18

Matt se réveillait peu à peu. D’abord des sensations, puis des algies lancinantes, derrière le crâne, comme si son cerveau avait avalé une bourrasque. Il ne savait pas quelle heure il était, si l’on était en journée ou en pleine nuit, ni même où il se trouvait. Un essai pour ouvrir les yeux se mua en échec retentissant. Il lutta pour ne pas sombrer à nouveau dans le néant. Il ne reconnut pas les borborygmes qui semblaient sortir de sa bouche lorsqu’il demanda de l’eau. Il avait soif, horriblement soif. Puis, il pensa à Jessica. Plusieurs de ses muscles retrouvèrent instantanément leur vigueur, et il se redressa, paré à en découdre. Il fallait qu’il sache où elle était. Mais quelque chose retenait ses mains, ce qui l’horripilait. Il avait beau se débattre, grogner en se tortillant, rien n’y faisait, il était bloqué. Enfin, il réussit à entrouvrir ses paupières. Il était heureux de constater que l’appartement était toujours plongé dans le noir, il n’aurait pas supporté une lumière violente. Il devina qu’il était installé sur le fauteuil en cuir, installé devant le bureau de Jessica. L’ordinateur était éteint, et il ne distinguait pas grand chose dans le reflet de l’écran. Il posa les yeux sur ses mains entravées avec une épaisse corde nouée dans son dos. Il tenta de tourner la tête, mais une violente douleur dans les cervicales l’en dissuada. Ne pouvant rien voir, il se concentra sur les sons et les odeurs. Les effluves d’une eau de toilette bon marché mélangées à celles plus âcres de transpiration lui chatouillaient les narines. Il n’en connaissait pas la provenance, mais il se doutait qu’elle venait de son agresseur. Il entendait son souffle régulier derrière lui, ainsi que des bruits légers de déplacements d’objets, de tiroirs que l’on ouvre et que l’on referme, de tableaux que l’on déplace. A un moment, il l’entendit sortir de la pièce, et reprendre sa fouille dans la chambre, puis dans la salle de bains. Après quelques minutes, un juron étouffé parvint jusqu’à ses oreilles, puis les pas de l’homme revinrent près de lui. Il sentit à nouveau ce souffle chaud sur sa nuque, celui qu’il avait senti juste avant que le coup ne vienne le frapper. Puis, son univers se mit à tourner brusquement, et il se trouva face à lui. Il arrêta le mouvement du fauteuil d’une main ferme, puis se pencha sur Matt.

- Coucou, il est l’heure de se réveiller !

Les traits de l’homme étaient taillés comme avec une serpette. Une cicatrice flanquait sa joue droite d’un sillon rougeâtre. Ses lèvres figées dans un sourire sinistre dévoilaient des dents jaunies et tachées de nicotine. Ce qui étonna le plus le jeune Bullman étaient les tatouages qui recouvraient la plupart des morceaux visibles de sa peau. La plupart étaient morbides ou évoquaient des créatures hideuses. Il en devinait d’autres, dissimulés sous la fine épaisseur des cheveux ras de l’homme. Tout en lui transpirait la haine, la malveillance, et la soif de sang. Ses yeux étaient incapables de se fixer plus de trois secondes sur un point, en proie à la grande nervosité de leur propriétaire. Il aurait pu jurer y avoir décelé en leur centre une lueur rouge, comme pour certains animaux sauvages. Il attrapa un verre d’eau sur le bureau pour le projeter au visage de sa victime. L’ondée eut un aspect bienfaisant sur sa tempe endolorie.

- Eh ! Tu as entendu ? Je t’ai dit de te réveiller.

Son haleine était fétide, et Matt lutta pour en supporter l’odeur. Il pensa soudain à Jessica, et faillit hurler en l’imaginant dans les mains de ce type.

- Où est mon amie ? Que lui avez-vous fait ?

