En deux mots: J'ai décidé  d'intercaler ce chapitre avant le 13, qui devient donc le 14. J'avais besoin de faire le point sur leur situation, mais ça ne collait pas dans les repères temporels, donc, voici le chapitre 13, le vrai, pas l'imposteur juste avant, qui est le 14... Vous avez compris ? Non, c'est pas grave... looool

13

 

 

 

 

 

Quelque part en Allemagne, près de la frontière suisse

 

 

La BMW s’immobilisa sur une vaste étendue herbeuse couverte de neige. Des ornières où elle se mélangeait à la boue ouvraient la voie depuis la nationale, en contrebas. Le seul éclairage était apporté par une pleine lune couleur champagne. Ses rayons dorés se reflétaient sur la couche de cristaux glacés. Sur la droite, la masse d’un bosquet avait une silhouette lugubre, proche de celle d’un monstre venant de légendes celtes. Les hommes du commando descendirent comme un seul homme de la berline, en frissonnant sous la morsure du froid vif qui régnait alentours. Une autre voiture dont on distinguait la forme quelques mètres plus loin, noire comme l’ébène, alluma ses phares, les plongeant dans un halo puissant. Ils cillèrent en s’en approchant lentement, persuadés que cette nuit serait mémorable. A l’horizon, un voile rosé annonçait l’arrivée d’une aube fraîche, qui dévoilerait les contours et renverrait les créatures de la nuit.

Ils avaient échoué dans leur mission, laissant filer l’Américain. Bullman avait eu une chance inouïe lorsque la police du lac est arrivée, le sauvant d’un mauvais quart d’heure. Leur rage avait grossi après cela, et personne n’avait commenté l’événement pendant le trajet en voiture jusqu’ici. Ils avaient exécuté ce poltron de banquier, qui les avait trahis. Il avait pleuré comme une fillette, les suppliant de lui laisser la vie sauve. Il en était hors de question. Leurs ordres étaient clairs le concernant. Il représentait une menace sérieuse pour l’organisation, bien qu’il ne sache pas grand-chose. Utile pour se fondre dans la masse des gens ordinaires, et suivre Bullman, une fois pris, il ne leur servait plus à rien. Il avait restitué l’intégralité de sa conversation avec la cible, puis Karl lui avait logé une balle dans le front, sans aucun remords. Peter, le chef de ce commando, ne comprenait pas pourquoi on lui avait ordonné de faire pression sur ce genre d’homme pour les asservir. Il préférait de loin s’occuper lui-même des filatures. Après tout, il n’était pas habitué à désobéir, aussi, il s’était acquitté de sa tâche sans rechigner. Il était satisfait de son idée. Ils ne savaient pas quoi faire du corps, lorsqu’il eut le génie de vouloir le laisser sur les lieux de l’attaque. Bullman comprendrait sans peine l’avertissement voulut-il croire.

Alors qu’ils approchaient, le chauffeur, un costaud nommé Uwe, sortit à son tour d’un pas vif. Lorsqu’il passa devant les phares, le rayon s’interrompit brusquement, mais fugitivement. Les hommes clignèrent des yeux sous les éclairs. Deux d’entre eux se protégeaient d’une main posée en visière sur le front. Uwe ouvrit une portière à l’arrière de la voiture. L’éclairage les empêchait de distinguer avec précision les traits de son occupant, mais il reconnurent immédiatement la silhouette voûtée de leur patron. Peter savait qu’il allait sur ses quatre-vingt ans. Naguère très grand, environ deux mètres estima-t-il, ses vertèbres s’étaient tassées, et il avait besoin d’une canne pour aider sa colonne vertébrale à supporter le poids de ses os. A cela, une vieille blessure à la jambe rendait sa démarche claudicante. Mais il ne se laissait pas prendre au piège de ceux qui le considéraient comme un vieillard impotent. Il était encore bourré d’énergie, et était aussi impitoyable avec ses ennemis qu’à ses vingt ans. Ses mains étaient encore puissantes, et pouvaient étouffer sans efforts. Des rumeurs circulaient sur son compte dans l’organisation. Pendant la guerre, il aurait massacré à mains nues des résistants, qui suppliaient les soldats de les achever. Il aurait eu à la suite de ça des ennuis avec la Gestapo, pourtant réputée pour la brutalité et l’horreur des interrogatoires qu’ils menaient. Si ses muscles s’étaient relâchés avec le temps, le rapprochant de l’inéluctable, ses yeux trahissaient toute la haine qu’il contenait en lui. Sous ce masque d’homme patient et cultivé, ce qui n’était pas complètement feint, il cachait des desseins à faire frémir le Führer lui-même. Peter avait quelquefois peur de lui, il en avait pourtant vu de belles sur le théâtre des conflits tchétchènes, irakiens ou afghans, lorsqu’il était encore un mercenaire à la solde du plus offrant. Parfois, et même souvent, il était l’auteur d’actes qui lui vaudraient un procès médiatisé au Tribunal International de la Hague. Cette pensée lui amena un rictus au coin des lèvres. Alors qu’il connut une période creuse, il avait été contacté par ce groupe et cet homme. Ils lui avaient proposé un pont d’or s’il se mettait à leur service exclusif. Son mystérieux commanditaire lui avait parlé de son père, qu’il avait connu sur le front. Peter ne l’avait jamais connu. Sa mère était enceinte lorsqu’il est parti sur le front belge. Il était mort en héros à Bastogne, luttant jusqu’à la mort alors qu’il était encerclé par un groupe d’Américains. L’homme affirmait avoir  été présent à ses côtés lorsqu’il poussa son dernier soupir. Plus attiré par l’argent que par l’entretien du souvenir d’un père qu’il ne connaissait pas, il accepta de travailler pour lui.

