Journal de fouilles


Le vent fait claquer la toile de la tente.
J' écoute en silence le bruit de la pluie. De grosses goûtes qui s' écrasent sur le tissus imperméable.
Le déluge avait duré quarante jours et quarante nuits, nous n' en avons pas même tenu trente avant de renoncer.
Je suis assis à ma table de travail. Le peu de lumière que projette ma lampe à huile m' a juste permis de relire mon journal de fouille. Encore une phrase à ajouter et tout sera fini. Enfin.

Samedi 2 . Fouilles de MARKHARA

Après un voyage éprouvant sur les pistes ensablées du désert de MARKHA, nous sommes arrivés sur le site de notre futur campagne de fouilles.
Le vent souffle et le ciel est rempli de nuages menaçants.
Le campement est installé à l'abri, nos tentes sont très confortables et contrairement à la campagne précédente nous ne sommes pas tenu de les partager.
Un lit, une table et une chaise, un coffre, le minimum vital, mais l' essentiel de l' activité se passe sur le chantier et dans le réfectoire.

Mardi 5 . Fouilles de MARKHARA

Aujourd' hui il pleut comme hier et comme avant hier. En fait il a plu tous les jours depuis que nous sommes arrivés.
Bizarrement, il n' y a dehors que peu de traces de toute cette eau. Pas de flaques, le sable absorbe tout.
Nous n'avons pas réellement commencé les fouilles, juste délimité le périmètre et encore.
Le sable est comme l'eau, il s'écoule. Il faut s'en cesse étayer.
Mais c' est peine perdu, le peu que nous avons gagné cette journée a depuis été perdu. Il faudra tout recommencer. Maigres résultats pour beaucoup d' efforts.

Jeudi 7 . Fouilles de MARKHARA

La pluie, toujours la pluie. L' histoire doit être d'une grande tristesse pour que le ciel pleure comme ça. Les spécialistes météo de l' institut nous avaient certifié, statistiques et graphiques à l' appui, que c' était la meilleure période de l'année pour travailler.
Les experts sont fait pour se tromper. En fait, la saison des pluies du fait du dérèglement des climats du au réchauffement de la terre s' est probablement décalée. Comment prévoir avec certitude?
Le temps est fou disent les anciens que nous avons rencontré au village.
Cela n' arrange pas nos affaires. Les fouilles sont arrêtées, en fait elles n'ont pas encore commencé.

Samedi 9 . Fouilles de MARKHARA

Rien à signaler. La routine s' est installée en même temps que la pluie.
Je commence à me lasser des longues parties de cartes dans la tente du réfectoire.
Heureusement qu' il y a la nourriture. Le cuisinier a du temps et de l'aide. C' est bien le seul a être heureux dans ce champ de ruines.
L' humidité imprègne les vêtements et les duvets, par bonheur il ne fait pas froid.

Lundi 11 . Fouille de MARKHARA

Le moral est bas. La pluie lessive les toiles de tente et les cerveaux.
Tout le monde est à cran. Parfois, un mot mal choisi et c'est un déluge de sentences dont la portée dépasse de loin la pensée de son auteur. D' autres fois, la question posée ne recueille pas de réponse, comme si les gens se fuyaient.
Chacun reste dans sa tente en attendant des heures meilleures.
Qui a dit que les archéologues étaient des gens civilisés?
Certains trouvent que cela a assez duré et pense sérieusement à repartir vers des cieux plus cléments. Mais tous savent que c' est impossible. MARKHARA est la chance de leur vie, être sélectionné pour faire parti de l'équipe du professeur ROWLING est plus qu'un honneur, c' est la clef de l' espérance d'une carrière prométeuse. Un viatique auquel aucun ne renoncerait.
Le professeur ROWLING garde le moral. Il passe ses journées à mettre à jour les notes qu' il avait pris lors de la dernière campagne. Pour lui, ce contretemps comme il le définit, est providentiel.
– Comprenez mon amis, trop de réceptions, de conférences, de sollicitations injustifiées et pas assez de temps pour écrire et réfléchir.... Et le professeur repartait dans ses pensées vous laissant seul avec l'étrange sensation d'avoir approché un dieu de l' Olympe.

Mercredi 13 . Fouilles de MARKHARA

Le temps s' est un peu éclairci. J' ai été voir le chantier, il ne reste rien de nos précédent travaux. Le sable a tout recouvert. Décourageant.

Vendredi 15 . Fouilles de MARKHARA

Les fouilles devaient reprendre aujourd'hui en dépit du temps incertain.
Hélas, les ouvriers du village voisin ne sont pas venus.
– Il va pleuvoir demain, disent ils.
Il faut les comprendre, ils n' ont que peu de temps pour travailler pour le village entre deux périodes de pluie. Les bras manquent face à l'ampleur de la tâche.
Aussi, nous avons décidé de creuser nous même.
Rien ne vaut un peu d' activité pour faire remonter le baromètre de l' optimisme.

Samedi 16 . Fouilles de MARKHARA

La pluie s' est remise à tomber, mais c' est la fête au campement.
Hier, en fin de journée, nous avons fait la première découverte de la campagne: un petit vase en terre. Cela peut paraître peu au vu du combat acharné qu' il a fallu livrer au sable du désert, mais la première découverte est toujours ressenti comme une nouvelle naissance.
Dans le contexte, après deux semaines de patience, c' était plutôt une renaissance.
Je l' ai posé sur ma table, privilège du découvreur. C' est un article grossier sans décoration, purement fonctionnel. Son état de conservation est très moyen mais il n' est pas ébréché, juste un peu usé. Il me paraît assez ancien.