Pour toute réponse, le fauteuil se mit encore à tourner, d’une impulsion de la main, pour se trouver face au salon. Le canapé était de biais, par rapport à lui, mais Matt sentit ses entrailles se nouer. Jessica était étendue sur les coussins, un bras pendant vers le parquet, d’où perlait un filet continu de sang. Son visage délicat n’était plus qu’une masse de chairs à vif. Elle avait la bouche ouverte, et le front plissé comme sous l’effet d’une douleur intense. Sa jupe était remontée à hauteur de ses cuisses, et son chemisier était en lambeaux. Il observa intensément sa poitrine, espérant la voir se soulever et s’abaisser. Il laissa échapper une plainte primitive, comme celles que devaient pousser les premiers hommes, plus proches du loup. Le tueur semblait se repaître de sa peine, allant jusqu’à rire doucement. Il était le Mal à l’état pur. Les yeux et les joues trempés de larmes, Matt eut plusieurs fois le souffle coupé par les sanglots. Il s’en voulait de l’avoir mêlée à son histoire. Il sut dès lors que son bourreau ne lui laisserait aucune chance, et de toute façon, il ne pourrait plus vivre avec le poids de sa culpabilité. Il s’en moquait désormais. Mais avant, il souhaitait de toute son âme avoir l’opportunité de se venger. Jessica n’était peut-être pas la femme de sa vie, mais elle ne méritait pas pareil sort. Il rua encore quelque fois sur son fauteuil, jusqu’au moment où celui-ci bascula sur le parquet. Lorsque l’homme le releva, Matt eut accès à son épaule, et suffisamment de champ pour enfoncer à l’intérieur ses dents. Il serrait de toutes ses forces, jusqu’à un mouvement de recul de l’autre. Matt recracha un morceau de chair, mélangé à un bout d’étoffe, les mâchoires ensanglantées. L’autre tenait son membre endolori d’une main, en grimaçant et en gémissant.

- Je t’aurai au moins fait ça, salaud !, lança Matt d’un ton de défi. Je partirai plus tranquille.

Les yeux bestiaux de l’homme se réduisirent à deux fentes assassines. Il souleva sa main pour évaluer les dégâts, puis sans préambule envoya un direct sur l’autre tempe de Matt. Le siège glissa sur ses roulettes, pour finir sa course dans une table basse. Puis, il avança et enchaîna une série de coups sur le visage du journaliste, jusqu’à ce que ses jointures lui fassent mal. Les lèvres et les arcades sourcilières éclatées, le visage tuméfié et déformé par les coups, Matt regardait l’homme d’un œil torve. Il avait les deux poings sur les genoux, le dos courbé, et reprenait son souffle.

- Déjà fini ?, le provoqua-t-il d’une voix sifflante et ahanante. Quand j’allais dans le Bronx faire des reportages sur les gangs, ils allaient bien plus loin que cela. Même des gosses de dix ans font pire que ça, là-bas.

- Ta gueule !, hurla l’homme, avant de se jeter sur lui une nouvelle fois.

Un accès de rage sourde se libérait en lui. Il cognait au hasard, sans chercher autre chose que transformer Matt en punching-ball vivant. Lorsque le fauteuil tomba sur le sol, il ne le ramassa pas, pour évacuer sa fureur à coups de pieds. Bullman ne pût rien faire pour parer les chocs. Les rangers solides de l’homme entraient dans sa chair, fêlant au passage certains os. Parvenu à un certain seuil, Matt ne ressentit plus rien. La grêle continuait, mais la douleur s’était arrêtée, laissant la place à une torpeur croissante. D’ici peu, ce serait fini, il le savait. Son cœur n’allait pas supporter le traitement plus longtemps et se figerait, lui apportant la délivrance. Mais soudain, tout s’arrêta. L’homme se redressa avec mépris et le toisa de toute sa hauteur. Il lui cracha au visage, et le releva une dernière fois. Matt s’était vomi dessus, et ses vêtements étaient couverts de bile, faisant flotter une odeur nauséabonde dans l’appartement. L’homme s’approcha avec précautions pour lui murmurer à l’oreille, d’une voix chargée de menaces et de promesses.

