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F.B. Vous n'êtes pas un supporter de l'espéranto ...

F.O. - L'espéranto était une belle utopie d'un juif, Ludwik Zamenhof, né dans le nord-est de la Pologne à la fin du XIXe siècle. Souffrant de toutes les persécutions dont son peuple était l'objet, il rêvait d'une langue universelle. L'idée est sympathique, mais le phénomène de babélisation n'a pas tardé à gagner l'espéranto lui-même. Dès le moment où l'espéranto est devenu un phénomène connu, parlé par quelques dizaines de milliers de locuteurs, il s'est logiquement diversifié. On peut aussi remarquer que l'espéranto n'est qu'un bricolage à partir de quelques langues européennes. On est très loin d'une langue de synthèse universelle.

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à Monsieur François Brabant, Le Vif/L'Express

Cher Monsieur,

Si vous avez reproduit fidèlement les propos de M. François Ost sur l'espéranto, dans le numéro du 7 au 13 août 2009, dans un entretien intitulé “La langue unique, signe du totalitarisme“, je trouve curieux et scandaleux le fait qu'un intellectuel ayant une situation sociale très supérieure à la moyenne, qui évolue dans un milieu catholique, en soit réduit à émettre un avis sans lien avec la réalité, à propager l'ignorance et à pratiquer l'obscurantisme. J'apprécie Le Vif/L'Express pour avoir honnêtement donné écho au désaccord de quelques lecteurs. Je viens juste de publier moi-même le présent avis sur mon blog http://www.ipernity.com/blog/32119/177476

En tant que coauteur de "L'homme qui a défié Babel", biographie du Dr Zamenhof écrite avec René Centassi, ancien rédacteur en chef de l'AFP, j'ai été consterné par de tels propos. Au moment où paraissait cet entretien, je rédigeais la seconde partie d'un rapport à propos de l'utilisation professionnelle de l'espéranto. Elle apparaît en français sur http://www.ipernity.com/blog/32119/175504 et en espéranto sur http://www.ipernity.com/blog/32119/175503.

M. Ost pense-t-il que le colportage de préjugés et de fausses informations sur l'espéranto soit la meilleure voie pour la défense et l'illustration du multilinguisme ?

"Utopie" est un mot facile pour se débarrasser d'une question à laquelle on est incapable de répondre. Nous sommes tous usagers d'utopies d'hier qui ont valu à leurs auteurs des moqueries et des sarcasmes, entre autres l'aviation, le train, ou de propositions et d'idées dont l'application n'est devenue une réalité qu'après des décennies, voire des siècles (chiffres indo-arabes, système métrique...) alors que leur avantage était évident. Est-ce faire preuve d'honnêteté intellectuelle que de parler au passé d'une langue qui vit bel et bien maintenant, qui est une réalité ? Rien n'est plus facile à contrôler aujourd'hui sur la Toile, ce qui n'était pas le cas voici moins de deux décennies.

Les affirmations de François Ost illustrent très bien cette phrase reprise par le professeur François Grin dans “L'enseignement des langues étrangères comme politique publique“ à propos de la proposition de l'espéranto : “ on sait qu’elle suscite bien souvent des réactions passionnelles ou qu’elle est immédiatement rejetée sans aucun argument, ou sur la base d’arguments d’une assez étonnante ignorance (Piron, 1994, 2002)“. (p. 70).

Curieusement, l'argumentation de M. Ost va dans le sens des critiques méprisantes de Mme Viviane Reding, commissaire européen chargée de l'éducation, la culture, la jeunesse, les médias et les sports, qui, le 13 janvier 2004, avait déclaré devant le Parlement européen : “(...) Nous avons élaboré notre plan d'action relatif aux langues, sur la base de ce multilinguisme, justement, et permettez-moi de vous dire que le multilinguisme inclut nos langues qui ne sont pas officielles, mais sûrement pas l'espéranto, parce que nous avons assez de langues vivantes qui sont en difficulté pour créer, à côté de cela, des langues artificielles."

