Quatre chaises



Une lumière blafarde tombait du plafond. La vitre de la lucarne était tellement crasseuse qu' il était impossible de savoir qu'elle était la couleur du ciel.
Au milieu d' un empilement de tables, d' armoires, de buffets, tels les quatre coins d'un ring, revêtues d' un manteau de poussière et drapées de dentelles de toile d' araignées, elles se faisaient face.
Depuis combien de temps? Nul ne se rappelait, le compte était perdu.
Elles étaient là, immobiles, à se regarder sans se voir, statufiées dans leur indifférence.
Car il n' était pas question de se parler. D' ailleurs, qu' auraient elles à se dire. Tout les séparait, leurs origines, leurs formes, leurs essences, leurs vécus. Tout les séparait mais elles se retrouvaient réduite à la même condition : abandonnées au fond de ce débarras, caverne d' Ali Baba d' un brocanteur de campagne.
Les jours passaient, la poussière se déposait, rite immuable du temps qui s' écoule.
De temps en temps une souris égarée y laissait une petite sente vite effacée.
Un soir d' automne, alors que la lumière du jour déclinait et que le froid prenait inexorablement ses quartiers, l' une d' elle émit un grincement.
Oh! Juste un petit bruit, mais se fut suffisant pour réveiller les autres.
Une voix fatiguée et chevrotante se fit entendre.
- Qui y a t 'il? Vos jointure vous font souffrir? C' est le lot de tous les vieux meubles de finir par grincer.
Hanhardie par cette première phrase, elle continua. Il lui semblait qu' après temps d' années de silence il lui serait impossible de se taire. Elle ne pourrait revenir au silence tant que ce qui avait été accumulé ne serait pas dit. La digue venait de céder et le flot de paroles allait pouvoir s' écouler.
- Comme vous pouvez le constater, je suis très vieille. Je suis née en 1804, l' année du sacre, dans l' atelier de Maître MATHIS. Je ne suis pas née en un jour, quatre mois ont été nécessaires pour me former. Chaque pièce à été sciée, rabotée, finie à la main.
Lorsque j' ai été assemblée, Maître MATHIS m' a revêtu du meilleur vernis et des plus beaux velours que l' on pouvait trouver à cette époque.
j' ai fait mes premiers pas dans un salon très fréquenté d' un Maréchal
d' Empire. Je peux dire que j' en ai vu des Dames avec des toilettes aux tissus précieux et des bijoux qui flamboyaient sous les lumières des candélabres et des lustres de cristal.
Ha! quand j' y repense, j' étais jeune et insouciante, je vivais au jour le jour de fêtes en fêtes...
Un mardi, un hussard sentant l' écurie et le mauvais vin s' est présenté porteur d' un pli : le Maréchal avait été tué à la bataille de WATERLOO.
Les domestiques nous ont mis une blouse grise, les volets du salon ont été fermés et les rideaux tirés.
Le lendemain, le personnel de la maison nous a transféré dans une pièce du sous sol du château. J' y ai passé une bonne partie de ma vie d' adulte. Attendre, attendre, attendre, plus les années passent, plus l' attente devient insupportable.
En fin, un matin, deux hommes sont entrés sans crier gare, des rustres sans éducation à les entendre parler.
- Celle là ira, y aura pas d' problème dit il à son compère.
C' est ainsi que ma seconde vie a commencé. Je me suis acoquinée avec un secrétaire de grande lignée dans les appartements d' un riche marchand de la place de Paris.
Le sciècle venait de renaître et l' on parlait déjà d' années folles, Je voyais défiler de beaux messieurs aux habits étranges. Ou étaient passés les brocards, les galons, les armes d' apparat.
Le plus difficile était de supporter la fumée de ces horribles cigares, tant à la mode.
La vieille "Dame" reprit son souffle et poursuivit.
1929 L' horrrrrible année, je croyais avoir tout vu. Le marchand a fait faillite. Le mobilier a été vendu à l' encan. La honte, vous vous rendez compte de l' injustice qui m' était faite, moi qui venait de l' Empire. Le bruit du marteau du commissaire priseur qui s' abat et décide d' un coup sec de votre avenir. Et cette voix que je ne suis pas prête d' oublier
- Adjugée 20 francs. Une misère, en être réduite à la valeur d' un fagot de bois de cheminée.
J' ai poursuivi ma vie exibée dans quelques vitrines d' antiquaire de banlieue, jusqu' au jour ou une vieille dame m' a recueilli dans sa bastide.
Elle m' a déposé dans l' entrée, "Premier meuble" à accueillir les visiteurs. Enfin, il y en avait très peu, puis de moins en moins à part le médecin, le notaire et le curé. Personne ne s' assayait. Ils ne faisaient que passer. De temps en temps, j' avais droit à un compliment
- Belle pièce, le jour ou vous ne saurez plus quoi en faire.......
La vieille dame est morte. Les héritiers ne se sont pas bousculés pour nous recueillir. Et c' est ainsi que je me suis retrouvée dans ce cachot, ce cul de basse fosse, moi dont ma noble extraction me destinait à la carrière de meuble de musée.

