17

En repartant vers la maison, mille pensées se bousculaient dans la tête de Matt. Les mots du professeur se perdaient dans les méandres de son esprit sans parvenir à toucher son cerveau, fourmillant d’activité. La terreur qu’il avait ressentie en Suisse s’était muée en une colère sourde, et il s’admonestait rétrospectivement de l’audace qu’il avait eue de suivre et provoquer l’homme qui les surveillait. Les choses auraient pu très mal se terminer. L’autre était armé, et ce que Matt avait lu dans ses yeux l’avait faisait frissonner. Sans nul doute l’aurait-il abattu s’il s’était entêté à le suivre. Cela faisait deux fois en quelques heures qu’on le menaçait d’un revolver, ce qui faisait déjà plus que lorsqu’il était parti en reportage en Irak, ou au cœur des milices paramilitaires du Sud des Etats-Unis. Il y avait côtoyé l’omniprésence des armes, pris la mesure de leur pouvoir destructeur, mais elle n’étaient pas pointées sur lui. En l’occurrence, il n’avait jamais été l’ennemi, même si les journalistes étaient considérés d’un œil mauvais aussi bien pour l’armée que pour les groupuscules. Dans un instant de doute, il s’était résigné à restituer l’anneau au Vril, pour obtenir enfin la paix. Il s’en ouvrit à Silberman qui l’en dissuada. Le vieil homme avait refermé tant bien que mal le portillon à l’aide de câbles d’acier, retenus par un gros cadenas. Il était sous le coup d’une émotion violente, peut-être autant que lorsque le convoi qui l’emmenait avec sa famille s’était arrêté aux portes d’Auschwitz pendant la guerre. Ce qu’il confirma aussitôt d’une voix moins placide qu’elle l’était une heure plus tôt.

- Jamais ! Ne leur remettez jamais ça ! L’usage qu’ils en feraient serait bien plus dangereux pour l’humanité que ce qu’on pu faire les nazis en à peine 3 ou 4 ans. C’est la première fois que j’approche de si près l’un d’entre eux. Lorsque j’étais enfant, j’étais effrayé par le croque-mitaine. Adulte, ce sont eux qui me font faire des cauchemars la nuit. Ils sont bien plus cruels et manipulateurs que la division SS « Totenkopf », celle chargée de la surveillance des camps de la mort. Et croyez-moi, ces enfoirés de Nazis étaient déjà bien capables du pire. Pourtant, ils étaient eux-mêmes contrôlés insidieusement par la confrérie. Lors de mes recherches sur leur compte il y a plusieurs années, j’ai été convoqué un soir par le recteur de la faculté. Il m’a menacé de licenciement immédiat si je continuais mon enquête. Malgré mes protestations, il n’a rien voulu savoir. J’ai dû m’engager à détruire toutes mes notes, et promettre d’oublier leur existence.

- Que s’était-il passé ?

- J’ai fini par comprendre qu’en haut lieu on avait eu vent de mes recherches. Je devais déranger quelqu’un, et le recteur a été mis sous pression pour mes faire abandonner. Je pense à un chantage. Vous apprendrez vite qu’il est rare qu’ils se salissent les mains eux-mêmes. Ils emploient souvent malgré eux des gens en dehors de tout, mais sur lesquels ils conservent un moyen d’en faire leur marionnette. Ainsi, en cas de découverte, ces gens ne savent rien de leur employeur. Et le lien vers la source est vite tari. Cela n’a d’ailleurs pas porté chance au recteur.

- Comment cela ?

- Il est mort deux semaines plus tard dans un accident de voiture, que j’ai toujours trouvé suspect. On a retrouvé la carcasse en contrebas d’une route à flanc de colline, à moitié embrasée. Après analyses sur le cadavre, le légiste a trouvé un taux d’alcoolémie très élevé dans le sang. La police a vite bouclé l’enquête, en requalifiant le tout en soirée d’ivresse qui a mal tourné.

- Pourquoi vous le pensez douteux, s’il s’agissait d’un banal accident ?

