19

Un éclair blanc. Le néant qui se referme sur l’espace. Un soleil flamboyant de mille feux, plus tard. Les yeux qui se froncent. La nuit encore, plus longue. Puis des mains, beaucoup de mains. Elles palpent partout, de la tête aux pieds. Elles sont chaudes, mais puissantes. Des sons aussi… Un bip régulier, qui rythme les heures. Ou était-ce les jours ? Les paupières qui s’ouvrent sur des formes indistinctes. Elles émettent des borborygmes confus. Enfin, le son d’une voix claire, qui parvient comme une mélodie aux oreilles.

- Monsieur Bullman, vous m’entendez ?

- Où… Où suis-je ?

Sa langue était râpeuse, aussi rêche que du papier de verre.

- A l’hôpital Lenox Hill. Je suis le Docteur Saint-James. Je me suis occupé de vous durant la nuit.

- La nuit ? Ca fait combien de temps que je suis là ?

- Vous êtes arrivé il y a quelques heures à peine.

Les souvenirs affluèrent d’un seul tenant à sa mémoire. L’appartement plongé dans le noir, le Tatoué, les tortures, le venin, Jessica. Jessica ! Il retrouva l’usage de la parole, sous cette pensée.

- Mon amie ? Où est-elle ?

- On en parlera plus tard, reposez-vous maintenant.

Pourquoi sa voix semblait-elle si gênée ?, pensait-il. Il allait protester, exiger qu’on lui dise ce qu’elle avait, mais le médecin lui injectait déjà un sédatif, qui l'assoupit presque instantanément. Matt dormit tout le restant de la demi-journée. Lorsqu’il s’éveilla, il se sentait déjà mieux, peut-être sous l’emprise de la morphine qu’on lui administrait par une aiguille reliée à une poche. La chambre était spacieuse, peinte dans des tons crème. Un tableau représentant une scène champêtre apportait un peu de gaîté. Par la fenêtre, il observait les tours de Manhattan avec perplexité.

Il se demandait qui était l’homme (ou la femme ? ) à qui il devait la vie. Il s’était tant résigné à son sort que son intervention le surprit autant que le tueur. Il aurait aimé le rencontrer pour le remercier, mais il n’avait même pas vu son visage. Peut-être que le personnel soignant en saurait un peu plus, se disait-il. Il empoigna le bouton d’appel pour les avertir de son réveil, et attendit. Pendant ce court répit, il tenta de se mettre assis dans son lit, mais il retomba d’une masse sans y parvenir. Têtu, il réitéra, puis à l’aide de la poignée suspendue au-dessus de lui, il se redressa complètement. L’infirmière de permanence le trouva dans une position intermédiaire lorsqu’elle arriva. Elle le tança, ajusta ses oreillers pour le maintenir et contrôla les données des appareils placés autour de lui. Elle était jeune, et son badge indiquait qu’elle était encore étudiante. Lorsqu’elle parla, Matt était sous le charme de son accent, qu’il devinait oriental. Elle lui dit sa satisfaction de le voir réveillé et en pleine forme étant donné les circonstances, et lui expliqua qu’elle était stagiaire depuis deux mois à Lenox. Matt avait remarqué son trouble lorsque son drap glissa sur son corps à moitié dénudé, seulement vêtu de ces blouses bleues réservées aux patients. Il remit les couvertures dans leur position initiale. La jeune fille avait légèrement rosi. Puis, il lui posa les questions qui lui brûlaient les lèvres.

- Dites-moi… -Il lut le prénom sur le badge- Wafa… Qui m’a amené ici ?

- La police, je crois. Je n’étais pas là cette nuit, j’ai pris mon service à cinq heures. Votre dossier disait que les secours ont été appelés pour se rendre chez vous par un coup de téléphone anonyme. Vous êtes arrivés avec cette femme qui…

Comprenant qu’elle en disait trop, elle mit une main à sa bouche pour s’empêcher de parler, mais Matt insista.

