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Matt n’était pas dans un de ses meilleurs jours. Le trajet en voiture était monotone, à cause de ces paysages enneigés à perte de vue. Il avait hâte de mettre un terme à cette histoire, et de se débarrasser de cette bague pour pouvoir faire ses achats de Noël. Tout le monde commençait ses emplettes autour de lui, il allait encore être en retard, ce qui lui déplaisait plus que tout. Il s’était promis d’offrir à Jessica un séjour à deux sur une île chaude de l’hémisphère sud. Mais l’heure n’était pas à la préparation des fêtes. Il souhaitait d’abord savoir à quoi l’anneau servait. Alimenté par les films hollywoodiens, son esprit fantasmait sur des trésors de guerre nazis, comme l’Arche d’Alliance dans Indiana Jones, dont il servirait de clé. A chaque fois qu’il laissait ses pensées vagabonder, il revenait toujours vers des histoires similaires. Pour lui, il était plus que probable qu’il ne s’agisse que d’une relique, mémoire du IIIème Reich pour une poignée de fanatiques en proie à la nostalgie. Le Docteur Silberman le lui confirmerait sans doute.

Neil ne pouvait pas l’accompagner, et lui avait laissé un plan avec des indications pour se rendre chez l’ancien professeur. Il n’enseignait plus en amphi depuis plusieurs années, se consacrant exclusivement à ses conférences, les relations avec les journalistes, et l’écriture. Il vivait, expliquait-il, à l’écart du monde, dans un manoir planté en retrait de la population, au bord de l’Hudson, à quelques kilomètres de Woodstock. Neil lui avait appris que le vieil homme avait été tellement traumatisé après son retour de déportation qu’il ne supportait plus la promiscuité ou les foules compactes. S’il avait fait son métier d’expliquer au plus large public possible ce qu’il avait subi et l’histoire de la folie d’Hitler, dans l’intimité il n’était jamais aussi heureux que seul.

Matt roulait depuis plusieurs heures sur l’autoroute 87, quand il décida de faire une pause. Le réservoir d’essence était presque à sec, et il avait besoin de faire un break. Avisant une station service plantée sur le bord de la chaussée, il ralentit l’allure, et fit le plein. Il s’assurait en permanence de ne pas être suivi. Depuis son départ de l’université, il ne cessait de se retourner ou de regarder dans le rétroviseur sans avoir remarqué quoi que ce soit d’insolite. Cette fois encore, le pistolet branché dans le bouchon de réservoir, il tournait la tête en tous sens, en observant les gens d’un regard suspicieux. Après leur échec à Zürich, il se doutait bien qu’ils ne laisseraient pas tomber si facilement et abandonneraient sûrement l’utilisation d’amateurs pour le filer. Néanmoins, il tenait à rester en alerte, même s’ils étaient là. Il avait même laissé son téléphone portable chez Jessica, au cas où ils auraient accès à la base de données des antennes-relais. Il était passé rapidement chez un de ces vendeurs anonymes où l’on pouvait s’offrir pour quelques dollars un téléphone tout aussi anonyme à carte prépayée. Ainsi, il s’offrait la garantie d’appels sécurisés en cas de problème. Il n’était pas sûr que cela soit une bonne idée, mais si ça se faisait dans les films de gangsters, c’est qu’il doit y avoir une bonne raison, pensait-il.

La nuit était tombée depuis une heure ou deux, mais il ne se pressait pas particulièrement, malgré l’impatience qui le gagnait. Le trafic était calme, et il voulait s’accorder un peu de répit avant d’arriver à son rendez-vous. Il était de toute façon en avance. En payant à la caisse, il se demandait si Silberman pourrait réellement répondre à ses questions. En sortant, il jura entre ses dents. La neige avait recommencé à tomber, et la température avait suivi. Il se réfugia dans la voiture déjà tiède et mit le chauffage à fond. Pour se détendre, il alluma la radio qu’il régla sur une fréquence locale qui diffusait de la musique country. Ca le changeait un peu des chants de Noël qu’on entendait partout. Puis, il embraya et quitta la station.

