L'Insomniaque


Florent se réveilla en sursautant, il était quatre heures du matin.
Depuis un mois maintenant; Florent se réveillait à quatre heures du matin et toujours en sursaut.
Brutalement le sommeil le fuyait et le laissait en nage, emmêlé dans ses draps.
Désemparé, pas même le souvenir de son dernier rêve. Le vide.
Au cours des premiers quinze jours Florent se demandait pourquoi un tel acharnement du sort.
Insomnie, le fait était avéré, oui, mais la cause lui échappait.
Il avait fait le tour de tous les problèmes auxquels il était confronté, dans son travail, dans sa vie familiale, rien n'avait retenu son attention.
Il avait consulté comme le font toute les personnes qui pensent qu'une aide médicale temporaire l'aiderait à passer ce mauvais cap. Son médecin lui avait trouvé une petite mine, mais rien de catastrophique ni d'alarmant.
Une cure de vitamines, un peu de repos...« Un petit peu de surmenage, prenez quelques jours de vacance, sortez, voyez du monde, prenez un peu de distance avec votre travail et vous verrez tout rentrera dans l'ordre très rapidement »
Voir du monde, Florent en voyait plus que suffisamment tous les jours.
Changer d'air, Florent voyageait régulièrement dans des endroits très variés.
Des vitamines, Florent ne se sentait pas pas particulièrement fatigué.
Bref, Florent n'avait rien changé dans son existence professionnelle et familiale.
Rien, pas tout à fait; Florent avait décidé que cette période de la nuit ou le sommeil le quittait, était devenu une étape incontournable de sa vie et plutôt que de se battre en vain, il avait décidé de les faire siennes. Ses nuits seraient plus courtes et ses journées un peu plus longues.
Il avait donc cessé de se poser des questions inutiles.

Aussi cette nuit, Florent était sorti sur sa terrasse.
Après la chaleur de la journée, la fraîcheur de la nuit le surpris. Il enfila son vieux pull-over en laine, son pull fétiche, usé jusqu'à la corde, mais il lui en coûtait de le jeter.
Il déplia son fauteuil, se cala dedans, levant le nez il se perdit dans le ciel étoilé.
Cette nuit était particulière, pas un seul nuage ( depuis huit jours le ciel était dégagé de jour comme de nuit ), la lune était déjà couchée.
Il régnait une douce obscurité à peine troublée par les lumières de la ville pourtant toute proche.
Un ciel limpide faisant ressortir les étoiles comme autant de petits diamants sur un drap de satin noir.
Situé sur le fait de la colline, surplombant les arbres, son observatoire lui permettait d'embrasser un vaste panorama scintillant.
Après quelques minutes d'errements, Florent se dit que la disposition des étoiles ne lui était pas inconnue.
Passionné d'astronomie pendant sa pré-adolescence, il n'eut aucun mal à reconnaître Cassiopée, Le Bouvier,La Grande et La Petite Ourse.
Il se rappelait ses instants de bonheur, ou , à défaut d'être plus entreprenant, il captivait l'attention des filles avec lesquelles il se promenait le soir, parfois fort tard.
Vénus, Persée, Andromède....... , que d'histoires et de légendes, alors qu'avec le recul des ans, il lui semblait qu'il y aurait eu mieux à faire en ces circonstances.
Un brin amusé par ses souvenirs, Florent se concentra sur les étoiles et plus particulièrement sur leurs positions.
Le Chariot ne ressemblait en rien à son appellation mais plutôt à une vielle casserole cabossée.
La grande ourse ne paraissait pas bien méchante et Le Dragon se résumait à une interminable procession d ' étoiles.
Il se dit qu'il fallait bien de l'imagination pour pouvoir y voir un cracheur de flammes.
Il se désolait en constatant que les diagrammes formés par les petits points lumineux n'avaient rien de poétique par rapport à leurs appellations.
Au fil des minutes cette idée devint envahissante, obsédante,omniprésente.
Oui se dit il, des constellations de merde.
Son tracas avait cédé la pas à l'inquiétude qui comme dans tout les moment ou il se sentait impuissant face à la réalité, celle ci s'était transformée en colère.
N'importe quoi les anciens, ils avaient sûrement fumé la moquette en observant le ciel pour trouver des noms comme ça.
Une idée émergea de son tumulte intérieur. Pourquoi ne pas changer, tout balayer, faire place nette et reconstruire quelque chose, un système visuellement cohérent. De quoi appeler un chat un chat et un lion un lion.
Alors Florent se concentra puisant au plus profond de lui même.
Fixant un étoile de la constellation de La Lyre , Véga d'après ses souvenirs, il la plia à sa volonté et l'aligna sur Altaïr.
Ainsi la fileuse fille d'un dieu retrouvait son amant de garçon vacher. Les corneilles, elles, avaient pris leur vol le mois précédant.
Mais il avait mieux à faire que de s'attarder sur ces vieilles légendes.
Puis s'attaquant à Antares, il la plaça au dessus de la ligne formée par les deux précédentes, obtenant ainsi un triangle parfait. Un bon début se dit il.
Il continua son manège, emporté par sa fougue, avec les étoiles voisines.
Après une heure d'effort, il obtint la forme d'une tour entourée de créneaux.
Adoptant un air solennel, il déclara : je te nomme constellation du château. Sur un ton plus ironique il ajouta : et merde pour les anciens, ça a plus de gueule qu'un vieux Cochet ou un Lion famélique.
Lui qui évoluait toute l' année dans un monde policé, aimait bien de temps en temps se laisser aller à quelques écarts de langage.
L'appétit aiguisé par cette entrée en matière réussie, il continua son oeuvre une bonne partie de la nuit, refaisant le ciel au gré de son inspiration. Il créa les constellations du râteau, de l'arbre et de l'araignée. Sa colère avait disparu, laissant place à une douce euphorie. Après tout, ce n'était pas donné à tout le monde de modifier l'oeuvre du créateur.
Satisfait de son travail, il s'étira comme un gros chat repu et s'abandonna dans son fauteuil.