Sa première mission a été de former un groupe d’opérations spéciales, et de surveiller ceux qui approcheraient d’un cimetière français, dans un petit village de Normandie. Il devait s’y rendre pour les commémorations du cinquantenaire et attendre. Un contact serait sur place pour confirmer une identité. S’en était suivi une longue période d’inactivité, entre les écoutes téléphoniques, et le visionnage de centaines d’heures de vidéos. Il avait demandé à plusieurs reprises l’autorisation de passer à l’action, sans que cela soit accepté. Il avait le sentiment que son patron entretenait envers Bullman père une sorte de respect du combattant. C’était d’ailleurs probablement sa seule faiblesse. Il se demandait parfois ce qu’il se passerait s’ils réussissaient leur but. Un ordre nouveau serait établi sur le monde, dont cet homme serait le principal chef d’orchestre. Il approchait de son pas lent vers la lueur des phares, où il se posa. Appuyé sur le capot, il les toisait de toute sa hauteur.

Peter sentit Karl, à deux pas de lui, qui se mit à frémir. Quelque chose ne tournait pas rond ce soir, il le ressentait aussi. Pourtant, rien ne transparaissait qui puisse leur faire penser le contraire. Ils avaient déjà eu plusieurs entretiens similaires, sans qu’il se passe quoi que ce soit. Mais l’instinct du combattant alluma en lui plusieurs signaux d’alertes qui le perturbaient. Imperceptiblement, il dégagea la crosse du Beretta qu’il avait glissé sous sa ceinture, dans son dos. Sans le vérifier, il savait que Karl en avait fait autant. Cela faisait si longtemps qu’ils travaillaient ensemble que les mots étaient inutiles. Leur patron parla enfin, abandonnant la voix chevrotante qu’il utilisait en public, pour le ton dur et cassant qu’ils lui connaissaient en temps normal. Entre eux, ils l’appelaient « Mini-Hitler » lorsqu’il les haranguait de la sorte. Il avait dans ces moments ce ton semi-hystérique du dictateur que l’on pouvait voir sur les enregistrements de ses discours. Personne n’osa l’interrompre. Recevoir des remontrances en allemand était terrifiant, tant cette langue gutturale avait le don de glacer sur place les plus endurcis des hommes.

- Herren, je viens d’avoir le compte-rendu de votre mission à Zurich, et le moins que je puisse dire, c’est que je suis loin d’être satisfait… Bullman s’est échappé avec notre bien, il doit être sur ses gardes à l’heure qu’il est, vous avez mis dans les bras des Suisses un cadavre encombrant, vous avez été aussi discrets qu’un éléphant dans un magasin de porcelaine. Avez-vous une quelconque explication qui pourrait calmer la colère qui couve dans tout mon être ?

Il avait retrouvé un calme apparent pour cette dernière phrase, qui n’augurait rien de bon. Peter essaya de s’expliquer.

- Monsieur, nous avons presque réussi à le stopper. Sans l’intervention de ces flics, nous l’aurions aujourd’hui à notre portée, et il serait à ce moment avec nous dans la voiture.

- Ach ! Voyez-vous, Peter… C’est le « presque » qui change tout. Pour ce « presque », le bilan est bien lourd. Pour ce « presque », je n’ai pas récupéré la bague, pour ce « presque », l’opération a failli s’achever sans espoir de la terminer, pour ce « presque », il va falloir que je modifie tous les plans…

Il se mit alors à hurler, en brandissant sa canne.