 

Le reste du trajet s’était déroulé sans ennuis, bien qu’il se perdit deux fois. Il était arrivé par un chemin boueux à travers des bois touffus devant un haut mur d’enceinte, flanqué d’une grille. Il compara à la lueur du plafonnier les indications fournies par Neil avec son trajet, puis décida qu’il avait trouvé le bon itinéraire. Il sortit dans le froid pour s’approcher de l’interphone, guidé par les phares. Le nom inscrit sur une plaque de marbre était bien celui du professeur. Il frissonna sous son manteau épais. Il n’aurait pour rien au monde voulu vivre ici, dans ce bunker, isolé de tout voisinage. Une caméra braqua son œil sur le visiteur lorsqu’il appuya sur la sonnette. Il entendit le zoom faire sa mise au point sur son visage, alors qu’un halogène s’allumait au-dessus de lui. De l’autre côté de la masse sombre de la maison, des chiens se mirent à aboyer avec violence, comme s’ils étaient pressés de déchiqueter l’intrus. Il sursauta en ayant un mouvement de recul. Des crachats surmontèrent leurs cris depuis le haut-parleur de la platine en alu. Matt s’attendait à voir surgir le petit frère de Frankenstein derrière les barreaux de grille, aussi fût-il surpris de la voix douce qui l’accueillit à travers la plaque d’acier.

- Oui ?

- Bonsoir, je désire voir le Professeur Silberman, je suis Matt Bullman. Neil Fogley vous a appelé pour vous prévenir de ma visite.

- Oui, je suis au courant, entrez ! Garez votre voiture devant le porche, ça ira parfaitement.

- Mais… Euh… Et les chiens ? Je les ai entendus hurler lorsque j’ai sonné, et je ne voudrai pas me faire dévorer, ajouta-t-il d’un ton angoissé.

A sa grande surprise, l’autre s’esclaffa d’un rire franc dans l’interphone. Matt l’imaginait sans peine se réjouir malicieusement de sa mine déconfite, grâce à l’image renvoyée par la caméra.

- Ne vous inquiétez pas, vous ne risquez rien, entrez, j’ouvre la grille.

Un déclic l’informa qu’on avait raccroché. Une petite lampe orangée se mit à clignoter, indiquant que le portail était en train de s’ouvrir. Il sauta dans sa voiture, et l’engagea dans la propriété. Il longeait des parterres figés par le gel, qu’il devinait sans peine majestueux en été. Les pneus de sa voiture crissaient sur une large allée en graviers rose. De part et d’autre, les espaces herbeux étaient entourés d’une forêt inextricable. L’hiver donnait à ces jardins couverts de neige une allure sépulcrale, qui mettait en évidence la demeure sortie de terre. Il s’en approchait en roulant au pas, savourant le chauffage de la voiture lancé à fond. Il n’était plus si pressé de sortir et de s’attirer les foudres des chiens qui hurlaient désormais à la mort. La voie se terminait en cul-de-sac, autour d’un rond-point flanqué d’arbustes de toutes sortes. Leur coupe était impeccable, sans branche qui dépasse du massif. En les contournant, Matt jaugea l’imposante maison qui s’offrait à lui. Si, de la grille, elle ne laissait rien paraître de son caractère, en stoppant la voiture devant le perron, elle subjuguait littéralement le visiteur.

Il crut avoir effectué un bond dans l’espace-temps. La maison était construite dans le plus pur style anglais. Avec ses murs bordeaux, ses pierres d’angle, ses corniches blanches, et sa porte d’entrée en bois massif surmonté d’un balcon à balustres soutenu par deux épaisses colonnes rainurées, il aurait pu tout aussi bien la trouver dans un faubourg de Londres. Oubliant le froid, sous l’effet de la surprise, il sortit pour admirer les fenêtres croisées finement taillées, les moulures délimitant chacun des deux étages. En regardant sur la gauche, il n’était pas surpris de trouver un exemplaire de ces taxis londoniens, noirs comme l’ébène, garé près d’un garage en bois. Le professeur l’attendait sur le palier, au-dessus des quelques marches sous le balcon. Il portait une ample robe de chambre en laine épaisse, qu’il maintenant sur sa poitrine d’une main ridée pour lutter contre les températures. Sous de fines lunettes sévères, il gardait des yeux d’un éclat intense. Ses cheveux poivre et sel étaient fournis, et la frange lui masquait partiellement les yeux. A l’intérieur d’un bouc, façon professeur Tournesol de Tintin, il avait un sourire avenant. Il semblait s’amuser de la stupeur de Matt.

- Bienvenue chez moi, jeune homme. Ne me dites rien, je devine votre question, je suis habitué. J’ai fait construire cette maison par un architecte anglais, à qui j’ai demandé de faire les plans sur le modèle de celles qu’on peut trouver au cœur de Londres. Voyez-vous, j’ai passé quelques mois dans une famille anglaise après la libération, et le moins que l’on puisse dire, c’est que ce séjour m’a marqué. Et elles sont très agréables à vivre, en plus. D’où le choix plus tard d ‘avoir la même. Elle vous plait ?

