés au cours d'un projet
que menaient en commun leur deux sociétés.
AUDRAY et MARINE avaient très rapidement tissé de solides liens d'amitié, renforcés par la venue dans chaque foyer de deux enfants.
Ils avaient échangé les nouvelles de la semaine, évoqué les projets pour le week end suivant, et presque réussi à s' accorder sur la programmation de leur prochaines vacances.
MARC en bon hôte qu'il était veillait à ce que les verres soient toujours à un niveau permettant de maintenir une douce euphorie.
Le repas avançait et sans que rien ne vienne perturber son bon déroulement, les conversations devinrent moins animées, les convives moins volubiles.
MARC émergeant de cette fausse torpeur en prit conscience.
Quelle sensation étrange que de s'apercevoir que seules les voix des invités occupaient l'espace sonore.
Tous les autres bruits extérieurs étaient atténués ou en voie d'extinction.
Cela lui fit l'impression d'évoluer dans une bulle de coton.
On entendait plus le chant des oiseaux, plus le bruit des voitures et le bruissement des feuilles s'en était allé avec le souffle de la brise.
Seul restait dans le ciel bleu le disque de soleil.
La lumière devenait particulière. Une lumière dure figeant les contrastes.
Le ciel n'était plus aussi bleu et virait au gris acier.
La conversation était réduite à quelques bribes puis le silence s'imposa. Un silence pesant et inquiétant.
Les convives se regardèrent muets, comme si le fait de parler allait déclencher des évènements graves que tous présentaient au plus profond d'eux même.
MARC se devait en tant qu' hôte et chef de famille de faire quelque chose. Il ne savait pas encore quoi, mais la situation étant anormale, il se devait de réagir avant que tout lui échappe.
Il ne voulait pas non plus inquiéter inutilement ses invités.
Il avait beaucoup de mal à dissimuler son angoisse.
Il essaya de prendre un ton détaché il suggéra de rentrer et de finir le repas dans le salon.
Tous le monde s' activa pour débarrasser la table et rejoindre la rassurante intimité du salon.
A peine les volets et la porte fenêtre fermés, ils entendirent un grondement lointain, un bruit sourd mais très puissant.
Comme une vague qui s' apprêtait à déferler, une vague furieuse qui grandissait de seconde en seconde.
Un tsunami de bruit.
MARC avec l'aide fébrile de tous les invités se dépêcha de fermer tous les autres volets de la maison.
Il rassembla tout son petit monde dans le salon et leur demanda de ne pas s'inquiéter.
- Ici on est à l'abri. Comme pour les trois petits cochons dans une maison de pierre, le vent peut souffler il ne nous empêchera pas de finir notre dîner.
XAVIER renchérit.
- C'est la période des orages et avec cette vague de chaleur il se peut qu' ils soient un peu plus violent que d'habitude. Dans une heure on en parlera plus.
AUDRAY ajouta :
- Je propose de continuer notre repas avec les moyens du bord. Un pique-nique d'intérieur. Il faut parfois savoir s'adapter et innover comme le dit si bien ton cher Directeur.
Les conversations avaient cependant du mal à reprendre. Chacun se forçait plus ou moins à parler ne serait ce que pour maintenir une impression de sécurité.
Mais dans chaque voix le sentiment d'angoisse était perceptible. Il s' amplifiait au fur et à mesure que le bruit du vent se renforçait à l'extérieur.
Tsunami de bruits était bien l' expression qui caractérisait le mieux la situation.
Le vent s'abattait comme des vagues géantes sur les arbres du parc.
MARC avait dans sa tête des images de forge, XAVIER lui pensait à la respiration d'un volcan. AUDRAY écoutait un concerto pour dément joué par les barreaux de la grille de la terrasse. MARINE se demandait quel pouvait être la nature du monstre capable de pousser de si lugubres mugissements.
Perdus dans leurs pensées, ils entendirent les premiers craquements suivis de coups sourds mais violents contre les murs.
Les plus jeunes des enfants se mirent à pleurer. Leurs mères
respectives essayèrent de les consoler en leur offrant le refuge de leurs bras. Ce fut en pure perte car ceux ci n'en ressentaient que mieux la tension et la peur que tentaient vainement de cacher leurs parents.
Le bruit allait en empirant. Ils pouvaient de l'intérieur de la maison ressentir les mouvements de l'air comme si celui ci était brassé par les pales d'un gigantesque ventilateur.
Devançant le moment ou la panique s'emparerait du groupe, MARC décida de faire descendre les deux familles , chat compris, à l' abri dans la cave.
A l' instant ou il allait fermer la porte de l'escalier, il entendit un bruit énorme venant du salon accompagné d'un nuage de poussière et de suie.
MARC ferma la porte et descendit l'escalier le visage blême. Les occupants du dernier refuge l'interrogeait du regard.
– C'... est la cheminée qui s'est effondrée, juste avant de fermer la porte j'ai vu un nuage de cendres dans le salon.
Dans la cave, les naufragés du salon se serraient les uns contre les autres recherchant dans le contact de leur proche un regain d'espoir et de courage.
Les sons étaient atténués, mais toujours perceptibles.
Un grondement sourd et continu faisaient vibrer les murs.
XAVIER avisant les casiers à bouteilles tenta une plaisanterie pour dédramatiser la situation.
– Au moins on ne mourra pas de soif.
Il ne rencontra pas le succès escompté. La présence malheureuse du mot mourir dans les circonstances présentes produisit l'effet inverse.
La peur régnait en maître, elle marquait tous les visages, elle bloquait les mots et les sanglots.
Ce grand fracas... c'était quoi?
Le toit qui s'envole? Les fenêtres qui explosent? Les murs?
Chacun voyait sa dernière heure arrivée, la fin du monde était proche.
Les lumières s'éteignirent plongeant la cave dans les ténèbres, la fin du monde était là.

BRAAAAOUUUM
Une troisième pile de dossiers venait de se répandre sur le sol.
En quittant son univers de rêves agités pour sombrer dans un profond sommeil, la tête de Monsieur LANDRY en heurtant le dessus de son bureau venait de provoquer une nouvelle catastrophe.
Sûr, que Monsieur LANDRY sera encore en retard pour quitter son travail ce soir si personne ne vient le réveiller.
Il se peut même que Monsieur LANDRY se réveille avec un sacré torticolis. Le ventilateur dirige sur sa nuque dans un bourdonnement incessant, le flux d'air frais que tente de produire une climatisation asthmatique.
Putain de canicule.

Pralognan le 01/03/06
Nîmes le 29/03/06 .