- Et là, tout ce que vous ramenez, c’est une équipe « presque » compétente !!! J’ai investi plusieurs millions de Mark, puis d’Euros dans cette opération !!! J’ai passé plus de cinquante longues années de ma vie à attendre et planifier ce moment, et vous avez « presque » tout foutu en l’air !!! Souvenez-vous où vous vous trouviez tous quand vous avez été recrutés !!! Mein Gott, vous êtes un ramassis d’incapables !!! Votre père était un combattant et un soldat de valeur, Peter !!! Dommage que les gênes aryennes qu’ils avaient dans le sang se soient détériorées lorsqu’il vous a engendré !!!

A bout de souffle, il s’appuya sur sa canne, et se calma quelques secondes. Peter et Karl posaient déjà la main sur la crosse de leurs armes, parés à dégainer s’il le fallait. Le vieil homme leur faisait depuis longtemps l’effet d’un illuminé en quête d’un idéal perdu avec la mort du Führer. Eux ne cherchaient qu’à s’enrichir. Les jeunes Allemands nostalgiques du IIIème Reich leur faisaient pitié, devant tant de démonstration d’imbécillité. Le seul vrai leader sur cette planète, celui qui régissait toutes les lois et donnait toute puissance était le fric. Qu’il s’appelle dollar, euro, livre ou yen, c’est lui qui dominait réellement, Peter l’avait compris depuis des lustres. Ce vieux fou, bien que dangereux, ne parviendrait jamais à son utopie. Il était lassé de lui obéir aveuglément depuis tant d’années. Il était bien payé, certes, et cela lui avait permis de mettre de côté un magot suffisamment conséquent pour passer la fin de sa vie à l’abri du besoin, en se permettant même des extras. Il était temps pour lui de mettre fin au contrat, estima-t-il. Le vieux était seul avec Uwe, son chauffeur. Ils étaient cinq contre deux, enfin un, rectifia-t-il. Leur futur ex-patron n’aurait pas le temps de dégainer s’il était armé. Il estima leurs chances de réussir encore plus grandes lorsqu’il se rendit compte que l’aube était cette fois-ci bien avancée. La lumière des phares était amoindrie par les premiers rayons de soleil qui se levaient dans leur dos. Il sentait même sur sa nuque la chaleur douce qu’ils procuraient. Il regarda Karl qui comprit immédiatement ses intentions. D’un imperceptible mouvement de tête, il annonça l’imminence de l’attaque. Les trois autres suivraient sans chercher à comprendre. Il était le véritable chef du commando, et ils lui obéissaient au doigt et à l’œil. Le vieux buvait un peu d’eau d’une bouteille en verre apportée par le chauffeur. Ce dernier avait l’attention occupée ailleurs, c’était le moment. Ils sortirent leurs armes qu’ils pointèrent sur la tête des deux hommes, aussitôt imités par les autres. Peter prit la parole, représentant la pensée des quatre autres.

- Monsieur, nous reprenons notre indépendance. Puisque vous êtes si peu satisfait de nos services, vous allez devoir chercher ailleurs. Nous allons partir sans faire de casse, mais si votre gorille tente quoi que ce soit, nous vous trufferons de plomb, est-ce clair ?

Uwe leva les mains doucement au-dessus de sa tête, en s’écartant sur le côté, à la demande de son patron. Ce dernier partit d’un rire gras qui ne disait rien qui vaille à Peter. De la sueur commençait à dégouliner de son front sur l’arête de son nez. Il jeta un bref regard à Karl qui semblait aussi inquiet que lui. L’homme arrêta de rire pour retrouver une dureté dans les yeux qui les fit frissonner. Ce qu’ils liaient à l’intérieur valait bien les portes de l’enfer.

- Peter, allons, allons, allons… Crois-tu mon garçon que je ne suis entouré que d’idiots de votre espèce ? Mein Freund, a mon âge, et par les temps qui courent, je me dois de me protéger comme il se doit…

Sans ajouter un mot, il claqua des doigts. Aussitôt des hommes armés de Uzi apparurent de part et d’autres de leur groupe. Ils les pointaient sans ciller, attendant de nouvelles instructions. Le commando était terrifié, le vieil homme les avait joués. Ils étaient pris au piège comme des rats. Peter jura entre ses dents, alors que l’homme continua.

- Votre attitude me déçoit, messieurs. Je vous ai tout donné. Mais je dois vous expliquer qu’Hitler, dans sa folie, m’a apprit une chose. C’était l’un des plus grands paranoïaques que la Terre ait portés en son sein. Tout le monde surveillait tout le monde. Pour asservir les gens, il combinait un savant mélange de corruption et de menaces. Ses ministres et ses collaborateurs les plus proches s’espionnaient les uns les autres. Des complots, attisés par la jalousie, étaient fomentés sans cesse. Il n’y échappait pas, bien sûr. Il y avait toujours autour de lui quelques hommes invisibles chargés de sa protection. Comme pour moi, depuis la fin de la guerre. Je vais devoir vous sanctionner sévèrement, cette fois-ci. Passez le bonjour de ma part à votre part, Peter.