Lundi 18 . Fouilles de MARKHARA

La pluie est toujours là, elle a douché les enthousiasmes naissants.
La fête est finie et le moral au ras du sable.
Toute l'équipe a passé le dimanche à examiner le vase, à bâtir des théories, à refaire l' histoire.
La conclusion de cette orgie mentale est que l'on ne peut rien conclure à partir de ce seul élément.
L' effet de la découverte avait enflammé les esprits, la pluie n' a pas eu de mal à tout éteindre.

Mercredi 20 . Fouilles de MARKHARA

Le professeur ROWLING vient de sortir de sa bulle. Il semble avoir pris conscience de la gravité du mal qui ronge le moral de son équipe.
Le professeur ROWLING est une sommité mondial de l' archéologie. Son intelligence lui permet d' atteindre des sphères que peu de personnes peuvent fréquenter.
En quelques mots, il nous a montré une facette de son immense talent.
Il a réuni toute l' équipe sous la tente du réfectoire.
– La campagne de fouilles traverse une passe difficile. Cela arrive parfois. Il faut savoir garder le moral et sa motivation intacte pour les moments opportuns.
Lorsque l' on ne peut avancer sur la route , tenir le cap fixé, il faut savoir prendre les chemins de traverse pour contourner l' obstacle.
Perplexe, tout le monde s'est regardé pour savoir ou il voulait en venir.
– Il ne sert à rien de se morfondre dans sa tente alors qu' il y a de la matière première à proximité.
Demain, vous irez au village. Vous quittez provisoirement l' archéologie pour faire de la Paléo-ethnographie.
Vous interrogerez les habitants pour recueillir toutes les légendes qui peuplent leurs inconscient collectif. Vous collecterez le moindre événement du passé.
Une autre équipe s' intéressera à la langue, les mots, leurs racines, leurs origines, les structures grammaticales, leurs évolutions, le degré d'inventivité et de renouvellement.
Une dernière équipe étudiera la structure et les relations sociales.
Vous avez tous au cours de votre cursus universitaire suivi une formation dans l'un ou l' autre de ces domaines. Je vous laisse le soin de former vos équipes.
Je veux que vous tissiez un cocon ethnographique ou chaque future découverte puisse trouver sa place.
Le professeur est un grand bonhomme. En quelques mots il a remis son armée en ordre de marche, prête pour la bataille.

Samedi 23 . Fouilles de MARKHARA

Ces quelques jours, j' ai un peu négligé mon journal, mais il y a beaucoup de travail à faire en peu de temps. Les conditions climatiques toujours aussi désastreuses ne permettent de réaliser que des sorties de courtes durées.
L' équipe frôle la surchauffe. Après une si longue période d' inactivité le campement ressemble à une ruche.
Il pleut tous les jours, mais personne n' y prette plus attention.
Je regarde le vase posé sur ma table. J' ai l' impression qu' il est très vieux, comme s' il vieillissait de quelques millénaires chaque jour qui passe.

Lundi 25 . Fouilles de MARKHARA

Pas de nouveautés.
L' équipe est à fond et elle accélère. C'est la blague du jour, comme la pluie, mais celle la ne fait rire plus personne depuis longtemps.
J' ai remarqué quelques grains au pied de mon vase. Décidement, le sable s' infiltre partout.

Mercredi 27 . Fouilles de MARKHARA

L' équipe vient de rentrer du village.
Le professeur ROWLING nous a tous rassemblé de nouveau dans la tente du réfectoire, pour tirer les premiers enseignements de notre semaine de travail.
Le résultat global est peu encourageant
Concernant les légendes et les histoires : le vide. A croire que cette population est frappée d ' amnésie ou qu' elle n' a pas de passé.
Il n' y a rien qui ne remonte au dela de l'année précédente. Une histoire de moisson, quelques querelles d' après boire, le prix du grain....quel florilège!
Côté langage, la pauvreté. Il n' y a pas d' écrits pour fixer la langue. Les mots se créent et se perdent comme l'eau de pluie dans le sable. Pour couronner le tout les habitants du village parlent très peu.
Dans un milieu si hostile, toute l' énergie est consacré à la survie. Parler est un privilège d' oisifs et ceux ci ne vivent pas bien vieux.
Les structures sociales sont à pleurer de simplicité, aucune originalité.


Vendredi 29 . Fouilles de MARKHARA

J' ai retrouvé sur ma table, le vase brisé en cinq petits morceaux. Inutile de chercher un coupable, personne n' a pu rentrer dans ma tente.
Le vent ?

Dimanche 31 . Fouilles de MARKHARA

Je suis assis devant ma table et je comptemple un petit tas de sable. C'est tout ce qui reste du vase.
Il était vieux et il semblait vieillir un peu plus chaque jour.
Un peu juste comme oraison funèbre.
Le professeur ROWLING a remercié tous les membres de l'équipe et a annoncé la fin de la campagne de fouilles. Il n'est pas sûr qu'elles soient reconduites l' année prochaine, le substrat est trop pauvres pour espérer une découverte majeure.
Le bilan se résume en un seul mot : rien.
Cela n' a rien d'étonnant et pouvait être facilement prévisible.
Est il bien raisonnable d'espérer trouver les restes d'une civilisation batie sur du sable et de l' eau ?