- Je suis désolée, je ne peux pas vous en dire plus. Je ne suis pas autorisée à parler des patients avec qui que ce soit. Je dois juste prendre votre température et vérifier les doses de morphine. Vous avez subi des brûlures consécutives à une électrisation, et nous sommes en train de vérifier qu’il n’y a pas de lésions internes.

- S’il vous plait, Wafa. J’ai le droit de savoir où elle est, ce qu’elle a. Si je peux vous rassurer, je sais qu’elle était mal en point pendant l’agression. Je suis même quasiment certain qu’elle est morte.

La jeune fille hésita un long moment, qui parut durer une éternité. Elle devait peser sa compassion, mise face à sa rigueur professionnelle. Enfin, elle soupira, puis se décida. Pas dans le sens que Matt attendait.

- Je suis vraiment désolée, je ne peux pas…

Elle récupérait déjà ses affaires, puis fit demi-tour, en direction de la porte. Elle avait la main posée sur la poignée, lorsque Matt lui lança une supplique de la dernière chance.

- Wafa ?! Vous êtes mariée ? Vous avez un petit ami ?

Elle s’était raidie. La tête basse, elle suspendit son geste, puis se retourna. Ses yeux étaient humides. Elle avait perdu l’entrain qui l’animait une seconde plus tôt.

- Oui. Il est à Londres, pour ses études de chirurgie. On doit se marier au pays l’année prochaine, si tout va bien.

- Il vous manque, n’est ce pas ?

- Enormément.

- Vous aimeriez qu’on vous laisse dans l’ignorance s’il lui arrive quelque chose ?

- Je ne pense pas, non.

- Je vous en prie, dites-moi tout…

Elle reposa le plateau en inox qui lui encombrait les mains, puis s’approcha du lit. Elle prit au préalable la précaution de vérifier si quelqu’un arrivait dans le couloir. Satisfaite, elle s’assit en face lui et lui prit les mains. Son regard transpirait l’empathie.

- Ne dites rien au Docteur Saint-James, il me tuerait.

- Vous avez ma parole. Je dois savoir, c’est tout.

- Ecoutez, je ne sais pas ce qu’il s’est passé, mais vous êtes arrivés dans un sale état, tous les deux. Toute l’équipe a concentré ses efforts sur elle en priorité. Elle est restée inconsciente de son arrivée jusqu’à maintenant.

- Elle est morte ? C’est ça que vous essayez de me dire…

- Non, mais ça ne vaut guère mieux… Elle est dans un coma profond, et on n’a pas de prévisions optimistes pour l’avenir. Si elle tient les vingt quatre heures à venir, ça sera déjà mieux… Mais je crains que son cœur ne tienne pas le choc face aux nombreux coups qu’elle a reçu… On ne peut qu’attendre et espérer pour le moment. Si vous croyez en Dieu, je vous conseille de prier pour elle.

Elle lui tapota la main doucement, en signe de réconfort, puis sortit pour de bon. Matt ne savait pas s’il devait se réjouir ou se lamenter. Il était sûr qu’elle était morte, aussi une part de lui était heureuse de la savoir en vie, de savoir que sa poitrine accomplissait encore le miracle de la respiration. Une autre part se demandait si elle allait pouvoir sortir du coma sans séquelles. Il espérait qu’elle ne serait pas un des corps enchaînés dans les consciences pendant des années, avant qu’un proche prenne la douloureuse décision de laisser la nature faire son œuvre, en débranchant les assistances. Le Docteur arriva, interrompant ses pensées. Il avait la mine sombre, sans que Matt ne devine pourquoi. Saint-James fuyait son regard, l’esprit perdu sur l ‘horizon, à travers la fenêtre. Il lui parla, la tête fixée sur l’extérieur. Pas un moment, il ne se retourna pour lui faire face.

- Monsieur Bullman, je suis heureux de vous voir éveillé. L’épreuve que vous avez subie aurait terrassé plus d’un de mes patients. Vous devez votre salut à un passé que j’imagine sportif.

- Comment va Jessica ?