Il allait claquer des doigts à nouveau, pour ordonner leur mise à mort. Peter, dans un accès de rage, savait que la route était terminée pour lui et ses hommes. Il voulait plus que tout emporter avec lui dans la tombe ce vieux fou. Il ouvrit le feu sur sa poitrine, imité par ses hommes qui tiraient sur les hommes armés d’Uzi. Leur ancien patron s’écroula violemment sur le capot de la voiture, avec un bruit mat. Il eut le temps de voir tomber l’un de ses gardes du corps, en vidant son chargeur à furieusement. Puis, il ressentit une brûlure violente dans l’estomac, au moment où une rafale le percuta. Il s’affalait sur le sol sereinement, ses camarades étaient déjà morts, à commencer par Karl, l’ami fidèle. Il reposait à côté de lui, les yeux ouverts sur le néant. Il passa une main sur son ventre qu’il remonta à hauteur de son visage. Elle était poisseuse de sang, et ses forces commençaient à le quitter, mais il était soulagé d’avoir pu abattre le vieux. Il tourna la tête douloureusement pour se repaître du spectacle. Uwe était déjà sur lui, mais il ne s’agitait pas, comme il aurait pu s’y attendre. Au contraire, il tendait calmement la main vers l’homme couché sur le capot, comme s’il l’aidait à se relever. Peter eut une quinte de toux qui lui fit cracher un magma de sang de la bouche. Il suffoquait, ses poumons étaient perforés par les balles, et il avait froid, plus froid encore que le contact de sa nuque avec la neige. Sa vue se brouilla un instant, mais il rassembla ses dernières forces pour regarder à nouveau. A sa grande stupeur, son ancien patron était debout, un peu secoué, mais indemne. Il s’approchait de lui, en s’appuyant sur sa canne et le bras droit d’Uwe, qui le soutenait. Il écarta devant ses yeux écarquillés les pans de son manteau, dévoilant un gilet pare-balles. Un impact grisé était visible à l’emplacement du cœur. Le vieux y mit la main, pour extraire une balle qu’il jeta à ses pieds. Il était près de perdre connaissance. Il voulut crier sa haine, mais seul un gargouillis sortait de sa bouche. Le vieux se pencha vers son visage, qu’il attrapa doucement entre ses mains. Sa voix était douce, désormais, presque paternelle.

- Je suis désolé, Peter, mais tu ne m’as pas laissé le choix. C’est trop tard pour toi, mais saches que je porte toujours un gilet en Kevlar, par les temps qui courent, il vaut mieux se couvrir, tu ne crois pas ? Je dois te laisser, j’ai une mission à accomplir, mais ça, tu le sais. Adieu…

Il se releva, et disparut de son champ de vision. Il écumait de rage. Il entendait les voix qui se pressaient autour de lui. Le vieux ordonna aux autres de faire disparaître les corps proprement, et d’effacer toutes les traces. La dernière vision que Peter eut du monde était celle d’un oiseau évoluant dans l’air au-dessus de sa tête. Il toussa une nouvelle fois, plus faiblement. Le sifflement qui agitait ses poumons à chaque inspiration perdit en intensité, et ses sens l’abandonnèrent pour de bon. Après un dernier soupir, il s’envola pour de bon vers un autre ailleurs, prêt à rejoindre ce père qu’il n’avait pas connu.

Sous le soleil naissant, les survivants considéraient les cadavres avec la crainte de passer une journée harassante. Ils soupirèrent, et tirèrent de la voiture noire comme l’ébène deux pelles militaires pour commencer le dur labeur de croque-mort. Le vieux s’installa à l’arrière du véhicule, et appela auprès de lui son fidèle chauffeur.

- Oui, Monsieur ?

- Uwe, on n’a pas fini le travail. Il faut retrouver la trace de Bullman, et récupérer cette bague. Vois-tu, Peter n’avait peut-être pas tout à fait tort… S’il le faut, je suis prêt à recourir à la force. Les miennes me quittent, jour après jour, il faut regarder la vérité en face… Je suis trop âgé pour ce genre de choses, et le temps m’est compté. Mon cœur a failli lâcher lorsqu’il m’a tiré dessus. Aide les autres à cacher les corps, et partons à la maison, je suis fatigué.

Sans un mot, le chauffeur s’éloigna et retroussa ses manches.