Il allait s'assoupir bercé par le murmure de la brise dans les branches du bouquet d'acacia, quand une voix le fit sursauter.
Une voix rauque, des mots venus de très loin, avec un accent très particulier.
« Faiseur du ciel, commandeur des étoiles, grand maître du ciel et de la nuit, je te salue «
Florent fut surpris, il se redressa et contempla l'inconnu qui s'avançait sur sa terrasse.
Impossible se répétait il presque en murmurant, comment cela peut il se faire?
Que venait faire un touareg sur sa terrasse. Car il n'y avait pas de méprise possible, ce visage brûlé par le soleil d'où émergeait ce nez en bec d'aigle, ceint d'un chech bleu, appartenait bien à un véritable homme du désert.
Que faites vous ici? demanda Florent sur la défensive.
Laissant passer quelques secondes pour laisser à Florent le temps de surmonter le choc, l'inconnu repris d'une voix calme :
« Ma tribu sillonne le désert depuis des centaines de lunes. Le jour la chaleur du soleil est si forte que nous ne pouvons nous déplacer sans craindre d'être brûlé. Alors pour marcher d'un puits à l'autre nous avons été obligé d'apprivoiser la nuit »
Ne pouvant contenir l'agressivité qui montait en lui Florent lui coupa la parole.
« Et alors, ça n'explique pas pourquoi vous êtes sur ma terrasse?
Hassan, avec toute la patience et la sagesse de l'homme des grands espaces repris son récit nullement troublé par l'attitude de Florent.
« Nous n'avons que la nuit pour nous déplacer. Dans le désert, il n'y a pas de chemins tracés, pas de panneaux indicateurs comme sur vos routes. Le seul et unique moyen de savoir ou se situe le prochain puits c 'est de regarder le ciel et de suivre les étoiles. »
Ah! fit Florent quelque peu déstabilisé par le discours de son visiteur.
« O commandeur des étoiles, les temps qui s'annoncent ne sont guère favorables pour nos tribus.
La voie des puits est perdue et mon peuple va connaître les souffrances de la soif.
Notre sort est entre tes mains. Cette nuit tu as modifié la carte du ciel. Nos anciens sont perdus, toutes leurs connaissances sont devenues inutiles. Les chemins, les routes ont disparues et les caravanes errent dans le désert.
Et alors , que me veux tu? Demanda Florent d'une voix de moins en moins assurée.
« Le conseil des sages m'a élu pour intercéder auprès de toi, O faiseur du ciel pour que dans ta grande sagesse tu utilises ta puissance pour rétablir l'ordre ancien. »
Florent avait fermé les yeux pour mieux se concentrer sur la supplique de l'émissaire.
La voix rauque s'était tu, laissant la place aux bruits de la nuit.
S'extirpant de la léthargie dans laquelle le discours de l'inconnu l'avait plongé, Florent voulu poser une autre question, il tourna la tête et constata que la terrasse était vide. Un grand vide qui le laissait mal à l'aise. Il douta un moment de l'existence réelle de son visiteur. Un rêve, j'ai du m'assoupir et rêver.
Il eut envie un moment de se lever et d'aller vérifier s'il n'y avait pas de traces de sable sur le dallage, mais à quoi bon.
L'inconnu restait présent dans son esprit, jusqu'à cette odeur d'épice qui flottait dans l'air.
Une odeur mélangée d'épice et de sable du désert qui céda progressivement la place à une odeur de marée.