- A cause d’une récente intolérance à l’alcool qu’il avait développée. A chaque verre, son visage se teintait de plaques rouges, il éternuait sans cesse. Il m’avait confié un jour ne plus pouvoir supporter une seule goutte. Lorsque j’ai évoqué ce point aux autorités, on m’a gentiment conseillé de me mêler de mes affaires, et de les laisser travailler. J’ai acquis la conviction, à compter de ce jour, que le Vril avait infiltré les sphères les plus influentes, jusque sur le sol américain. Venez, rentrons continuer cette conversation autour d’un chocolat chaud.

- Vous avez contacté la police ?

- Pourquoi faire ? Pour une misérable serre que j’ai cassée par inadvertance ? Certainement pas ! Il faudrait en plus leur expliquer tout de A à Z… Votre présence, ce que recherchais ce type, et tout le tralala… On n’a plus le temps, allons-y !

Une bouffée bienfaisante de chaleur leur fouetta le visage lorsqu’ils entrèrent dans la maison. Ils abandonnèrent sur un paillasson leurs chaussures dégoulinantes pour se réfugier dans le salon, près de la cheminée. Silberman partit tirer les rideaux sur les fenêtres, non sans avoir jeté un œil sur les alentours. Puis, il s’approcha d’une console posée dans un angle de la pièce pour ouvrir un panneau en métal blanc, qui dissimulait un tableau électrique.

- L’alarme, expliqua-t-il. L’ancien propriétaire était un parano armé jusqu’aux dents. Jusqu’à ce jour, ce coin était plutôt tranquille, et je n’avais quasiment jamais eu besoin de m’en servir, mais après ce qui vient de nous arriver, je trouve cela plus prudent.

- Vous savez, Professeur, il ne reviendra probablement pas.

- Je m’en doute, mais je vais me sentir mieux si je la branche.

Il revint vers la table, sur laquelle trônait toujours le livre ouvert sur la page du Vril. Matt se pencha par-dessus son épaule pour mieux voir. Le vieil homme écarta avec dédain un relief de la pizza qu’ils avaient engloutie puis reprit son monologue, interrompu par l’intrus.

- Comme je vous le disais tout à l’heure, la confrérie du Vril prend sa source dans la recherche du Vril, une source d’énergie nouvelle, qui relève pour beaucoup de la science-fiction. Le premier a en avoir parlé était Edward Bulwer Lytton, dans un roman qu’il a écrit en 1870, La race à venir. Je dois en garder un exemplaire sur un de ces rayonnages. Le livre a connu un succès certain, et l’expression Vril a été souvent employée pour décrire l’élixir qui donne la vie.

- Comme une fontaine de Jouvence, alors ?

- Pas exactement. On lui attribue aussi des pouvoirs énergétiques puissants, ayant conduits certains à fantasmer sur son utilisation pour les soucoupes volantes nazies ou pour des canons de force. Selon un ancien texte retrouvé après la guerre dans les archives du Reich, le détenteur de cette force serait capable de guérir plusieurs maladies d’un seul contact des mains, mais aussi de détruire tout ennemi potentiel de la même manière. L’existence de la confrérie n’a jamais été réellement prouvée.

- Vous y croyez, vous ? Cela semble incroyable qu’une telle chose ait existé un jour.

- Moi ? Je ne sais pas, mais ce dont je suis sûr, c’est qu’Hitler et les nazis y ont cru assez pour investir des millions de Reichsmark de l’époque afin d’en retrouver la source. Vous connaissez l’Ahnenerbe ?

- Vaguement. C’était l’unité scientifique de la SS, il me semble. Celle qui faisait des expériences plus ou moins loufoques et horribles pour le Reich.