- Mlle Rampler est plongée dans un coma profond. Je ne vais pas vous mentir. Ses chances de rémission sont minces. On a relevé plusieurs fêlures, un traumatisme crânien, et elle a eu le foie presque explosé sous les impacts. En ce qui vous concerne, le courant électrique n’a pas causé de dommages internes, ce qui relève du miracle. Les points de sortie et d’entrée sont bien sûr carbonisés, mais c’est encore assez superficiel. Après votre sortie, vous devrez suivre un traitement et revenir nous voir pour des examens de contrôle.

- Et ce qu’on m’a injecté ?

- Un venin qui provient des branchies d’un poisson exotique. Rien de bien méchant, les effets sont temporaires. On vous a administré un antidote des plus communs avant votre arrivée… L’équipe de secours, peut-être…

- Ce n’est pas tout, Docteur… Que se passe-t-il ?

- Je voudrais dire avant toute chose que je me suis opposé à ce qu’ils vous rendent visite. Votre état est encore faible, et je ne suis pas d’accord, mais ils ont insisté lourdement, et je n’ai pas eu le choix.

- Qu’y a-t-il ?

- Des Agents Fédéraux veulent vous parler. Disons qu’ils ne sont pas dans de bonnes dispositions vous concernant.

- Faites-les entrer, répondit Matt avec fatalisme.

Le Docteur s’excusa une dernière fois et quitta la pièce. Matt l’entendit murmurer dans le couloir, et la porte s’ouvrit sur deux hommes en costume sombre. L’un d’eux était l’archétype du méchant flic des mauvais films policiers. Sa chemise tachée de graisse sortait de son pantalon élimé. Sa bedaine était en partie visible. C’était encore une victime de la junk-food avalée sur le tableau de bord d’une voiture, entre deux filatures. Bullman en avait rencontré plusieurs comme lui, au cours de ses reportages. Souvent idiots et imbus de leur personne, ils se planquaient derrière leur insigne pour chercher le respect, alors qu’il imaginait sans peine le même homme le soir. Il devait habiter un appartement miteux, et devait passer ses soirées en solitaire devant sa télé, en se goinfrant de bière et de chips. Son statut de célibataire se voyait aussi dans l’état de sa chemise, mal repassée. L’autre agent était plus distingué, aux antipodes de son collègue. Derrière de fines lunettes de vue, son regard était perçant, mettant très surement l’interlocuteur en face lui mal à l’aise. Il provoquait une certaine anxiété, que l’on soit coupable ou pas. Matt ne se laissait plus prendre à ce genre de jeu, même s’il était toujours impressionné et admiratif pour ce genre de personnes capables de créer une véritable présence dès qu’ils passaient la porte d’une pièce. Et incontestablement, celui-ci en était un des maîtres. Il lui présenta son insigne, imité par l’autre fédéral. Matt déduisit qu’il était le chef de ce duo atypique, puisqu’il parla le premier.

- Agent Marsh du FBI, et voici l’Agent Rupper. Vous êtes bien Matthew Bullman ?

- Oui. Installez-vous… Je vous aurais bien offert une boisson, mais je crains de devoir manquer à tous mes devoirs.

Marsh ignora l’ironie dans ses propos, mais Matt vit une lueur glacée s’allumer dans ses prunelles.

- Monsieur Bullman, depuis moins d’une semaine, vous attirez les tueurs comme les mouches attirent la merde.

- C’est le contraire, Agent Marsh.

- Pardon ?, répondit-il, sincèrement étonné.

- Oui, c’est le contraire. Les mouches… C’est elles qui sont attirées par la merde, pas l’inverse. Quoiqu’il existe une espèce de mouches à viande, mais on s’égare.

Marsh soupira longuement, puis se frotta les yeux, sous ses lunettes. Rupper se tenait dans son coin, près de la porte, l’air plus abruti que jamais. Matt était convaincu que ses facéties lui auraient valu une raclée sévère s’il se trouvait dans une salle d’interrogatoire, au lieu d’un lit d’hôpital.