L'espéranto n'a pas besoin d'être “créé“ : il existe. J'avais alors réagi par une lettre ouverte; voir aussi celle de Claude Piron, ancien traducteur francophone polyvalent de l'Onu et de l'OMS pour l'anglais, l'espagnol, le russe et le chinois.

Contrairement à ce que pourrait faire comprendre le titre de l'article, l'espéranto n'aspire pas au statut de langue unique. La Déclaration de Boulogne, adoptée en 1905, est tout à fait claire à ce sujet. Le totalitarisme, il a été le premier à en souffrir, d'un extrême à l'autre (Staline, Hitler et bien d'autres).

L'espéranto n'est pas adversaire d'un “plurilinguisme raisonnable“, selon l'expression très juste du professeur Umberto Eco (“Le Figaro“, 19 août 1993). Le plurilinguisme raisonnable n'a rien à voir avec le multilinguisme échevelé que l'on nous sert à Bruxelles et dont Diego Marani, fonctionnaire européen, a su adroitement montrer le ridicule en créant l'"Europanto“, lequel correspond plus justement à l'idée d'“un bricolage à partir de quelques langues européennes“.

Lorsque Ost affirme, à propos de l'espéranto, qu'“on est loin d'une langue de synthèse universelle“, a-t-il une solution plus universelle à proposer ? Est-ce plus universel de ne connaître plus ou moins bien que quelques unes des quelques 6000 langues du monde et d'être totalement incapable de se comprendre sans prothèse linguistique ou lorsque les interprètes et les traducteurs sont absents ? Voir à ce sujet “L'illusion du multilinguisme“.

Ost a-t-il aussi une proposition pour une solution plus démocratique que l'espéranto, lequel place tout le monde le plus également devant l'effort d'acquisition de la langue ? Il est connu que, dans l'Union européenne, il existe une hiérarchie des langues, c'à-d. des langues “plus égales“ que les autres. Le multilinguisme tel que le conçoivent les eurocrates, leurs conseillers et experts, est à l'image de l'idée qu'ils ont imaginée pour la production du vin rosé : mélanger du vin rouge avec du vin blanc ! Ce multilinguisme bancal débouche fatalement sur le totalitarisme linguistique du tout-anglais.

La traduction systématique est lourde, malcommode et coûteuse, surtout en période de crise économique. Un célèbre adage italien dit : “Traduttore, traditore“ ( traducteur — traître). Un Belge particulièrement éloquent dont le nom n'a pas été oublié, Paul-Henri Spaak, avait dit : “Les interprètes nous font dire ce qu'ils veulent !“. Ce procédé condamne les usagers de langues dites “petites“ à disposer des traductions bien plus tard que ceux des langue dites “grandes“, parfois après une double traduction, donc moins fiable, si bien que la plupart des petits pays de l'Union se tournent exclusivement vers l'anglais. D'ailleurs, c'est la Commission de Bruxelles elle-même qui avait contraint les pays de l'Est candidats à l'Union à soumettre leur dossier obligatoirement en anglais. En plus d'un avantage économique, diplomatique, politique considérable, cette situation donne un avantage stratégique au pays dont la langue dominante est aussi la langue nationale.

Quant à une langue de synthèse universelle, les tentatives ont été très nombreuses, pas moins de 600, et l'espéranto n'a jamais été dépassé. Umberto Eco a publié un ouvrage qui traite en partie ce sujet : "La recherche de la langue parfaite“ (Paris : Seuil, 1994), traduit de l'italien et publié aussi en traduction espéranto.

Des linguistes de grands renom ont échoué là où Zamenhof a réussi, entre autres Otto Jespersen avec son "Novial" ou ceux de l'International Auxiliary Language Association (IALA) qui refusèrent de lier leurs noms au projet du professeur Gode.

