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New York, appartement de Jessica

 

Cela faisait deux jours qu’il était rentré aux USA. Jessica avait d’abord été surprise, puis -contre toute attente- heureuse de le voir investir son univers de la sorte. Elle l’avait entouré d’affection, avait débordé d’enthousiasme de l’avoir près de lui. Il lui avait parlé de l’agression, sans pour autant aborder le sujet de la bague. Elle avait ouvert les yeux d’horreur et gémit à plusieurs reprises au cours du récit de cette nuit. La mort de Norman faisait l’objet depuis la veille d’un reportage régulièrement rediffusé sur CNN. Matt avait observé sur l’écran la veuve du banquier. Elle pleurait sans cesse devant les caméras, ses enfants visibles à l’arrière plan, devant leur pavillon de banlieue, semblable à toutes celles du voisinage. Très vite, des rumeurs sur ses perversités sexuelles étaient parvenues aux oreilles de ses confrères, comblant leur soif de sensationnel, et la pauvre femme apparaissait de moins en moins à l’écran. Elle refusait depuis tout commentaire sur l’affaire, et se cloîtrait chez elle. Il se sentait empreint de compassion pour elle. A la douleur de perdre son mari, dont elle ignorait le voyage en Suisse, s’ajoutait le récit de ses nuits de débauche. Il imaginait sans peine les regards des voisins, des amis, de la famille, partagés entre l’empathie et le dégoût d’avoir côtoyé si longtemps un désaxé. Il ne doutait pas un instant que ce soit les mystérieux commanditaires qui divulguaient au compte-gouttes les détails croustillants sur la vie privée du disparu. Il s’attendait d’ici peu à voir surgir en une des tabloïds les photos où on le voyait en compagnie d’une mineure. Il ne voulait pas se trouver à la place de cette femme lorsqu’elles sortiraient.

La police suisse affirmait que leurs soupçons s’orientaient vers la piste du règlement de compte ou de la jalousie, en rapport avec ces groupes de dépravés que la victime fréquentait. Ils avaient même parlé d’une soirée du type partouze dans un immeuble cossu de la ville où devait se rendre le malheureux Norman. Il savait très bien qu’ils n’en pensaient pas un mot. Ce mensonge leur permettait d’avoir les coudées franches pour leur enquête. Müller l’avait appelé dès son arrivée pour lui donner les suites sur son agression. Aucun indice, aucune trace de la BMW et ses occupants. Il séchait lamentablement. Et bien qu’il n’ait pas le droit de lui en parler, Matt devinait qu’il n’avançait pas beaucoup plus sur le meurtre. Il avait essayé encore de le faire parler sur ce qu’il savait, mais Matt avait raccroché rapidement sans lui révéler quoi que ce soit. Ce n’est pas qu’il ne lui faisait pas confiance, mais il ne voulait pas impliquer qui que ce soit dans cette histoire. Il comprenait les raisons qui avaient poussé son père à faire de même, cinquante ans plus tôt. Ces hommes étaient impitoyables. Il pensa alors à cette bague.

Dans l’avion, il avait eu tout le loisir de réfléchir à ce qu’il devait faire pour la suite. Il devait savoir d’où provenait cette bague avant d’aller plus loin. Ses recherches sur Internet n’avaient rien donné. Le dessin si particulier qui ornait l’intérieur était inconnu des moteurs de recherche. Il avait écumé les sites historiques qui traitaient du nazisme, ceux de l’art en bijouterie, ceux recensant les sections SS, et même un ou deux sites créés par des anciens combattants allemands. Il n’était fait mention de ce bijou nulle part. En désespoir de cause, il cherchait un nouveau moyen d’en retrouver la provenance. Il avait alors parcouru sans plus de succès les allées de la bibliothèque de la ville, l’une des plus grande du monde avec ses 17 ou 18 millions de volumes. Après deux jours passés à étudier l’histoire du nazisme, celle de la SS, ou de la Wehrmacht, il ne voulait plus voir un seul écusson ou un autre uniforme vert-de-gris. Il avait aussi lu le journal de son père de la première à la dernière ligne, pour voir s’il n’avait pas passé trop rapidement sur une indication, mais John ne devait pas en savoir beaucoup plus que lui, ou alors il n’avait pas voulu le consigner dans le carnet. Il en avait marre. Il se leva de l’épais canapé en cuir, et alla chercher une bière dans le frigo.