- Entre autres, oui… Ce dément de Mengele en faisait partie, et réalisait toutes sortes de tortures à Auschwitz sous couvert de recherche scientifique. Au camp, on disait souvent qu’il valait mieux finir dans la chambre à gaz que d’atterrir dans son labo. Il était obsédé par les jumeaux, et malheur à ceux qu’il repérait à la sortie des convois. L’Ahnenerbe l’avait chargé de trouver le moyen de stériliser les femmes juives pour qu’elles ne puissent plus procréer. C’est chez lui que… C’est dans ses mains et avec ses instruments que ma sœur est…

Le vieil homme se mit à sangloter en silence, la tête baissée sur le sol. Matt remarqua pour la première fois le tatouage qui ornait son bras, exécuté maladroitement, et qui était toujours aussi vif qu’au premier jour. Une vague de compassion le submergea. Il songeait à son père, entouré de mort et de destruction, attendant d’hypothétiques renforts sur les plages normandes, pendant que des enfants, des femmes et des hommes attendaient leur arrivée avec une étincelle d’espoir. Il avait suivi avec émotion les commémorations du soixantième anniversaire de la libération par les Russes du camp et les souvenirs inhumains évoqués par les survivants. C’était la première fois qu’il rencontrait l’un d’entre eux. Silberman était reparti là-bas, sur ces terres glacées de Pologne. Matt aurait presque pu entendre à travers lui les hurlements des SS, les aboiements furieux de leurs chiens, et sentir les odeurs de chairs calcinées qui recouvrait le camp comme une chape de plomb. Il s’imagina les baraquements avec les lits remplies de vermine, le grincement définitif sur les rails des freins de chaque train qui sonne le glas des occupants des wagons, sous l’éclairage puissant des projecteurs. Il vit dans ses prunelles l’épuisement après les travaux forcés dans les usines du secteur, les combines pour rester en vie et échapper aux sélections. Il ressentit la rigueur de l’hiver comme la chaleur étouffante de l’été. Une aura de douleur intense irradiait de chaque pore de sa peau. Matt partit dans un recueillement respectueux, en communion avec le vieil homme.

Puis, Silberman se redressa, essuya avec un mouchoir ses joues encore humides, avant de tousser dans son poing fermé pour s’éclaircir la voix. Puis, il vida d’un trait le verre d’alcool qu’il leur avait servi plus tôt dans la soirée.

- Excusez-moi, Matt… Cela fait longtemps que j’essaie d’oublier tout ça, mais le souvenir des miens est encore vivace, et même plusieurs décennies après cette période, je dors la lumière allumée, et je sursaute à chaque ordre aboyé.

- Je comprends, répondit-il gauchement.

- C’est aussi pour cela que j’ai entrepris plus tard cette carrière. Pour ne pas laisser notre histoire dans l’oubli et aussi pour chasser ces idées de mon esprit. Je voulais aussi comprendre ce qui motivait ces hommes, mais comment comprendre la barbarie et la cruauté ?… Bref, je parlais de l’Ahnenerbe. On leur a attribué après la guerre toutes sortes de théories fantaisistes, mais une commande d’Hitler les occupait en permanence. Ils étaient dirigés par Himmler, et avaient pour mission de retrouver le berceau de la Race Aryenne.

- Quels étaient leur rapport avec la confrérie ?

- J’y viendrai plus tard, mais sachez qu’elle est plus ancienne que le parti Nazi lui-même. Donc, Himmler monta une expédition sur les hauts plateaux tibétains dès 1938. Sur la base des allégations du chef du groupe, un nommé Schuffler, ils étaient persuadés de trouver leur origine là-bas, dans le cœur d’une cité perdue. Apparemment, Schuffler aurait trouvé des documents antiques attestant l’existence de ces lieux, mais comme par hasard, on en perdit toute trace avant la guerre. Du reste, l’opération s’est soldée par un échec. Tous les membres trouvèrent la mort en haut, portés disparus, à l’exception de Schuffler. A son retour, il a affirmé n’avoir rien trouvé là-bas ; rien en tout cas qui accrédite ou pas sa théorie. Himmler était furieux, mais à des fins de propagande, il clama partout la réussite de la mission et décora Schuffler en grandes pompes un an plus tard. Le dossier en est resté là. Mais c’est à partir de là que la rumeur a enflé. L’anneau du Vril aurait refait surface, et serait retourné auprès de ses gardiens. Avec le recul, je suis presque persuadé que Schuffler a menti, qu’il avait trouvé ce qu’il cherchait, et qu’il a ramené le bijou en Allemagne. Ses collègues devaient vouloir rester fidèles à Hitler, aussi les a-t-il probablement éliminés pour garder les coudées franches.