Une voie hésitante se fit entendre sur sa droite.
« Bonjour Monsieur le magicien, je m'appelle Mario, je suis un pauvre pêcheur du village de ....
Le nom du village fut emporté par une rafale de vent.
Florent ne l'aurait pas retenu non plus tant il était irrité par l'idée que sa maison était devenue l'hôtel des courants d'air. Il s'apprêtait à inviter son nouveau visiteur à quitter les lieux sur le champ. Mais les mots lui manquaient, ou du moins ceux qu'il avait pu rassembler dans son trouble ne lui permettraient pas d'exprimer un ordre suffisamment péremptoire pour être crédible.
De plus le trouble causé par la présence et le discours du touareg n'avait pas disparu.
Tant de choses extraordinaires se produisaient cette nuit, qu'il répugnait à rompre le charme.
Il se contenta d'un banal et neutre : « Que voulez vous ? «.
« Je vous demande pardon de troubler par ma présence, la quiétude et la sérénité de ces lieux, mais j'ai été désigné par l'assemblée des pêcheurs de mon village pour vous transmettre leur requête. »
Florent se tu, à quoi bon intervenir. Il sentait que la situation lui échappait de plus en plus au fil des minutes et des événements.
Le pêcheur poursuivit:
« Nous pêchons depuis des générations suivant des techniques particulières.
Le jour, la lumière du soleil est si forte qu'elle effraie les poissons qui se réfugient dans les profondeurs de l'océan. Après être revenus jours après jours sans voir la moindre écaille dans les filets, les anciens ont décidé de pêcher la nuit.
Le poisson est attiré par la douce lumière de nos lampes à huile. »
Florent laissa poursuivre le pêcheur, il renonça à lui poser les questions qui s'imposaient en pareils circonstances. Quel était le nom de son village? Dans quel pays était il situé? Comment était il venu?....
« Nous sommes de pauvres pêcheurs et nos faibles moyens ne nous permettent pas d'équiper nos barques d'appareils de navigation modernes.
Pour nous déplacer et retrouver les zones de pêche, nous nous guidons sur les étoiles.
Cette nuit tu as changé le ciel, aucun marin ne peut plus s'orienter et ceux qui sont sortis se sont perdus. Ils errent sur l'océan rongés par l'inquiétude et le désespoir.
Le conseil m'a donc désigné pour te demander de rétablir l'ordre du ciel afin que la sécurité et la sérénité reviennent sur nos bateaux et sur notre village.

Florent toujours silencieux fixait l'horizon ou s'annonçait les prémices de l'aube.
Il avait envisagé de préparer une défense basée sur la nécessaire adaptation à l'évolution comme gage de la survie de l'espèce humaine. Mais les mots sonnaient creux et il ne pouvait se résoudre à les prononcer.
Commandeur des étoiles, Faiseur du ciel, Magicien des titres prestigieux, mais en fait qui était il?
Florent insomniaque notoire en poste sur sa terrasse.
Sa détermination du début de la nuit avait fondue. De maître des éléments, il était passé à un statut plus d'incertain. Il commençait à réaliser que l'on agit pas sur le ciel sans s'exposer en retour à des désagréments qui pouvaient à la longue se révéler fort désagréables.
Florent n'était plus irrité par ces deux visites nocturnes. Désabusé, il se surpris à ironiser comme pour un dernier baroud d'honneur sur le fait qu'il ne manquerait plus qu'un extra-terrestre pose sa soucoupe volante dans le jardin pour lui dire que le nouvel agencement des étoiles de la galaxie trouble le commerce intersidéral. Bien que, à bien y réfléchir, il aurait raison.
Florent regarda le nouveau ciel, son nouveau ciel.
Finalement, il se dit que sa tour était bien branlante, que son râteau ne ramasserait jamais les feuilles de l'arbre et que de toute façon il n'aimait pas les toiles d'araignées.
Il voulu rassurer le pêcheur et lui dire que tout rentrerait bientôt dans l'ordre, qu'il pouvait retourner dans son village apporter la bonne nouvelle au conseil. Quand il voulut parler, la terrasse était de nouveau déserte. Seule subsistait une faible odeur de varech et d'iode.
En moins de temps qu'il lui avait fallu pour créer son oeuvre il rétablit l'ordre ancien. Il était dans le même état d'esprit qu'un enfant s'apprêtant à quitter la plage, détruisant ses châteaux de sable pour ne pas les laisser à la marée montante.
Il était satisfait de retrouver un ciel connu et rassuré de voir que toutes les traces de ses errements nocturnes avait disparues.

Il regagna sa chambre, s'allongea sur son lit et... fit face à son insomnie toujours présente.
Que faire?
Un vieux truc, compter les moutons? Déjà fait, ennuyeux.
Une idée amusante lui traversa l'esprit : « Je vais jouer au quatre coins avec quatre moutons et un loup, génial « .
Sur ce, heureux comme le grand gamin qu'il était resté, il s'endormit avant que le berger ne manifeste son mécontentement.





Nîmes, le 02/06/2005