- Ecoute-moi bien, petit con… J’ai pris beaucoup de plaisir avec ta copine, mais elle ne savait rien. Tu vas la rejoindre, sois-en persuadé… Mais avant, tu parleras. Je dois savoir où tu as caché ce qui appartient à ceux qui me payent. Tu me supplieras jusqu’au bout de t’achever. Ce que tu as reçu là n’est qu’un hors d’œuvre… Je me fais peur à moi-même parfois, tant je suis capable de cruauté… Tu dois me connaître, on m’appelle le Tatoué.

A ces mots et malgré la douleur, Matt se raidit. Personne n’avait vu son visage, ou ne s’était encore vanté de lui avoir échappé. Le Tatoué était un tueur à gages impitoyable. Il fallait souvent plusieurs jours avant que l’on réussisse à identifier ses victimes, tant il s’acharnait sur eux. Matt se souvenait de cet industriel retrouvé mort à son domicile un ou deux ans auparavant, les testicules découpés de son vivant et enfoncés dans sa bouche. Le pauvre homme avait connu une longue agonie en s’étouffant de la sorte. Le tueur avait poussé le vice jusqu’à positionner le cadavre dans une mise en scène scabreuse que les journaux n’avaient pas voulu révéler. C’est ainsi que sa fille de vingt ans l’avait retrouvé le lendemain matin. Il y avait aussi ce truand notoire retrouvé dévoré vif par des chiens que le Tatoué avait rendu agressifs et affamés. La plupart de ses semblables faisaient ce travail pour l’argent, lui le faisait pour le plaisir. Il n’était pas rare qu’il fasse des extras pour son compte. Touqs ceux qui avaient fait appel à ses services craignaient qu’un jour ils ne deviennent une cible à leur tour. Jusqu’à présent, toutes les recherches pour le localiser avaient échouées. Il se targuait d’un tableau de chasse incroyable. Pas une semaine ne se passait à New York sans qu’un journal ou un policier ne parle de lui. Il était en passe de devenir une légende urbaine, entre mythe et réalité. Et c’est ce monstre, qu’on ne peut qualifier d’homme, qui se tenait devant lui ce soir. Il était maintenant persuadé qu’il parlerait, personne ne résistait sous sa torture. Tout n’était question que de temps, et il était de notoriété que le Tatoué était patient.

Pour le moment, le tueur avait quitté les lieux, et revint après quelques secondes avec un seau rempli d’eau. Il s’était soigné à l’aide d’un pansement qui recouvrait l’endroit où il lui avait arraché la chair. Il vida le pot sur le corps de Matt, puis le jeta derrière lui. Le récipient alla rebondir sur le corps de Jessica, avant de disparaître à côté du canapé. Le tueur n’avait plus dans les prunelles la férocité qu’il manifestait quelques minutes auparavant. Matt y lisait maintenant une froide détermination, que venait compléter l’excitation que provoquait la proximité d’un désir intense. Matt le comparait à un lion qui tourne dans sa cage, dans l’attente de son repas quotidien. Le rythme de sa voix était plus effréné.

- Tu as de la chance, tu sais. Mes commanditaires m’ont demandé de te faire parler en y allant en douceur. Ils m’ont aussi dit qu’une fois que j’aurai l’information, je pourrai faire ce que je veux de toi. Je vais te concocter un programme spécial, tu peux me croire. Tu sais, j’aime pas mal me servir de ce qu’il y a chez mes sujets pour faire mon job. J’aime assez ce côté : « tu finis ta vie avec les objets que tu as aimés, qui t’ont entouré ». C’est un peu rigolo et ironique, non ? Une fois, je me souviens, j’ai massacré une vieille avec une canne accrochée au mur. J’ai fini par comprendre que c’était celle de son mari. Le vieux était mort un peu plus tôt, et elle avait accroché ce souvenir de guerre en souvenir de lui. Touchant, non ? Ah, au fait… Ca ne te dérange pas de bavarder un peu ? Ce n’est pas parce que je suis au boulot, et que tu vas mourir qu’on ne doit pas se connaître un peu mieux, non ?

