Je me rappelle de son chignon. Ce petit chignon gris qu'elle portait derrière la tête, ni trop bas, ni trop haut, toujours bien centré. Elle mettait un petit peigne marron de chaque côté, surement pour dompter les mèches rebelles qui tentaient de s'échapper. On ne peut pas dire que c'était une femme coquette, du moins pas dans mes souvenirs d'enfant, mais elle était toujours bien habillée, d'une propreté méticuleuse et mettait une touche particulière lorsqu'elle sortait. Je l'ai toujours connue avec un tablier, pour la plupart à gros carreaux, parfois elle s'autorisait une fantaisie avec un tablier à fines fleurs, ou encore quelque chose de plus coloré.... Jamais de pantalon, jamais de maquillage, son seul luxe était une crème de jour, une boite plate bleue ou était écrit Nivéa. Je m'en souviens bien de cette boite parce que j'y avais le droit souvent moi aussi ! avant de partir à l'école, elle me bardait de crème pour me protéger du froid de l'hiver. La texture était épaisse et laissait une trace grasse sur le visage mais j'en aimais l'odeur.

C'était une grand-mère comme on les aime, une grand-mère comme dans les films, les vraies grand-mères d'antan, celles qui sont à la cuisine et qui font de bons gâteaux.

Le mardi c'était le jour de lessive, avec mon grand-père ils descendaient à la cave et passaient la matinée à laver le linge. Je me souviens de deux grandes cuves dont une avec un réchaud dessous pour faire bouillir le blanc. Ma grand-mère avait un gros bâton qu'elle faisait tourner dans le bac, affolant le linge de tous côtés et ajoutait petit à petit de la lessive à grosses paillettes. Mon grand-père faisait les allers et retours pour changer l'eau, rincer le linge, et parfois il la remplaçait dans le maniement du bâton. C'était un vrai travail de pro, un travail harassant et pourtant ils ne se plaignaient jamais.. Ce que je préférais dans cette matinée lessive c'était l'essoreuse, une machine sur pied avec deux rouleaux entre lesquels on passait le linge, lorsque j'étais en vacances, j'étais autorisée à m'en servir et je ne m'en privais pas, je passais et repassais les draps qui se raidissaient sous le rouleau et je voyais l'eau s'égoutter dans une bassine plaçée en dessous.

Lorsqu'il faisait beau on étendait le linge dehors, il y avait des fils à linge entre des poteaux sur toute la longueur du jardin et j'aimais voir les draps s'envoler au vent. Ma grand-mère étendait et moi je mettais les épingles, de grosses épingles en bois parfois très difficiles à ouvrir. Lorsqu'il pleuvait, le linge était étendu dans la cave, on accrochait alors les fils prévus à cet effet dans tous les sens et il y avait une petite pièce -ou étaient entreposées des conserves- qui servait elle aussi de lieu de séchage. J'aimais me cacher entre les chemises bien amarrés sur les fins fils de plastique. Quand la nuit tombait, ces chemises prenaient des allures monstrueuses et il n'était plus question pour moi de descendre à la cave chercher quoi que ce soit.

Un après-midi sur deux était consacré à la soupe et attention ce n'était pas une petite soupe. Elle récoltait minutieusement les légumes du potager et à chaque fois concoctait une soupe différente. Elle la faisait cuire dans un énorme récipient, il y en avait au moins 10 litres si ce n'est pas plus, il était immense, comme le chaudron de Panoramix et sa potion magique. Elle aurait pu faire sa soupe et la conserver toute la semaine, elle aurait été tranquille et aurait pu se prendre un peu de repos mais cette soupe ne faisait pratiquement qu'un repas, voire deux parfois. Tout le monde aimait la soupe de ma grand-mère et du coup elle en faisait la distribution. Le soir les voisins ou encore la famille arrivaient avec leur bouteille en verre pour se faire servir. En hiver, les amis passaient sur le coup de 17 h 30 pour boire un bol de soupe, comme on boirait une tasse de café. Il faisait froid c'était agréable, un bol, parfois un deuxième, tout ce petit monde était content et ça blaguait autour du liquide fumant. Pour moi la soupe c'était un délice, je la mangeais avec de grosses tartines de beurre que je trempais dedans, du beurre salé de préférence. Je me souviens du goût et de la texture.... une soupe toujours parfumée, pas trop épaisse, juste comme il faut, une soupe qui garde le goût des légumes frais du jardin. Je ne sais pas ce qu'elle mettait dedans, des épices surement et des aromates....oui des aromates certainement car il y en avait plein dans un petit carré de jardin. La soupe de « Mitch » -c'est comme ça que la surnommaient ses amis- était réputée et connue de tous.

Elle faisait de la liqueur de cassis aussi et j'adorais ce moment là. Je l'aidais à faire la cueillette, il y en avait plein le jardin. L'odeur m'enivrait et la couleur me fascinait. Elle gardait plein de petites bouteilles de toutes formes et quand elle les remplissait c'était magique. Là aussi, voisins, amis, famille avaient droit à leur petite fiole et parfois les après-midi, avec un morceau de gâteau on se buvait une petite liqueur. Je n'avais pas trop le droit, elle me disait que ce n'était pas bon pour les enfants, mais j'arrivais très vite à la faire changer d'avis, alors elle me donnait un tout petit verre de la taille d'un dé à coudre et je me délectais de son breuvage. Malheureusement pour moi le goût était éphémère parce que le verre était trop petit mais je ne me hasardais pas à en demander un deuxième. J'attendais sagement que les invités s'en aillent, et pendant que ma grand-mère les raccompagnait sur le pas de la porte, je lampais le fond des verres !!!

Il y avait toujours une cafetière fumante sur le poèle à charbon et je ne vous parle pas des crèpes et des gauffres, là aussi elle aurait pu ouvrir boutique. On sentait l'odeur jusque dans la rue et bien sur ça interpellait tout ceux qui passaient devant la maison et qui rappliquaient de plus belle.

Chez « Mitch » c'était la maison du bon dieu, il y avait toujours une assiette en plus et lorsque je lui demandais pourquoi elle me répondait « c'est l'assiette du pauvre », si quelqu'un vient à passer et qu'il a faim et bien il pourra toujours trouver ce qu'il faut ici ». Elle était comme ça ma grand-mère, et je suis fière de ce qu'elle était et de ce qu'elle m'a inculqué. Elle m'a appris à aimer et respecter les autres, elle m'a appris la solidarité et le partage et même si tout ça semble déplacé dans le monde où nous vivons aujourd'hui je conserve ces valeurs parce qu'elles sont en moi et que j'ai été façonnée avec.

Elle ne serait plus à la mode aujourd'hui ma grand-mère mais pour moi elle ne se démodera jamais. J'ai son image gravée dans ma mémoire pour toujours et y a des moments où elle me manque ma petite mémé adorée.