- Oui, je dois bien avouer qu’elle n’est pas d’un style courant dans nos contrées.

- Et l’intérieur est encore mieux. Allez, suivez-moi, on va se réchauffer auprès de la cheminée.

Matt le suivit à travers le seuil de la maison, mais il arrêta le vieil homme. Les aboiements des chiens ne faiblissaient pas, et il ne voyait pas d’où ils provenaient. Lorsqu’il s’en ouvrit à son hôte, celui-ci éclata de rire à nouveau, comme à l’interphone avant qu’il entre dans le domaine.

- Les chiens ? Oui, j’avais oublié ! A mon âge, on n’est jamais trop prudent, aussi, je m’entoure de quelques gadgets. Venez voir, Neil m’a dit que je peux vous faire confiance. Il a une haute estime pour vous, dirait-on.

Il se dirigea vers un placard électrique qu’il ouvrit d’un geste sûr. A l’intérieur, un tableau de commande comportait plusieurs boutons à voyants, dont certains étaient allumés. Il appuya sur l’un d’eux, et immédiatement, les aboiements se turent.

- Et voilà, ils sont tous sagement rentrés à la niche ! Un cambriolage ancien m’a conduit à m’équiper d’une alarme et de ce subterfuge un peu particulier. Il s’agit en fait d’une bande son. Mais trêve de futilités, vous vouliez me montrer quelque chose, m’a dit ce vieux Fogley ? Il ne m’a pas dit de quoi il s’agissait au téléphone.

- Oui en effet, j’ai besoin d’aide, et vous seul pouvez peut-être me répondre. Il a aussi une très haute estime pour vous, Professeur.

- Laissez tomber le « Professeur » ! Ce titre pompeux m’indispose plutôt qu’autre chose. Appelez-moi Hans ! C’est encore comme cela que je suis venu au monde.

- Bien, Prof… Hans. Voilà, il s’agit de ceci… Mon père me l’a légué, et…

- Par tous les Saints ! D’où tenez-vous ceci ?

Matt avait sorti la bague de son écrin, et l’avait confié à Silberman qui s’était mis à blêmir dès qu’il l’avait aperçue. Il tournait et retournait la bague dans ses doigts, comme s’il ne croyait pas à sa réalité. Ses mains s’étaient mises à trembler, et Bullman crut qu’il allait défaillir. Ce que l’homme lui confirma dans la foulée. Il bredouillait entre les poils de son bouc des propos incompréhensibles, et Matt crut même reconnaître du Yiddish entre deux phrases d’anglais.

- Incroyable... A klog iz mirDire que je pensais que c’était une légende… Gotteniu ! Allons dans le salon boire un alcool et nous asseoir, Matt. Je vais en avoir besoin.

Il l’accompagna dans une pièce du rez-de-chaussée, depuis le couloir de l’entrée. Ils marchaient sur un parquet en chevron dans un état de conservation incroyable. Dessus était posé un tapis avec des motifs en arabesque, sur lequel ses pieds s’enfonçaient avec douceur. Deux fauteuils et un canapé en cuir marron faisaient face à une cheminée dans laquelle crépitait un feu de bois. Le professeur l’invita à s’y installer d’un geste de la main, pendant qu’il se dirigeait vers un comptoir en chêne, derrière lequel était alignée une rangée de bouteilles  multicolores. Il attrapa deux verres, les remplit d’un liquide ambré, et s’assit à son tour dans le canapé, la mine sombre. Il reprit la parole après avoir avalé deux gorgées du breuvage.

- Buvez, Matt ! C’est un de mes meilleurs cognacs. Vous avez dîné ?

- Euh… Non, pas vraiment, pourquoi ?

- Parce que ce que je vais vous raconter est assez long, et on risque d’y passer quelques heures…

- Neil m’a donc très bien conseillé, vous savez d’où provient cette bague ?

- Oui, je le sais, et c’est ça qui me fait peur… Pour commencer, dites-moi comment vous l’avez trouvée ?