Tout en parlant, le Tatoué était en train de tourner dans le salon, quand il repéra ce qu’il cherchait. Une lampe avec un abat-jour tendu de lin attira son attention. Il la débrancha, puis revint avec elle auprès de Matt.

- Tu vois, j’aime aussi gagner du temps. Le seau d’eau avait deux avantages. Un, te réveiller et nettoyer. Deux, j’avais besoin que ton corps soit mouillé. En principe, il conduit mieux le courant, comme cela.

Sur ces mots, il se mit à arracher le câble d’alimentation, et à dénuder les deux fils. Un vieux film de guerre, du type des Rambo, revint à la mémoire de Matt. Dans l’une des scènes, un soldat américain était torturé par un asiatique à l’allure caricaturale. Le pauvre bougre était attaché sur un sommier métallique dans lequel le bourreau faisait circuler un puissant courant électrique. L’acteur se tortillait dans tous les sens pour simuler maladroitement l’électrocution. Il ne savait plus si le Marine avait craqué ou pas, mais il n’aurait jamais pensé être un jour à sa place. Et il ne s’agissait pas d’un film. Le Tatoué avait déjà fixé avec du scotch épais les deux fils sur ses bras, et approcha le fauteuil d’une prise de courant, à côté de l’ordinateur. Il débrancha les fiches enfoncées à l’intérieur, enfonça la sienne, puis satisfait, il se tourna vers Bullman. Il pointait fièrement dans sa direction le variateur qui permettait à l’origine de tamiser la lumière. Bien que déjà trempé jusqu’aux os d’une eau glacée, Matt sentait de la transpiration dégouliner le long de sa colonne vertébrale.

- Bon, tu connais le principe, je suppose. Si tu parles gentiment, ça ira un peu plus vite, sinon, ça risque d’être plus long. Personnellement, prends ton temps, j’aime m’amuser un moment. Enfin, pour la forme, je vais te poser la question… Où est le truc que l’on cherche ?

- Si tu allais te faire enculer, espèce de cinglé ?

- Mauvaise réponse…

La douleur se propagea dans tout son corps instantanément quand le Tatoué poussa le bouton de commande au tiers de sa course. Les muscles tétanisés, le cœur battant à tout rompre, Matt avait les yeux exorbités. Il percevait au loin les grésillements terribles que produisaient les électrons qui passaient des câbles à ses bras. Ses mains étaient crispées sur les accoudoirs, au point de faillir les arracher. Il était plié dans une position bizarre, la poitrine dressée vers le plafond, un peu comme la forme courbée d’une banane. Avant de commencer, le tueur avait ôté les chaussures qu’il portait. Aussi, le courant s’échappait par ses pieds dans la flaque d’eau sur le sol. Comme elle était arrivée, la souffrance s’interrompit aussi vite. Il retomba sur le dossier en cuir, le souffle court. Une odeur de chairs brûlées lui bouchait les narines. Il avait la tête baissée, qui lui faisait plus mal que jamais. De ses cheveux en bataille, s’écoulaient en larmes translucides des gouttes d’eau, qui vinrent mourir sur ses cuisses. Le léger son qu’elles produisaient en s’écrasant sur son pantalon donnait à ses tympans l’illusion d’être des cloches sonnant à toute volée. Le Tatoué lui offrit quelques instants de répit, le temps pour Bullman de pouvoir à nouveau parler. Puis il reprit la parole d’un ton amusé.

- Tu as aimé ? Dis-toi bien que je n’étais pas à fond. En principe, je n’ai pas besoin d’y arriver, tout le monde parle avant. Une question simple, pour continuer. Prends ça comme une pause… C’est quoi ce qu’ils cherchent ?

- Une bague, répondit-il.

- Eh bien, tu vois ! Tu deviens raisonnable. Et où as-tu mis cette foutue bague, mon petit Bullman ?

- Je crois…

- Oui ?

- Je crois que je l’ai laissée dans la culotte de ta mère, quand j’y ai fourré la main.