- Ecoutez-moi, Bullman… Jouez au plus malin si vous voulez, mais ils finiront par vous avoir. J’ai eu l’Inspecteur Suisse qui vous a interrogé l’autre jour. Il était encore sur le coup de votre course-poursuite, et du centre de Zurich transformé en Chicago par un ressortissant Américain. Vous avez vu l’état de votre copine ?

- Agent Marsh, répondit Matt d’un ton où avait disparu toute ironie. Je ne peux pas vous en dire plus, puisque j’ignore qui ils sont, et ce qu’ils me veulent…

Marsh l’observait avec attention. Puis, il se redressa, et sortit de sa poche un sac plastique pour pièces à conviction. A l’intérieur, se trouvait un objet que Matt reconnut aussitôt. La réaction de surprise qu’il afficha brièvement n’échappa pas au policier.

- Ce ne serait pas cet anneau qu’ils poursuivent ? On l’a récupéré dans l’appartement, sur un meuble. Tout était parfaitement rangé, sauf ça. Vous avez l’air surpris de le revoir, je me trompe ?

- Non, non, pas du tout. Je suis juste embarrassé que vous l’ayez emballé dans ce sac, c’est tout.

- Pourquoi ? Que signifie-t-il pour vous ?... Ou bien pour eux ?

Matt transpirait à grosses gouttes. Il ne voulait pas parler à qui que ce soit de sa découverte. L’Agent du FBI attendait manifestement une réponse sur la provenance de la bague, autant qu’il lui en donne une.

- Pour eux qui, je sais pas. Pour moi, il s’agit d’un souvenir de mon père (pieux mensonge). Il a fait la campagne de Normandie, pendant la seconde guerre, et il l’avait prise sur un officier SS qu’il avait abattu. C’est pour cela qu’une croix gammée recouvre l’intérieur. Si vous pouviez me la rendre, ce serait sympa, j’y tiens beaucoup. Après tout, elle n’a rien à voir avec ce qu’il s’est passé chez Jessica.

- Mouais… Ecoutez, je vous la laisse. Vous savez que vous avez eu de la chance ? Le Tatoué était recherché par nos services depuis des années, et personne ne lui avait encore échappé.

Bullman parvint avec difficultés à s’arracher à la contemplation du sachet posé au pied de son lit. Il n’écoutait que d’une oreille distraite Marsh, et répondit d’un ton détaché.

- Vous savez, c’est surtout grâce à ce…

Il crut que son estomac allait se liquéfier quand il accorda son attention aux propos du policier, et ne finit pas sa phrase.

- … le flingue était dans votre main. On ne sait pas encore comment vous avez pu lui tirer dans le dos, en étant allongé de la sorte sur le lit. La balle, de petit calibre, a tout de même failli traverser tout son corps pour se loger dans un mur. Vous vous souvenez comment vous avez fait pour récupérer l’arme dans le chevet de Mlle Rampler, la pointer sur lui sans qu’il ne s’en aperçoive, et lui tirer dessus ?

Le jeune homme était abasourdi. Il était persuadé que quelqu’un était intervenu pour le sauver. Etait-il possible qu’il ait fait ce qu’on lui raconte, qu’il ne s’en souvienne plus ? Il en doutait. Il avait vu la main gantée, il avait vu le couteau danser sur sa peau quitter son torse, il avait vu le tueur mourir, puis tomber sur le sol. Mais alors ?...

- Monsieur Bullman ? Vous m’entendez ?

- Euh… Oui, oui. Pardon. Je suis à moitié dans les vapes, et je dois faire des efforts pour me concentrer. Je ne me souviens pas de la fin de l’agression. Il est possible en effet que cela se soit produit de la sorte, mais ma mémoire refuse de me communiquer comment.

- On va mettre ça sur le compte du venin paralysant qu’il vous a injecté. Juste avant de vous évanouir, vous avez probablement réussi l’impensable. Ou alors, le Tatoué était trop sûr de lui et n’a pas vérifié que tout était prêt. Souvent, ce qui perd les tueurs dans son genre, c’est l’excès de confiance en soi.

- Je risque quoi pour l’avoir tué ?