Bullman lui expliqua tout, convaincu qu’il pouvait lui faire confiance. De l’anniversaire du débarquement, à sa visite en ces lieux, en passant par Zürich, le journal et l’assassinat de Norman, il n’omit aucun détail. Entre temps, Silberman avait fait deux ou trois allers-retours au bar, et avait ramené une pizza surgelée qu’il avait mise au four. Quand Matt eut fini, il n’en restait que quelques miettes et une bouteille vide de cognac. Il avait le feu aux joues sous l’effet de l’alcool, attisé encore par les flammes dans l’âtre, à deux mètres de là. Le vieil homme ne l’avait pas interrompu, posant juste une ou deux questions pour préciser tel ou tel fait. Il n’avait plus sur le visage la jovialité qu’il avait témoigné une heure plus tôt. Ses traits étaient graves, désormais, et il réfléchissait intensément. Avant de parler à son tour, il se leva sans un mot pour aller chercher un livre, rangé parmi d’autres sur une bibliothèque qui occupait tout le pan de mur. Sur la couverture, le titre indiquait qu’il s’agissait d’un traité de botanique. Intrigué, il fronça les sourcils et regarda l’homme pour tenter de comprendre. La question silencieuse ne lui avait pas échappé.

- Savez-vous ce qu’est l’enfer dans une bibliothèque, Matt ?

- Plus ou moins… Je crois savoir qu’il s’agit d’une section réservée aux livres les plus tendancieux, ou pornographiques…

- En effet… Les plus anciens datent de leur création, au cours du XIXème siècle. Toutefois, de part le monde, il n’en reste que peu encore utilisés.

Tout en parlant, il sortait du livre, cachée entre les pages, une petite clé en acier luisant. Il l’introduisit dans une petite serrure cachée sur le côté du meuble, et la tourna.

- Voyez-vous, j’ai aussi le mien, pour y dissimuler mes ouvrages les plus rares, ou les plus précieux… Depuis le cambriolage dont je vous parlais tout à l’heure, j’ai fait aménager cette pièce pour les stocker. L’un d’entre eux m’intéresse en particulier.

Un déclic mécanique se mit à retentir dans la pièce, et un panneau complet d’un mur lambrissé se mit à pivoter sans bruit sur un axe encastré. Automatiquement, la lumière se fit dans ce qui devait être un ancien placard. Curieux, Matt se leva et s’approcha de l’antre avec respect. Il avait entendu parler de ces endroits, presque intimes pour leur propriétaire. Il se doutait que si Neil ne lui avait pas parlé de lui, et si la bague n’avait pas fait son apparition, il n’aurait pas eu le droit de pénétrer en ce lieu. Il était admiratif pour l’ingéniosité de l’installation et sa grande technicité. Des humidificateurs et un système de climatisation garantissaient des conditions optimales pour la conservation du papier. Sur un guéridon verni, reposait un index des ouvrages qui se tenaient le long de vitrines encastrées dans les murs. Silberman le consulta rapidement, en maître des lieux, et fit coulisser un panneau vitré sur la droite du guéridon. Il passa un doigt rapide sur les tranches des reliures, et s’arrêta avec un gémissement de triomphe sur l’une d’entre elles. Ses doigts avides la saisirent pour l’extraire. Il vérifia le titre et hocha la tête d’approbation.

« Histoire occulte du Nazisme », réussit Matt à lire sur la couverture. Le livre était relié de cuir, et semblait avoir été peu lu. Tout juste si les coins étaient cornés. Il s’étonna de ne trouver aucune marque d’éditeur, aucun nom d’auteur, ou aucune adresse d’imprimeur. Le tout était parfaitement anonyme. Il s’en ouvrit au professeur, qui lui répondit d’une voix sombre.

- C’est normal. Ce livre a coûté la vie à tous ceux qui le détenaient pendant la guerre. On n’a jamais vraiment su qui l’avait écrit, son ou ses auteurs sont restés discrets. Il dévoilait les préoccupations d’Hitler en matière d’ésotérisme. Bien qu’il contienne énormément de fadaises, qui alimentent encore les fantasmes les plus fous, comme cet attrait du Führer pour l’astrologie, nombre de sujets sont authentiques.

- J’ai entendu dire que cela était vrai, qu’Hitler ne prenait pas de décision sans consulter son astrologue.