- Tu me déçois, dit-il d’un ton faussement contrit. Je te croyais plus intelligent que cela… Tiens, pour ma mère…

Il tourna cette fois-ci le bouton au maximum de la capacité du variateur. Il serrait les dents de colère contre l’obstination de Matt qu’il estimait plus imbécile que courageuse. Celui-ci ressentit ce coup-ci un tourment sans nom. Il sentait les arcs électriques parcourir sa voûte plantaire, la brûlure déchirante à chacun de leurs points d’impact. Sa cervelle semblait sur le point d’éclater, et ses yeux sortir de leurs orbites pour rouler jusqu’aux pieds du tueur. Il n’était plus que la masse conductrice d’un flux qui le tuerait. Chacun de ses organes recevait des décharges qui les réduisaient à l’état de viande grillée. Il percevait au fond de lui-même la bataille perdue d’avance que menait son cœur. Puis encore une fois, tout s’arrêta, cette fois, grâce à l’intervention du disjoncteur, sur le tableau électrique. Le Tatoué jura, débrancha la fiche, puis partit en pestant au tableau général pour le réenclencher. Lorsqu’il revint, il rebrancha son installation, s’assit lourdement sur le sol et examina sa victime un moment. Sa voix se fit plus douce, presque charmeuse.

- Tu as fait augmenter l’intensité dans le circuit jusqu’à faire sauter les plombs. Je n’ai jamais vu un mec aussi borné que toi, mon gars. Maintenant, dis-moi tout, ou je te découpe morceau par morceau. Je n’oublie pas ce que tu m’as fait à l’épaule, mais je suis prêt à faire un geste pour humaniser un peu ta fin.

Matt n’en pouvait plus. Il n’était plus assez inconscient pour encore le provoquer. La bouche à moitié paralysée, il eut du mal à prononcer le moindre son. Prenant son mutisme pour un refus, son bourreau remis la main sur le bouton pour une nouvelle séance. Juste au moment où il allait connecter Matt au réseau, un mot s’échappa de sa gorge, presque une plainte.

- Non !

Surpris, le Tatoué se retourna lentement, la menace représentée par la fiche brandie dans ses mains. Ses yeux s’ouvrirent entièrement, et il attendit. Matt reprit sa respiration au prix d’un effort qu’il crut pouvoir le terrasser. Tous les muscles de son visage suppliaient le bourreau de lui accorder un répit, fut-il fugace.

- Qu’y-a-t-il ? Tu as quelque chose à me dire ?

- La bague… Je vais parler…

- Tu es sûr ? Ce serait dommage que le jeu ne dure pas plus longtemps, mais je suis disposé à t’écouter. Si tu me racontes des conneries, je préfère te prévenir que tu vas le payer cher.

- Non, non, croyez moi… Elle se trouve dans le fauteuil passager de ma voiture.

Le Tatoué se releva et s’approcha de Matt en le fixant, comme s’il cherchait dans ses iris la probabilité qu’il lui dise un mensonge. Puis, il sortit de son champ de vision, et il l’entendit farfouiller dans les poches de sa veste. Il réapparut en lui montrant un trousseau de clés.

- Ce sont celles de ta caisse ?

Bullman approuva d’un signe de tête silencieux.

- Tu m’as dis qu’elle est dans le siège ? Comment je la trouve ?

- Fouillez dans une coupure que j‘ai faite près du levier de vitesse. Je l’ai creusée hier avec un cutter. Plongez la main au cœur de la mousse, vous devriez la trouver.

- Tu as intérêt que je la trouve. Ne fais pas le con en attendant.