Une petite voix, presque timide vint rompre le pesant silence qui avait suivi l' intervention de la veille chaise empire.
- Mes origines sont plus modestes. Je suis née dans une usine dans les années 50, dans le bruit des machines et la poussière des ateliers. Je n' ai pas connu mes créateurs. Il y avait tant de monde qui se succédait sur les chaînes qui marchaient nuit et jour.
Mes habits étaient à la dernière mode: le Formica; solide, facile d' entretien et pas cher.
Mes soeurs tronnaient dans toutes les cuisines de HLM et même m' a t' on dit chez des gens biens.
Notre photo s' étalait dans les journaux et les catalogues, et nous avons fait quelques passges à la télévision dans les réclames avant le film du soir.
Après avoir joué à la vedette, j' ai fini par arriver dans la cuisine d' un appartement de banlieue avec cinq de mes soeurs. Nous tenions compagnie à une table avec ralonges faite du même formica.
Nous étions une famille soudée. C' est cette solidarité qui nous donnait la force de faire face au quotidien : les bols de petit déjeuner renversés, l' encre des stylos qui fuyait, les poils du chat, les coups de balai et les serpillières mal odorantes.
Le soir, quand les enfants étaient couchés, on pouvait appercevoir le poste de télévision dans la salle à manger. Malheureusement on avait pas le son juste une image en noir et blanc. Le son, c' était le matin lorsque ARMAND allumait le poste de radio enfilait sa blouse bleu et buvait son café avant de partir à l' atelier.
Les enfants ont grandi. L' ouvrier est passé contremaître. Nous ne comprenions pas toujours de quoi il parlait mais des mots revenaient plus souvent dans les conversations : hall d' entrée, cuisine intégrée, salon, terrasse.
Un samedi matin, nous avons su. Les déménageurs nous ont enfermé dans un camion. Ils avaient fait construire un pavillon en banlieue. Peu de temps après, d' autres chaises sont arrivées. Nous étions très heureuses d' avoir de la compagnie. Hélas, elles étaient là pour nous remplacer. Le lendemain nous étions toutes les cinq sur le trottoir abandonnées à notre triste sort.
Un passant m' a attrapé au vol juste avant que le camion emporte mes soeurs.
J' ai servi de repose tout dans une chambre d' étudiant, livres, vêtements, pots de peinture, mais personne ne s' est plus assis.
Le jour est venu ou je me suis retrouvée à nouveau sur le trottoir puis dans la benne du récupérateur pour échouer dans ce mourroir pour meubles.
Qui voudrait de nos jours d' une chaise en formica tachée. A croire qu' il ont tous le derrière fragile et qu' il leur faut du rembourré et du cuir velouté.