- Détrompez-vous ! Il a déporté l’un d’entre eux à Buchenwald. Probablement qu’il s’en moquait, mais les Alliés y ont attaché tellement d’importance qu’ils avaient recruté en toute discrétion un prétendu astrologue d’origine hongroise, né à Berlin,  Louis de Wohl. D’abord sceptiques, les espions anglais lui avaient donné carte blanche pour établir le profil astrologique d’Hitler et prévoir ses mouvements et anticiper leurs actions. Il a ainsi établi toutes sortes prédictions au cours de la guerre, dont quelques-unes se sont avérées exactes, peut-être plus par hasard que par don de clairvoyance. Certains proches d’Hitler confirmeront ensuite que le dictateur pensait que l’astrologie relevait plus du charlatanisme que de la science, ce qui fit imaginer aux Alliés que De Wohl était un agent nazi pour désinformer les Alliés.

- Et finalement ?

- Je pense plutôt qu’il s’agissait d’un imposteur qui cherchait les honneurs et les avantages en nature. Un escroc qui a su tirer son épingle du jeu, en somme. Il bénéficiait même d’un logement de fonction en plein cœur de Londres. Le MI5 avait un avis similaire au mien sur lui, ce qui était remarquable pour l’époque. Ils n’ont cessé d’envoyer des notes au SOE, qui l’employait comme propagandiste au grade de capitaine, qui sont restées lettres mortes. Ces derniers l’ont placé sous leur protection et rejetèrent avec fracas toute contradiction sur l’emploi de cet homme. Ces notes sont encore aux Archives Nationales Britanniques. Mais nous nous écartons du sujet, venez !

Le retour dans le séjour chauffé par le feu de bois leur coupa le souffle un instant, mais aucun d’eux ne s’en émut. Silberman posa le livre sur une table en chêne et parcourut les pages fébrilement. Lorsqu’il trouva celle qu’il cherchait, il tourna l’ouvrage de manière à la présenter face à Matt. Celui-ci ne retint pas le hoquet de surprise qui lui traversa l’estomac. Une gravure que l’on devinait ancienne représentait la bague qu’il avait encore dans sa poche. Il la sortit pour comparer, elles étaient identiques. Ce qui l’impressionnait était ce qui était représenté autour d’elle sur l’image. Un homme la brandissait à l’intention d’un ciel couvert de nuages noirs, qui dardait des éclairs de toutes parts. L’épicentre en était le bijou, comme s’il absorbait toute l’énergie alentours. Il jeta un regard inquiet sur le professeur, la bouche entrouverte sur des sons qui eurent du mal à sortir.

- Mais qu’est-ce que c’est ? A quoi sert cette bague ?

Pour toute réponse, Hans s’éloigna en soupirant de la table. Il se dirigeait pour ouvrir une nouvelle bouteille d’alcool et se servir une nouvelle dose. Matt voulait qu’il ait les idées suffisamment claires jusqu’au bout, il le devança et lui prit la carafe de whisky qu’il avait en mains. Le vieil homme lui lança un regard noir, mais il tint bon.

- Hans, on a assez bu pour ce soir. J’ai besoin de savoir ce qu’il se passe, pourquoi ces hommes ont surveillé mon père aussi longtemps, pourquoi ils me poursuivent, pourquoi ils tiennent tant à récupérer ce bijou. Alors, asseyez-vous et dites-moi !

- Vous ne savez pas dans quoi vous avez mis les pieds, jeune homme ! Ils sont pires que les SS qui ont exécuté mes parents à Auschwitz.

- Non, je ne le sais pas !, s’emporta-t-il. Parlez et je le saurai !

Le professeur semblait avoir vieilli prématurément, d’un seul coup. Matt n’avait pas remarqué que ses épaules étaient si voûtées, et ses jambes si flageolantes. Il l’aida à s’installer sur une chaise posée en face du livre ouvert, et l’encouragea. Un ange passa longuement au-dessus des deux hommes. Puis, Matt perçut un murmure qui provenait de la bouche de Silberman. Il se pencha pour mieux comprendre ce qu’il lui disait.

- Avez-vous déjà entendu parler de la Confrérie du Vril ?

- Jamais…

- Ce sont eux qui vous poursuivent. Ce que vous avez dans les mains équivaut pour ses membres au Saint Graal des catholiques, en terme de relique.

Bullman considéra l’anneau dans ses mains avec circonspection. Apitoyé et pressé d’en savoir plus, il leur servit lui-même un nouveau verre d’alcool, ce qui lui valut un regard éperdu de reconnaissance du professeur.

Il partit dans un monologue dont le journaliste ne perdit pas une miette. A travers les vitres de la belle maison anglaise, on pouvait les voir affairés et graves, penchés sur le livre. A l’extérieur, la neige recommençait à tomber de plus belle, renouvelant la couverture blanche déjà épaisse.