- Pas grand-chose. Sans le savoir, vous avez rendu un sacré service au FBI, et l’état de légitime défense devrait être retenu. Je m’en occupe… Néanmoins, je ne comprends pas non plus pourquoi le corps a vrillé sur lui-même avant de tomber. C’est rarissime…

- Moi non plus. Peut-être y-a-t-il un Dieu pour les miséricordieux, Agent Marsh.

- Peut-être… Je ne crois plus en Dieu depuis la mort de ma femme, et pas plus au Père Noël. Au cas où, ne quittez pas la ville sans me dire où vous allez, Bullman. Je ne voudrais pas vous revoir une nouvelle fois foutre le bordel dans un pays étranger. On a déjà assez de problèmes avec les autorités suisses. Autant que ça se passe sur notre sol… A bientôt…

Marsh et son acolyte repartirent en fermant la porte derrière eux. Matt était interloqué. Qui a pu le sauver, puis lui attribuer le mérite de son geste par la suite ? Il ne voulait plus y penser, aussi, il attrapa l’anneau, qu’il enfila autour du doigt. Comme la fois précédente, il sentait qu’il irradiait quelque chose de puissant. Ses douleurs s’amenuisèrent rapidement, comme si l’objet était doué de vie propre, et soignait ses blessures. Matt appela l’infirmière une nouvelle fois. Quelques secondes plus tard, Wafa refit sa réapparition.

- Wafa, débranchez-moi tout ça, s’il vous plait.

- Mais…

- Allez-y, faites-moi confiance.

- Je ne peux pas, vous devez rester au lit et vous reposer. C’est la morphine qui vous fait sentir mieux, si je l’enlève vous allez souffrir horriblement d’ici une heure ou deux.

- Eh bien, donnez-moi des comprimés dans ce cas. Enlevez-le ou je le fais moi-même.

- Je dois appeler le Docteur Saint-James. Attendez-moi là.

Matt commençait à se lever. La conversation avec les fédéraux, le mince espoir de voir Jessica s’en sortir, le retour de la bague, tout lui avait redonné de l’énergie. Sa démarche était un peu vacillante, mais il arrivait à gérer ses vertiges sans trop de difficultés. Saint-James arriva, plus maussade que jamais. Il semblait même furibard.

- Monsieur Bullman, recouchez-vous ! Vous n’êtes pas en état de sortir du lit.

- Docteur, je ne suis plus un enfant, je ne suis pas mort, et je peux m’occuper tout seul de moi.

- Vous savez ce que vous faites, jeune homme ? Avant de partir, vous devrez signer une décharge, et l’hôpital dégagera sa responsabilité en cas de complications. Pour ma part, j’affirmerai vous avoir mis en garde si vous deviez entamer une procédure contre l’établissement.

- Pas de soucis de ce côté-là. Donnez-moi des comprimés de morphine, et débranchez tout ça.

- Très bien, comme vous voudrez.

Il se dirigeait déjà dans la penderie, d’où il sortit les vêtements dans lesquels on l’avait conduit aux Urgences. Saint-James revint avec un document, pendant que Wafa finissait de lui poser un pansement sur le bras. La salle de bains de la chambre était petite et fonctionnelle. Bullman grimaça quand il vit son visage tuméfié dans le miroir au-dessus du lavabo. Il demanda à Wafa si elle avait sur elle du fond de teint. Elle se mit à sourire coquettement, et sortit le chercher au vestiaire. Matt en appliqua plusieurs couches sur ses hématomes. Ils ne disparaissaient pas complètement, mais au moins les passants n’appelleraient pas la police dès qu’il sortirait dans la rue. Il se trouvait même présentable. Aidé de l’infirmière, il enfila ses habits rapidement, signa la décharge, puis empocha la boite de médicaments que le médecin lui tendait. Il lui tendit une carte de visite, sur laquelle le logo du FBI s’étalait.

- C’est l’Agent Marsh qui me l’a confiée, à votre intention. Il m’a demandé que vous le préveniez de votre sortie, et que vous lui donniez la liste de vos futurs déplacements.