Puis, il sortit de l’appartement, le claquement de la porte résonnant dans l’appartement comme un couperet. Matt avait mal partout, et il ne voyait pas comment il se sortirait des griffes de ce cinglé. Il avait quelques minutes devant lui. Il tenta de briser ses liens, mais ils étaient solidement noués autour de ses bras. Pas la peine non plus de tenter de les ronger à coup de dents, il parvenait à peine à tourner la tête. A force de se contorsionner, il parvint toutefois à faire tourner le fauteuil, jusqu’à apercevoir Jessica. Eperdu d’espoir, il l’appela plusieurs fois, puis siffla, sans qu’elle ne réponde. Sa peau d’ordinaire d’un rose bonbon avait tourné au gris souris, sous la lumière tamisée par les persiennes de l’appartement. Il se maudit encore de l’avoir embarquée là-dedans. Elle était probablement morte, et il s’en estimait responsable. Il ne connaissait même pas ses parents, et ce frère dont elle lui avait parlé quelquefois. Que penseraient-ils de cet inconnu par la faute de qui elle leur a été enlevée ? C’était cette pensée qui lui offrait le plus de tourments. Pour sa part, il s’estimait prêt à mourir. En dehors de quelques amis, de quelques collègues, il n’avait plus de famille avec qui il se sentait proche. Sa disparition ne causerait pas un grand chagrin autour de lui, tout juste quelques larmes vite séchées pour certaines relations. Il souhaitait juste que la Faucheuse lui rende visite assez vite pour ne pas avoir à subir trop longtemps les tortures sadiques du Tatoué. Sous ses bons soins, il avait perdu tout espoir de sortir de l’appartement autrement que sur une civière. Il fouilla tout de même le bureau du regard, seul meuble à sa portée, pour rechercher un objet tranchant. Tout ce qu’il vit était le coupe papier en argent ciselé rangé dans un pot à crayons. Ses pieds étaient eux aussi entravés. Il donna à son corps plusieurs à-coups, mais le siège ne bougea pas. Tout juste parvenait-il à le faire tressaillir sur ses roulettes.

Un soupir profond s’échappa de sa poitrine. Il se souvint soudain du revolver que Jessica cachait dans le tiroir de sa table de nuit. Petite, nacrée et finement décorée, l’arme était parfaite pour une femme. Elle manquait de précision, et risquait d’éclater à la tête de celui qui aurait été assez audacieux pour l’essayer. Il s’était souvent moqué d’elle à ce sujet, mais il aurait tant aimé l’avoir dans les mains en ce moment. En son for intérieur, il était surpris qu’une parcelle de lui cherche encore des solutions, élabore des plans de défense et analyse la situation. Il mit ceci sur le compte de l’instinct de survie, ce programme inconscient inscrit dans nos gênes, et qui ordonne au corps de trouver la force de subsister, quoiqu’il arrive. Dans la rue, une voiture de police passa en trombe, sirènes hurlantes. Il fut pris par l’espoir qu’elle s’arrêterait, puis que les hommes le délivreraient. Son vœu eut une réalité éphémère. Sans ralentir, l’automobile continua sa route, et le timbre agressif de la mélodie policière s’estompa peu à peu. Dans la seconde, le Tatoué actionna les serrures de la porte de l’appartement, puis fit une entrée triomphale dans le salon. Il brandissait l’anneau que Matt avait voulu protéger, puis le posa sur une console, avant de revenir vers lui. Bullman sursauta quand la lame acérée d’un couteau de chasse fit son apparition devant lui. Sans mot dire, le tueur fit danser l’arme devant son visage, frôlant les veines de son cou, faisant sauter les boutons de sa chemise. Le contact glacé du métal lui donna la chair de poule. Puis, à sa grande surprise, le Tatoué l’orienta vers son dos, et trancha les liens qui le retenaient au fauteuil d’un geste brusque et précis. Il chuchota avec une pointe d’excitation où perçait la satisfaction du dominateur, celle animale, que l’on ressent lorsque l’on a les pleins pouvoirs sur sa proie.

- Tu as eu peur, hein ! Je joue avec tes nerfs pour faire durer le jeu entre nous. Tu ne m’as pas menti, c’est bien… Malgré ce que tu m’as fait tout à l’heure…

Il fit une pause pour jeter un œil sur son épaule endolorie. Le pansement avait déjà perdu sa couleur pour prendre celle du sang.

- … Je vais tacher d’aller vite. Je n’ai plus trop de temps devant moi avant que le gardien ne se demande ce que je fous là. Allez, lève-toi !