Dès 1894, le très éminent philologue et orientaliste allemand Friedrich Max Müller, professeur à l’Université d’Oxford, avait déjà donné son avis sur ce qui n'était encore qu'une proposition lancée en 1887 : “J’ai eu souvent l’occasion d’exprimer mon avis sur la valeur des divers essais de langue mondiale. Chacun d’eux a ses bons et ses mauvais côtés particuliers, mais je dois certainement mettre la langue espéranto bien au-dessus de ses rivales.” 1894, c'est aussi l'année où Léon Tolstoï, après avoir étudié sa grammaire durant à peine deux heures en 1892, avait écrit au journaliste Vladimir Maïnov : “Les sacrifices que fera tout homme de notre monde européen, en consacrant quelque temps à son étude sont tellement petits, et les résultats qui peuvent en découler tellement immenses, qu'on ne peut se refuser à faire cet essai.

Cent ans plus tard, le professeur Umberto Eco, qui a étudié l'espéranto en 1992-1993 pour préparer un cours au Collège de France, a reconnu : “c'est une langue construite avec intelligence et qui a une histoire très belle“ (“L'Événement du Jeudi“), puis, “Du point de vue linguistique, elle suit vraiment des critères d'économie et d'efficacité qui sont admirables…“ (Paris Première, 27.02.1996). En 1993, dans “Le Figaro“ (19 août), il avait rejeté l'idée d'utopie : “Utopie jusqu'à hier, sans doute. Mais une utopie de ce genre a peut-être plus de chance de se réaliser aujourd'hui“. Avant d'étudier l'espéranto pour des raisons scientifiques, Umberto Eco était du même avis que ceux qui ne font que répéter ce qu'ils ont lu ou entendu sans avoir fait l'effort de rechercher où étaient le vrai et le faux. Il a été tout autant victime d'un système tabou comme l'a été le professeur Robert Phillipson jusqu'au jour où il a pu reconnaître, après avoir observé un congrès universel d'espéranto, à Prague, en 1996 : “Le cynisme à propos de l'espéranto a fait parti de notre éducation“. François Ost est lui-même victime de ce même système d'éducation.

Est-ce honnête aussi de parler de “bricolage à partir de quelques langues européennes“ en termes dédaigneux, comme si l'espéranto n'avait que les traits de langues européennes, alors que sa structure l'apparente aux langues asiatiques isolantes (chinois, vietnamien) par l'invariabilité de ses éléments, et agglutinantes (japonais, coréen, mongol, langues turques et finno-ougriennes) par la possibilité de combiner ces divers éléments. La productivité de chaque élément appris en espéranto est nettement plus élevée qu'en anglais.

Les faits montrent qu'il est utilisé tous les jours dans des pays asiatiques, par exemple au Japon (Aktuala Esperanto en la Vivo), à Hiroshima, en Chine par Radio Chine Internationale et par le Centre d'Information Internet de Chine, y compris en Iran (Irana Esperantisto). Pour eux, même s'il comporte plus de difficultés que pour des locuteurs de langues germaniques, latines ou slaves, l'espéranto s'apprend en beaucoup moins de temps que nos langues européennes. Nombreuses sont les personnes qui peuvent en témoigner (voir “Asie : anglais ou espéranto ? Quelques témoignages“).

La première initiative officielle d'un État visant à introduire l'espéranto dans l'enseignement est apparue non point dans un pays européen, mais en Chine, dès 1912, sous le gouvernement de Sun Yatsen. Par contre, les oppositions les plus honteuses sont venues de gouvernements européens, d'abord de la France au début des années 1920, puis des régimes nazi et stalinien. Il est clair que les raisons de l'état actuel de l'espéranto sur la scène internationale ne sont pas linguistiques mais politiques.

Quant à laisser entendre que l'espéranto se dialectise, c'est de la pure affabulation, car s'il en avait été ainsi, il aurait disparu depuis longtemps. On voit mal pourquoi des gens continueraient à utiliser une langue qui ne leur donnerait pas satisfaction et ceci en plus du dénigrement qui existe à son encontre pour décourager ses locuteurs et pour détourner l'intérêt du public d'une proposition si géniale.