- Ne me regardez pas comme ça dit la chaise de dactylo. Mon revêtement est peut être rembourré mais ce n' est que du simili cuir. Comme vous pouvez le voir à mon état, cela ne protège pas de l' adversité.
Je suis née dans un pays lointain dans un atelier tout neuf. Je me souviens des gerbes d' éteincelles des robots soudeur. Nous étions la génération clonée, des centaines transportées par de long rubans jusqu' à des groupes d' hommes et de femmes toujours souriants qui nous inspectaient sous toutes les coutures avant de nous envelopper de feuilles en matière plastique.
Rien n' était trop beau pour protéger notre santé et notre éclat.
Nous étions le dernier modèle sorti, le top, roulettes, hauteur réglable, dossier ajustable, coussin rembouré, imitation cuir, et tous ces chromes!. Sûr que ça en jetait!
Nous avons voyagé dans une grande caisse en fer. Puis nous avons pris le bateau. Je le sais parce qu' on entendait le cri des mouettes et surtout nous traverssant l' épaisseur de nos emballages, il y avait l' odeur de l' océan. Ah! L' océant....
J' ai débuté ma carrière dans un bureau immense avec une belle moquette épaisse pour ne pas abîmer mes roues. Je cottoyais des bureaux en verre et en acier ou étaient posés des ordinateurs incroyables. La température était toujours la même quelque soit la saison. Nous étions nettoyées et lustrées tous les jours. Ah! La douceur des chiffons.
Et... il y avait le parfum délicat de chacune de mes utilisatrices. Et il y en a eu! Certaines ne restaient que quelques jours, d' autres plus longtemps.
Quelquefois, j' accueillais deux personnes en même temps, mais en ces occasion ils n' utilisaient pas l' ordinateur. C' était parfois assez acrobatique même. Mais je ne voudrais pas choquer les oreilles de Madame la Contesse. Bien que dans les salons de l' époque, elle a du en voir et en entendre.
Un jour, j' ai entendu des éclats de voix dans le bureau voisin. Mon utilisatrice a réuni toute ses affaires et est parti en m' emportant avec elle.
Elle m' a installé devant un ordinateur dans un beau pavillon à la campagne. Je servais à toute la famille et même au chat. C' est à lui que je dois ces cicatrices sur le dossier.
Au fil des ans, ma bienfaitrice passant ses journée à grignoter devant son écran prit un "léger" surpoids. Ce qui fut fatal à une de mes soudures. Un monsieur très gentil a tenté une réparation, mais il n' était pas convaincu de sa fiabilité dans l' avenir. J' ai donc été remplacée du jour au lendemain.
Aujourd' hui on ne peut être sûr de rien. Tout est devenu si fragile, si précaire.
Comment je suis arrivée dans ce local? Je ne m' en souviens plus,...... A quoi bon vouloir se souvenir.

- Allons, allons mon p'tit, il ne faut pas se laisser aller comme ça dit la vieille chaise avec une tendresse que bien peu aurait soupsonné de sa part.
Et vous, avisant la chaise en paille, vous êtes bien discrète. Ici, il n' y a plus ni aristocrate, ni bourgeois, ni politesse, nous sommes toutes dans le même embarras.
Racontez nous votre histoire, ça nous fera passer le temps.