En s’aidant des accoudoirs, Matt se mit péniblement debout. La tête lui tournait, et il crut qu’il allait vomir tous ses intestins. Arrivé à ce stade, il n’avait plus la sensation d’avoir mal. L’homme lui donna une bourrade pour l’inciter à aller plus vite. Du canon d’une arme, il l’invita à aller dans la chambre. Marcher s’avéra une épreuve difficile. Ses pieds brûlés refusaient de s’appuyer sur le sol, et ses jambes eurent du mal à lui obéir. Il résista à la tentation de palper Jessica au passage, et un regard sur ses yeux clos lui brisa le cœur. Il aurait juré qu’elle ressemblait à un ange, ainsi lovée sur le canapé. Toute tension avait quitté son visage, et elle semblait apaisée, presque endormie.

Dans l’étroit couloir, un vertige le saisit, et il dût s’appuyer au mur pour continuer d’avancer. Le Tatoué s’impatienta, et lui envoya un coup de pied rageur derrière les genoux. Matt s’affaissa sur le parquet, quand l’homme le décolla du sol en agrippant ses cheveux dans son poing fermé. Après deux mètres, il lâcha prise, une touffe emmêlée dans ses doigts. Il cria presque à présent.

- Avance ! J’ai pas la journée devant moi, et j’ai encore une visite à faire après toi.

Bon gré, mal gré, Matt parvint enfin à la chambre, où il s’écroula sur le lit. Le tatoué reprit le monologue exalté qu’il avait entamé lorsqu’il préparait le réseau électrique auparavant. Il tournait autour du matelas en donnant son avis sur telle ou telle décoration, tel ou tel meuble. La pièce était décorée dans le style africain. Un masque de sorcier était accroché au mur, le lit était en ébène, recouvert de voilages rouges. Une lampe discrète diffusait un lumière orangée dans un angle. Les motifs du papier peint avaient des allures de brousse. Matt avait aimé cette chambre dès qu’il en avait franchi le seuil pour la première fois. Il avait toujours reconnu le bon goût de Jessica en, matière de décoration intérieure. Elle avait l’art de mêler à la perfection les objets et les couleurs. Il se souvenait des émissions de relooking qu’ils avaient regardées ensemble, celles où des animateurs déchaînés cassaient tout chez un particulier pour refaire les aménagements de neuf. Elle exerçait un sens critique sur les choix, bien souvent justifiés. Se souvenir de ça à ce moment, et se trouver dans cette pièce lui apportait un certain réconfort. Le lieu de sa mise à mort serait celui où il avait passé plusieurs soirées heureuses, dans les bras soyeux de son amie. Rejoindre le paradis avec l’image de ses mains douces et fines, son visage exalté lors de la jouissance serait le plus beau des cadeaux. Et c’est là qu’il prit conscience qu’il l’aimait. Le brouillard qui voilait les limbes de son cerveau s’était envolé, pour laisser la place à l’évidence. Et c’était parce que c’était trop tard, qu’il se mit à pleurer. A l’heure du bilan, on se laisse aller à l’acidité des regrets. Le sien était celui de ne pas avoir ouvert les yeux sur ses sentiments, et de ne pas avoir prononcé cette phrase si simple et si difficile à envoyer : je t’aime. Il laissa les sillons salés parcourir ses joues, pendant que le Tatoué lui expliqua ce qu’il avait prévu pour lui.

- Tu vois, je fais te faire une piqûre qui contient un venin de je ne sais plus quelle bestiole. C’est un genre de poisson rare du Pacifique, d’après ce que celui qui me l’a fourgué m’a expliqué. Ce qui m’intéresse, c’est les effets qu’il produit. Il va te paralyser, ce qui me permettra d’être tranquille pendant que je ferai mon job. Ne t’inquiète pas, tu ne ressentiras plus rien, mais tes yeux verront ce qu’il se passe. Une fois que le truc aura agi, je t’ouvrirai le ventre, et je sortirai tes entrailles pour les pendre au-dessus du lit. Ca fera une jolie guirlande. C’est pas encore Noël, je sais, mais bon, on n’est jamais trop en avance pour faire un cadeau aux flics. Crois-moi, tu vas adorer me voir sortir tes organes un à un. Je l’ai fait une fois ou deux, et j’ai kiffé les yeux des types quand je l’ai fait. La mort vient assez lentement en plus pour que je m’amuse un peu. Depuis le début, j’ai préféré mélanger le plaisir et le travail. C’est plus sympa, non ? Quand je pense que mon vieux voulait que je sois peintre en bâtiment, comme lui. Et quand je vois où ça l’a mené… Il est mort à tout juste cinquante balais, les poumons bouffés par la peinture. Eh, mais tu pleures ? C’est pas la peine, tu sais… C’était un enfoiré de première qui me tapait dessus dès qu’il était bourré. Et il l’était souvent, tu m’as compris… Bon, on attaque ?