Sans un mot, Matt prit le carton de ses mains, et le glissa dans son portefeuille. Wafa quitta la pièce, après un dernier sourire timide. Il la gratifia d’un clin d’œil amical à l’insu du médecin. Il entra dans le couloir sans un regard pour le lit, Saint-James sur les talons.

- Docteur, je voudrais une dernière chose…

Les traits de l’homme s’adoucirent, pour la première fois depuis leur première rencontre. Matt lut même sur ses lèvres l’esquisse d’un sourire compatissant.

- J’ai compris… Suivez-moi.

Ils enfilaient les corridors interminables, aux sols plastiques luisants, prirent un ascenseur, longèrent un autre couloir, passèrent des portes coupe-feu. Les étages étaient encombrés de soignants en blouse blanche ou verte. De temps à autre, Saint-James donna des recommandations à ceux qu’ils croisaient. Il était sollicité en permanence. Une certaine fébrilité régnait en ces lieux. Matt reconnut chez le docteur un professionnalisme sans failles dans les consignes qu’il donnait. Il semblait connaître chacune des pathologies de chacun des patients de l’hôpital. Au détour de l’accueil, il lui expliqua qu’il était le dirigeant de l’établissement depuis six ans. Il arrivèrent enfin à la porte d’une chambre dont le mur était percé d’une baie vitrée. Quelqu’un avait descendu les stores, bouchant ainsi la vue de l’extérieur. Saint-James ouvrit lentement la porte, et l’invita à entrer. Il eut la décence de le laisser seul avec Jessica.

La pièce était plongée dans la pénombre. Les seuls bruits qui rompaient le silence étaient produits par des machines similaires à celles auquel il était relié, mais en nombre plus important. C’était le seul lien avec la vie qui l’unissait à elle. Il fixa un instant la courbe régulière sur un écran, puis trouva le courage de regarder le visage délicat de celle qu’il aimait. Les tuyaux qui sortaient de sa bouche, fixés à l’aide d’adhésif médical, étaient horribles à regarder. Ils glissaient tels une nuée de reptiles sous les draps, jusqu’à une obscure destination. Les yeux clos, elle avait l’air apaisée, malgré ce qu’elle avait supporté. Matt lui caressait longuement les cheveux en psalmodiant une litanie d’espoir et d’amour. Il s’aperçut qu’il pleurait. Des pleurs silencieux, mais abondants. Ses larmes s’écoulaient sous sa chemise, sur les nervures de son cou sans qu’il esquisse un geste pour les retenir. Il n’aurait pas assez de sa vie pour évacuer la culpabilité qui le rongeait. Sans qu’il explique pourquoi, une musique vint de loin dans sa mémoire. Il ne l’avait pas entendue depuis des années. La voix qui l’accompagnait était celle de sa mère, qui lui apparut en songe au bras de son père. Ils avaient retrouvé l’apparence de leur jeunesse, et ils lui souriaient. La chanson était celle qu’elle lui chantait lorsqu’il avait des angoisses avant de s’endormir, au cours de son enfance. Cela fonctionnait à tous les coups. Faite d’amour et de tendresse toute maternelle, elle faisait fuir les monstres cachés sous le lit et les peurs, elle rassurait sur les hommes et l’avenir, elle redonnait confiance aux plus faibles. Leur image s’incrusta entre lui et le corps étendu de Jessica. Les murs, le monitoring, les draps s’évanouirent autour de lui. Les lèvres de son père s’agitaient en silence, comme s’il lui parlait. Une aura très lumineuse irradiait autour de leur silhouette, mais bien qu’elle soit très intense, Matt n’était pas ébloui. Enfin, un son s’échappa des lèvres de son père.

- Matt, mon fils… Sois heureux pour nous. La maladie de ta mère n’était qu’un passage douloureux sur la Terre, mais nous sommes aujourd’hui à nouveau réunis.