Les propos de François Ost sont d'autant plus déplorables qu'ils contribuent à l'entretien et au renforcement de préjugés très enracinés qui évoluent finalement non point en faveur du multilinguisme mais de l'anglais comme langue unique, comme cela a pu être constaté dans la réaction incroyablement simpliste d'un lecteur de Mons (21 août 2009). Attribuer la défense de l'espéranto à la paresse intellectuelle est une pure imbécillité, car le temps gagné dans l'étude d'une langue libérée d'une multitude de difficultés inutiles à la qualité de communication peut être utilisé pour des activités créatives, réellement utiles, y compris l'apprentissage d'autres langues. Gordon Brown peut donc se réjouir qu'il existe tant de perroquets pour vanter la langue qui, non seulement n'ampute pas son budget de l'éducation mais constitue au contraire une source considérable de profits pour le budget national. Il existe une inconscience totale sur les conséquences de la politique du tout-anglais. Voir à ce sujet “Le « cadeau » de Gordon Brown au monde“ (PDF).

L'espéranto ne s'oppose pas à l'apprentissage des langues. Au contraire, il peut le stimuler. Il peut contribuer, de par ses qualités propédeutiques démontrées dans divers pays, à l'orientation linguistique, à créer un terrain psychologique favorable. L'apprentissage de l'espéranto a effectivement contribué à l'éveil et à la formation linguistique de personnes qui ont ensuite aimé les langues et qui en ont appris et pratiqué un nombre très supérieur à la moyenne, parmi elles, l'orientaliste Maxime Rodinson (une trentaine de langues); le linguiste estonien Paul Ariste (connaissance active de 26 et passive d'une trentaine); l'érudit gallois Douglas Bartlett Gregor (une vingtaine); le linguiste et diplomate finlandais Gustav Ramstedt qui a effectué des recherches sur le coréen; le plus éminent des linguistes hongrois, Géza Bárczi, membre de l'Académie hongroise. La liste pourrait être prolongée (voir : “Une idée liée à la jeunesse“).

Auteur de “Langues sans frontières“, publié à Paris chez Autrement, Georges Kersaudy a été amené, durant sa carrière de fonctionnaire international, à parler, écrire et traduire dans une cinquantaine de langue d’Europe et d’Asie, dont l’espéranto, qui fut sa première langue étrangère vers l'âge de 14 ans. Dans cet ouvrage, il décrit 39 langues de l'Europe et consacre deux chapitres à l'espéranto. En page 252, il écrit très justement que “l'espéranto réunit toutes les qualités des langues d'Europe et il est en quelque sorte l'héritier de l'ensemble de la civilisation européenne“. L'espéranto devrait être, à son avis, la toute première langue étrangère à apprendre : “L'enseignement de l'espéranto au commencement de la scolarité constituerait le tremplin idéal pour passer rapidement avec succès à l'étude de n'importe quelle langue européenne, ancienne ou moderne“. (“Gazette du Personnel“ [du personnel du Conseil des Ministres de l'Union européenne], décembre 2002, dans une critique de son ouvrage signée par Angelos Tsirimokos, p. 21).

Il rejoint en cela l'avis exprimé par les professeurs Pierre Bovet, de l'Université de Genève, Mario Pei, de l'Université de Columbia, et bien d'autres qui avaient déjà compris ce que l'espéranto peut apporter dans l'apprentissage des langues. Aujourd'hui, ce sont des anglophones qui sont en tête pour développer les applications de l'espéranto comme tremplin pour l'apprentissage des langues étrangères : Springboard... to languages.

Puisque François Ost enseigne aussi à l'Université de Genève, il a la possibilité de découvrir ce qu'en pensait le psychologue et pédagogue Pierre Bovet et visiter, à La Chaux-de-Fonds, le Centre de Documentation et d'étude sur la langue internationale (CDELI).

Comme vous pouvez le constater, quand une telle ignorance existe au niveau académique, il y aurait lieu de constituer une dossier très documenté sur l'espéranto dans un numéro à venir de “Le Vif/L'Express“.

Je vous remercie pour votre attention.

Bien cordialement.
Henri Masson