- Mais pourquoi ? Hitler en aurait fait un héros national, et le cours de la guerre aurait été différent. Schuffler devait en être conscient.

- Oui, justement ! Les Nazis n’accordaient qu’une confiance toute relative aux sociétés secrètes comme la confrérie. Paranoïaque, Hitler a fini par les interdire, et à déporter certains de leurs membres. Pourtant, on le soupçonne d’avoir appartenu à la Société de Thulé, autre groupuscule discret, qui l’aurait aidé à accéder à la Chancellerie. Pour ces raisons, Schuffler devait remettre le Vril à ses supérieurs officieux, qui se méfiaient tout autant du Führer, et de l’Ahnenerbe. La confrérie devait aussi protéger les pouvoirs qu’il offre. Seul un initié pouvait, d’après eux, oser les revendiquer. Au cours de la période troublée de la guerre, il est certain qu’ils n’auraient pas pu mettre en place le rituel. Ils souhaitaient sans doute attendre l’issue du conflit pour déclencher son pouvoir discrètement. Je ne comprenais pas pourquoi ils ne l’avaient pas encore fait à ce jour, jusqu’à ce que vous arriviez avec elle ce soir.

- Mon père a écrit dans son journal que les hommes sur lesquels il a récupéré la bague portait un uniforme SS avec un écusson comportant un V. V comme Vril, je suppose donc.

- Possible, en effet. Ces hommes sont maîtres dans l’art de la dissimulation. Plusieurs unités SS ou combattantes provenaient de contingents du peuple, Volks, en allemand. Pas tellement compliqué pour un officier d’en ajouter une autre, plus discrète, au cœur de centaines de sections. Votre père a été le grain de sable dans l’opération. Ils pensaient peut-être pouvoir mettre le tout à l’abri en Normandie, à l’époque plus fortifiée que Fort Knox, grâce au génie militaire de Rommel. Il semblait aussi impensable aux Allemands que le débarquement aurait lieu là-bas qu’aux constructeurs du Titanic que le bateau coulerait dès son premier voyage.

- Je me pose encore une question… Si cet objet est plus ancien que le parti Nazi, pourquoi y a t il une croix gammée gravée à l’intérieur ? Ce symbole représente bien l’Allemagne d’Hitler.

Silberman partit d’un rire gras. Un sourire restait figé sur ses lèvres, et il posa une main chaude sur l’épaule du jeune homme.

- Détrompez-vous, mon ami ! La croix gammée, le svastika de son vrai nom, n’a pas été inventée par Hitler et sa clique. Ils l’ont simplement recopiée. Ce symbole a été massivement utilisé en Orient, où il avait plutôt une signification de bon augure. C’est même l’un des symboles les plus anciens de l’humanité, dont la première utilisation connue remonte à environ cinq mille ans avant notre ère. Nombre de peuplades ou de tribus l’avaient adopté, peut-être parce qu’il est avant tout facile à reproduire. Dans leur mystique insensée, les nazis ont cru qu’il provenait de la race aryenne. Ils l’ont transformé et mis aux couleurs du drapeau impérial allemand pour le résultat que nous connaissons. Aussi, le Svastika gravé sur la bague est beaucoup plus ancien que celui d’Hitler. Peut-être l’artisan qui l’avait façonnée, ou celui qui l’avait imaginée, voulaient-ils y laisser un message d’espoir, de chance, ou de promesse d’éternité.