Mon histoire est bien simple au regard des vôtres. Je viens d' un atelier d' un charpentier-menuisier. Les meubles cottoyaient les charpentes dans un désordre ou seul le maître savait ou trouver ce qu' il cherchait.
De l' ouvrage, il y en avait, ce qui manquait le plus c' est le coeur.
Le Père GAUTIER à quand même trouvé le temps de me faire. Le travail a été soigné, même s' il a du prendre des bois d' essences différentes, un peu de chêne, du chataigner, un morceau d' aulne, reste d' une commode et un petit bout de bois exotique.
- En quelque sorte, vous êtes un peu "métis", dit la vieille chaise d'un ton un rien condescendant.
On peut le dire comme ça répondit la chaise en paille avec un petit sourire dans la voix. Mais ma paille, elle vient du champ d' à côté. Ca pour sûr, c' est ben vrai.
A chaque meuble fini, l' Père GAUTIER, y se sentait obligé de fêter l' évènement en buvant un verre. Il faut dire que l' Père GAUTIER buvait à toutes les occasions, avec chaque client et chaque personne qui passait la porte de l' atelier. Et quand il n' y avait plus de vin, il y avait la dernière gnôle, celle de l' alambic du bois de Meyruels. La meilleure parce que fabriquée en douce.
Il a donc fallu six mois pour me mettre sur pieds et me livrer pour trois francs six sous et une douzaine d' oeufs à l' Emile de la ferme du Miralles.
Je me souviens que le sol était en terre battue. La table avait les pieds tout mangés et un pavé de granit servait à garder son équilibre.
J' avais pour voisin un vieux banc en chêne tout noueux, noirci par l' âge et la fumée de l' âtre.
La vie était rude. Nous servions souvent de tremplin pour les poules qui venaient picorer sur la table les miettes du repas avant que la Mère GREGEAU ne se fache.
Rude et violente. Plus d' une fois, j' ai vu une de mes soeurs, la colone brisée, finir sa vie dans la cheminée.
Autour de la table, il y avait beaucoup de monde surtout au moment des moissons. Pas toujours très propre. La terre collait aux bottes et aux sabots, mais aussi aux vêtements. Et je ne vous parle pas des odeurs des champs et de celles aussi des étables et des écuries.
Un été chaud et sec m' a sauvé du bûcher. Ma paille s' était éffilochée. L' Emile avait décidé de me confier aux mains du rempailleur qui devait passer.
- Ca coûte p't être plus cher qu'le menuisier mais c' est plus rapide, on va pas s' assoir par terre pendant six mois quand même.
C' est ainsi que j' ai eu droit à une seconde vie.
- Je ne savais pas qu' à la campagne on pouvait avoir droit à un lifting déclara la chaise dactylo sortant de sa torpeur.
- Un lifting , c' est quoi? demanda la chaise en paille.
- Ce n' est rien, coupa l' aristocrate poursuivez mon p'tit, poursuivez.
L' Emile est mort, sa veuve est partie vivre chez ses enfants à la ville. La ferme a été vendue à des Parisiens qui voulaient y passer leurs vacances. Les meubles trop fatigués ont été déposés chez le brocanteur.
Maintenant je suis vieille. J' ai peut être fait mon temps mais j' ai toujours les quatre pieds sur terre.
Il faut attendre que notre heure se passe, termina t elle un brin fataliste.

Ces derniers mots eurent pour effet de clore la discution. Le silence allait rétablir son autorité lorsque qu' une serrure grinça et qu'un bruit de pas et des bribes de conversation se firent entendre.
L' obscurité reflua dans les coins du hangar, les rampes de néons du plafond s' allumèrent.
- Je vous assure, c' est une pure merveille, exactement ce que vous recherchez..... et à un prix très abordable...... tenez , voyez par vous même.....une belle armoire de la fin du sciècle comme on en faisait dans les campagnes...... voyez, je ne vous avais pas menti. Comme le dit le dicton : " parole de brocanteur n' est pas dire de menteur" ah!ah!
- Vraiment superbe, exactement ce que je cherchais. A 12000 on fait l' affaire, et je prends la chaise en paille là; elle est assortie en quelque sorte.
- "parole de brocanteur n' est dire de voleur" à ce prix la, l' affaire est faite.
Les deux hommes soulevèrent l' armoire et la femme qui les accompagnait pris la chaise sous son bras.
La lumière s' éteignit, la porte fut de nouveau verrouillée, et le silence s' imposa.
Une voix remplie de relents de colère et d' indignation s' éleva.
- Elle avais bien caché son jeu cette "sainte nitouche". Sûr, on lui aurait donné le Bon Dieu sans confession dit la chaise empire.
Seul le silence lui fit écho.



Nîmes, 16/08/06 – 19/09/08