- Papa, vous me manquez tous les deux, je suis perdu sans vous, et je ne sais plus quoi faire. Quand tu étais là, tu m’aidais, tu me conseillais. Maman m’entourait de ses bras, et je me sentais bien. Aujourd’hui, je tourne en rond…

- Tu es un homme mon fils, et tu as fait de nous les parents les plus fiers du monde. Ce n’est pas nous qui t’épaulions, c’est toi qui nous as aidés à avancer. Tes victoires étaient les notre, et nous pleurions dans notre chair tes blessures.

John Bullman baissa le regard sur Jessica, imité par Matt. La jeune fille était débarrassée de ses tubes, et souriait dans son sommeil.

- Papa, que va-t-il lui arriver ?

- Son heure n’est pas encore venue. Elle pour ça devra se battre et utiliser toutes ses ressources. C’est une guerrière, va accomplir la mission que je t’ai confiée en paix.

- Quelle mission ? J’ai retrouvé l’anneau, et je dois le mettre en sécurité.

- Tu te trompes lourdement. J’étais trop vieux et trop occupé par le conflit pour m’en occuper sérieusement. Maintenant que l’on connaît l’usage de ce bijou, rejoins le berceau de ce pouvoir pour empêcher des hommes cupides à l’utiliser. Quant à elle…

Il baissa à nouveau la tête pour observer Jessica.

- … nous veillerons sur elle avec ta mère. Elle est magnifique, Matt, vous allez former un couple idéal. Veillez à nous offrir des petits-enfants à votre image… Nous serons toujours auprès de vous, mon fils…

- Papa, non ! Reste encore ! J’ai besoin de vous, je veux…

Mais la musique s’éloignait déjà, emmenant avec elle l’image de ses parents. Les murs réapparurent, les canules d’intubation avec eux, puis les écrans. Matt observa le visage serein de Jessica, puis sursauta aux cris qui emplirent la pièce. Il se sentait secoué, giflé, puis il prit conscience de l’agitation autour de lui. Saint-James le dominait de toute sa hauteur et l’appelait.

- Monsieur Bullman, vous m’entendez ? Bon Dieu, mais que se passe-t-il ? Monsieur Bullman !

- Oui, oui, Docteur… Que m’est-il arrivé ?

- Vous vous êtes évanoui ! Je surveillais pour voir si tout allait bien, vous caressiez la tête de votre amie en lui parlant, et vous vous êtes effondré sur le sol sans raison. Quand je vous disais que vous n’êtes pas en état de sortir. Vous me croyez maintenant ?

- Oui, mais je vais devoir m’en aller quand même.

- Pourquoi ?

- Parce que j’ai une mission à accomplir.

- Une mission ?

- Parfaitement. C’est mon père qui me l’a dit.

Matt écarta doucement les mains du médecin incrédule, puis sortit de la chambre, non sans avoir adressé un « je t’aime » silencieux à Jessica. Il aurait juré que ses doigts s’étaient crispés après ça, comme si elle lui répondait.

Dehors, le soleil éclatait sur la ville, faisant fondre des plaques de neige sur les arbres, qui tombaient par morceaux en éclatant sur le sol. Les températures s’étaient radoucies, et il sentait la chaleur des rayons de l’astre à travers ses vêtements. Il se sentait mieux, et prenait comme un bon présage le climat qui devenait plus clément. Il héla un taxi qui attendait le client, et s’installa sur la banquette arrière. Le Vril allait payer pour Jessica, et il comptait bien les retrouver rapidement. Il lui faudrait pour commencer retourner à la source pour se replonger dans la genèse de l’histoire entre la famille Bullman et eux. Il prit le parti de contacter Marsh lorsqu’il serait arrivé. Après tout, par une si belle journée, pensa-t-il, rien ne presse. Il lui faudrait à peine une heure pour préparer sa valise et réserver une place à l’aéroport Kennedy. Il donna au chauffeur l’adresse d’un magasin de prêt-à-porter. Il ne voulait pas pour le moment retourner dans l’appartement de Jessica, il achèterait le nécessaire dans ce magasin, puis prendrait son vol. Oui, une belle journée pour une traque, pensait-il en se frottant les mains.