Matt considéra pensivement la gravure à l’intérieur de l’anneau. La méprise était aisée à faire, mais il reconnut en son for intérieur qu’à l’inverse des croix gammées allemandes, tournées à 45 degrés, celle-ci était orientée parallèlement à la courbure du bijou. Il le reposa dans son écrin pour réfléchir. Ce qu’il fit à voix haute sans s’en rendre compte.

- Pourquoi ne l’a-t-il pas prise, tout à l’heure ? Il était armé, contrairement à nous, et il aurait pû s’en emparer facilement.

- Parce qu’ils sont pressés, tout en étant prudents. Ils l’ont déjà perdue une fois,ils ne veulent pas que cela se reproduise. Tout en vous mettant la pression, ils s’assurent de votre docilité et de votre silence. Et puis, je l’ai déjà dit, aucune trace tangible de leur existence n’a encore vu le jour. Leur discrétion est leur plus grand atout… Qui se méfie d’un mythe ?… Mais leur impatience va aller croissant. Ils n’ont déjà plus peur du contact physique, étant donné la réapparition du bijou. Tant qu’ils ne savaient pas où votre père l’avait cachée, ils en étaient réduits à l’observation.

- Vous connaissez le rituel pour activer tout ça ?

- Non, pas exactement… Je sais uniquement qu’il doit être accompagné d’incantations sur le lieu même où Schuffler l’a découverte, sur le prétendu berceau de la race Aryenne. Aucun écrit relatif à son déroulement n’a jamais été dévoilé, et seul le Maître de la confrérie doit en détenir les secrets.

- Le Maître ?

- Oui, une sorte de grand prêtre, qui règne sur la destinée du groupe, et veille à protéger le Vril. Je n’en connais pas beaucoup plus sur leur hiérarchie ou leur organisation interne. Malgré mes recherches, je n’ai jamais réussi à trouver quelque chose de tangible de ce côté. Autant essayer de participer à une loge maçonnique sans être soi-même un initié. C’est de lui dont vous devrez vous méfier, ils sont souvent tellement avides d’exercer le rituel qu’ils sont prêts à tout. Votre rebuffade de tout à l’heure n’a pas dû leur plaire, et je me demande quelle sera leur réaction.

- Que dois-je faire maintenant ?

Silberman s’approcha de Matt, la mine sombre.

- Vous devez les empêcher de réaliser le rituel. Vous ne pourrez pas les fuir longtemps, il vous faut les affronter, et mettre hors d’état de nuire le Maître. Cela risque de les désorganiser le temps de lui trouver un successeur et de vous laisser libre un moment pour dissimuler la bague en lieu sûr.

Matt réfléchissait à toute vitesse, et sursauta soudain.

- Professeur, si je suis en danger, vous l’êtes aussi. Vous devez quitter cet endroit !

- Ne vous en faîtes pas pour ça, je sais me défendre, malgré les apparences. Et puis, je ne les intéresse pas, c’est vous et la bague qu’ils veulent. Allez les retrouver là où ils vous attendent…

- Où donc ?

- Au Tibet, Matt, au Tibet… Prévoyez un lainage, il fait frisquet là-haut, en cette saison.