Matt n’avait plus la force pour réagir. Tout juste émit-il quelques grognements de protestations, ignorés par son bourreau. Ce dernier sortit une petite trousse médicale de sa poche arrière de pantalon. Il en sortit une seringue stérilisée, et un petit flacon. Après avoir extrait le produit et chassé l’air du tube, il s’approcha de Matt.

- Tu m’excuses, je n’ai pas d’alcool pour nettoyer avant de percer. Ce n’est pas grave, n’est ce pas ? Ca me fait penser à la question sans réponse : Pourquoi désinfecte-t-on toujours le bras du condamné avant de faire l’injection létale ? Tordant, non, quand on y pense ?

Il partit dans un éclat de rire solitaire. Bullman ne partageait pas vraiment son hilarité, il était pressé d’en finir. Déjà l’aiguille s’enfonçait sous sa peau, cherchant une veine. Quand le tueur appuya sur la seringue, il ressentit une légère brûlure quand le produit étranger se faufila dans le sang. Il le sentait évoluer dans ses membres, mélangé aux globules, pompé puis renvoyé par le cœur. La diffusion se faisait peu à peu. L’engourdissement le gagnait peu à peu, précédé d’une grande fatigue. Matt essayait de faire jouer ses doigts sur le drap de soie, comme s’il frappait une mélodie silencieuse, mais très vite, ils s’abattirent sans qu’il puisse les soulever. Il avait le sentiment de peser une tonne, et eut l’impression de voler au-dessus de son corps. Ce qui l’effrayait était cette grande conscience qui l’habitait alors que son corps ne lui obéissait plus. Il hurlait à s’en brûler les poumons, mais aucun son ne sortait de ce corps déjà inerte qui était le sien. Quand il vit le tueur sortir un couteau effilé, son esprit revint habiter son enveloppe charnelle. Contrairement à ce qu’avait annoncé son bourreau, la douleur était là, même si elle n’était plus que psychologique. L’homme approchait avec arme, un éclair de cruauté dans les yeux, et entamait ses vêtements pour laisser libre l’accès à son torse. Il imaginait la pointe qui tailladait légèrement la peau, et il roula les yeux en tous sens lorsqu’il aperçut la première goutte de sang. Alors qu’il allait porter le coup fatal, Matt n’en crut pas ce qu’il voyait.

Le Tatoué écarta la lame, puis se redressa sans crier gare. Il gardait la bouche ouverte, les yeux exorbités, comme sous la surprise d’un mauvais tour. Puis, un filet de sang sortit de sa bouche, coula sur son menton. Matt ne comprenait pas ce qu’il lui arrivait. Enfin, le tueur déjà mort s’effondra doucement sur le sol, jusqu’à disparaître de sa vue. Le reste ne fut qu’un mystère pour lui. Il sentait sans qu’il puisse jurer que cela était vrai qu’on lui injectait un autre produit. Des mains gantées de noir palpaient sa peau avec douceur mais empressement, cherchant un pouls sous les côtés. Exténué, Matt sombra dans l’inconscience avec soulagement. Quelqu’un venait de le sauver, même s’il ignorait comment, qui, et pourquoi. Sa seule certitude était qu’il avait une chance de s’en tirer. Ce fut sa dernière pensée, avant que la deuxième drogue qu’on lui avait administré l’endormit pour de bon.