Sur le trajet du retour, Matt était soucieux. S’il avait soupçonné que l’héritage de son père lui aurait valu autant d’ennuis, il aurait peut-être réfléchi à deux fois avant de l’accepter. Perdu dans ses pensées, il faillit écraser un cerf, au cœur d’un petit bois. La voiture fit une embardée, et s’approcha dangereusement des fossés couverts de neige, mais il réussit à la maintenir sur la route. Il retrouva rapidement les rues encombrées de New York, ses embouteillages incessant quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit, les piétons accrochés à leurs téléphones portables, la réalité de la vie, en somme. Ceux-là n’imaginaient pas le poids qui pesait sur ses épaules, à ce moment. Il n’avait jamais envié ces héros de cinéma ou de romans d’aventure, dont il n’aurait jamais pensé que la réalité les dépasserait. Il frissonna à la pensée d’un fou qui rêvait de dominer la planète, quitte à le détruire lui. Il se sentait fragile et misérable dans la peau du seul obstacle à ce vœu d’une vie. En attendant à un feu rouge, il se demandait comment Silberman avait pu réunir autant d’informations sur ces hommes. La sagesse qui émanait de cet homme lui donna l’une des plus belles leçons d’humilité qu’il n’ait jamais reçue. On lui avait déjà rappelé la résilience dont faisaient preuve ceux qui avaient connus l’enfer, et le nombre élevé de ces humanistes parmi les survivants de la Shoah. Ce soir là, il comprit où elle nichait dans le cœur de ces gens. Une des manières de revivre après la déportation était le besoin de faire en sorte que de tels actes ne se reproduisent jamais, et de soutenir les autres, chacun à leur niveau. Etonnamment, il ne subsistait ni haine, ni rejet de la société pour nombre d’entre eux, au profit d’un amour profond de leur prochain et d’une empathie inégalée. Silberman, lui, était terrifié à l’idée que le Vril tombe entre de mauvaises mains, dans le but d’asservir le monde ou de s’adjurer les pleins pouvoirs. Son devoir à lui, se promit-il, était de tenter le maximum pour contribuer à les en empêcher.

Un klaxon impatient le sortit de ses pensées, et il embraya en adressant un signe d’excuse au routier pressé derrière lui. Dès qu’il tourna au coin de la rue, l’immeuble de Jessica se profilait déjà. Il repassait déjà dans sa tête le monceau d’excuses crédibles qu’il lui sortirait pour justifier un voyage en Europe, celles qu’il utiliserait sans pour autant sortir des limites de ses convictions d’honnête homme. Il gara sa voiture devant le hall d’entrée, sur une place miraculeusement vide à cette heure de la soirée. Réchauffé par le bitume des routes, par l’ensemble de pierre et de béton des bâtiments, l’air était plus doux que chez le professeur. L’intense éclairage de la mégalopole empêchait l’observation des étoiles, mais il devinait leur présence à travers le ciel sans nuages. Il adressa un bref signe de tête au gardien, et emprunta l’ascenseur jusqu’à l’appartement. Pour l’heure, il se sentait épuisé, et il avait hâte de se glisser sous les draps tièdes du lit de Jessica, après une bonne douche brûlante. Oubliant immédiatement ses projets, il tressaillit quand la porte s’ouvrit toute seule sous la pression de sa clé sur la serrure. Il appela son amie d’une voix plus apeurée qu’il ne l’aurait voulue.

- Jess’ ? Tu es là ?…

Il actionna en vain l’interrupteur sur le côté de la porte. Les pièces restaient obstinément plongées dans le noir. Inquiet, il décrocha le téléphone placé sur une console à deux pas de là, mais la tonalité avait été coupée. Il insista.

- Jess’ ?… Tu n’es pas partie au Texas ? Tu as remarqué la panne de courant ?

Il sentit plus qu’il n’entendit le feulement derrière lui. Il perçut nettement la porte qui se refermait, et le courant d’air qu’elle produisit. Avant qu’il ne se retourne, un objet dur était appuyé dans son dos, et il sentit le souffle chaud d’une bouche sur sa nuque. Tous les poils de son corps s’étaient hérissés. Il allait donner une ruade quand un coup violent l’atteignit à la tempe, et qu’il s’affala sur le sol lambrissé de l’entrée. Les derniers mots qu’il comprit semblaient venir de très loin, et moururent lentement avec les ténèbres qui l’envahirent. Pourtant, un zeste de conscience lui fit craindre le pire, et son esprit hurlait, quand son sa gorge ne produisit qu’une plainte inaudible. Il échappa au monde, avec les phrases de son agresseur qui passaient en boucle dans ses cauchemars.

- Oui, elle est rentrée du Texas, ta copine. Elle voulait te faire une surprise, mais je t’en avais préparé une plus grosse. Tu l’aurais entendu crier ton nom en pleurant, c’était horrible…