Jessica était partie depuis la fin du déjeuner pour attraper au vol un jet affrété par sa direction, qui l’attendait sur le tarmac de l’aéroport Kennedy. Elle partait remplir une mission au Texas, un projet de recherches du style « les nouveaux cow-boys », ou un truc du genre. Il se dirigea lentement vers la baie vitrée, qui offrait une vue imprenable sur Central Park. Il aimait bien ce quartier, bien qu’il ne se voit pas y vivre le reste de ses jours. Jessica l’avait racheté à une vedette de cinéma sur le retour, qui peinait à poursuivre le paiement des charges. L’argent n’était pas un problème pour elle. Elle était grassement rémunérée par sa boîte, et elle était issue d’une famille fortunée. Son grand-père, ou son arrière, il ne savait plus exactement, avait fait fortune dans l’industrie automobile, augmentant ses gains de manière exponentielle grâce à une variante qu’il avait imaginée du taylorisme. Cela lui posait parfois des problèmes de conscience, qu’elle lui avait confiés. Elle se sentait un peu coupable de profiter malgré elle des fruits de l’exploitation à outrance de la force de production de la classe ouvrière. Lui-même issu d’un milieu modeste, Matt ne savait pas quoi lui répondre. Il avait suffisamment entendu son père se plaindre de l’esclavage moderne qu’il rencontrait au travail. Cette différence entre leurs passés respectifs n’avait jamais été une barrière entre eux, fort heureusement. Il se demandait si e n’était pas leurs points communs qui risquaient de les perdre. Leurs métiers les rapprochaient tout en les séparant, physiquement du moins. Elle comme lui, toujours aux quatre coins des USA en permanence. Ils se croisaient plus qu’ils ne se côtoyaient. Il s’aperçut soudain qu’ils n’avaient jamais encore eu l’occasion de dîner dans un restaurant, d’aller au cinéma ensemble, ou de sortir dans un bar, bref, ce que faisaient tous les couples dits « normaux ». Il se promit de l’emmener en sortie dès qu’elle rentrerait. Il lui devait bien ça, après tout, se dit-il. Dans le parc, un couple se baladait entre les arbres, profitant de l’instant présent, sans se soucier du reste. A un moment, l’homme lâcha la main de la femme, pour entamer une furieuse bataille de boules de neige. Après plusieurs échanges, il finirent par s’étreindre et s’embrasser. Matt eut un pincement au cœur. Il aurait tant voulu faire ça cet après-midi avec Jessica. Il pouvait presque entendre leurs rires, malgré qu’il se trouvait derrière un épais double vitrage, quinze ou vingt étages au-dessus d’eux. Il referma les rideaux pour ne plus être distrait, et revint vers le canapé.

Il posa la cannette de bière à côté de l’écrin, posé en évidence sur la table basse. Il l’ouvrit une nouvelle fois. Au cours de ces derniers jours, il avait reproduit ce geste des dizaines de fois. Il décoinça la bague de son logement, et l’observa encore sous toutes les coutures. Il était convaincu qu’il était impossible qu’un détail lui ait échappé, mais il tenait à pousser encore son examen. A certains moments, il lui parlait même, lui demandait de lui répondre, de dire d’où elle venait. Mais comme il pouvait s’y attendre, il n’eut que le silence pour livrer les clés de ses mystères. Il ne comprenait en quoi ce bête anneau, même s’il était fait d’or, pouvait susciter autant de violence autour de lui. Il aurait très bien pu faire exécuter le même chez le bijoutier du quartier, même si faire graver une croix gammée sur une bague, destinée à être offerte ou portée, témoignait d’un goût douteux. Ou encore d’une nostalgie déplacée, même s’il savait qu’en Allemagne, les membres de nombre de groupuscules d’extrême droite regrettaient l’âge d’or du troisième Reich. Il avait du mal à concevoir comment on pouvait militer pour un retour des camps de concentration, des persécutions, des meurtres légaux, le tout sous le regard placide des forces de l’ordre, des gouvernements. Le laxisme en la matière de l’Angleterre, des Etats-Unis, et d’autre encore lui laissait un sentiment de honte, au moment où son gouvernement revendiquait un vent de patriotisme, exacerbé depuis les événements du 11 septembre. Il se méfiait à priori de ces bonnes volontés de masse lorsqu’elles étaient incitées par un seul homme, qui menaient souvent à la dictature, ou à des actions contraires à la démocratie. A l’époque, la suite lui avait donné raison. Le programme offensif du Président actuel était rejeté par la population, après avoir été porté aux nues. Certains le soupçonnaient même d’avoir orchestré les attentats, pour pouvoir enterrer de vieilles querelles, sur fond d’intérêts financiers. Il n’osait pas imaginer les conséquences, si l’un de ces groupes paramilitaires surarmés prenaient un jour le pouvoir. Pour peu que l’un d’entre eux, fin communiquant, fasse campagne efficacement sur les préoccupations majeures de la Nation, donnant aux gens ce qu’ils veulent entendre, il pourrait bouleverser l’équilibre précaire entre bien et mal. Hitler lui-même n’avait pas fait autrement pour se faire élire légalement à la tête de l’Allemagne. Sur fond de menace terroriste, de chômage, de fragilité du pouvoir d’achat, de ressentiment face aux minorités, de flambée des cours du pétrole, Dieu sait s’il ne rode pas parmi nous un nouveau loup caché dans la meute pour changer la face du monde. Ces considérations entre leçons de l’histoire et projection géopolitique proche l’amenèrent à se souvenir de Neil Fogley. Il était professeur d’histoire à l’université de Columbia.

 

Il l’avait connu après le massacre survenu dans une université proche de Detroit. Un étudiant désoeuvré et illuminé était monté sur le toit de la bibliothèque avec un fusil à lunette. Il avait fait une vingtaine de victimes, avant de retourner l’arme contre lui et se suicider. A l’époque, ses patrons l’avaient envoyé en reportage dans la prestigieuse école près de Manhattan. Ils avaient l’intention de dresser une sorte d’état des lieux de la sécurité dans les universités du pays. Cela faisait déjà plusieurs cas similaires sur une période courte, occasionnant toujours trop de drames, et l’opinion publique commençait à tomber dans une paranoïa exponentielle. Le papier avait pour but de classer les établissements en catégories de niveau de protection. Au même titre qu’Harvard, Yale ou Princeton, Columbia faisait partie de l’Ivy League, ce groupe fermé de campus parmi les plus anciens et les plus réputés des USA. Sur celui qui l’intéressait, il avait obtenu un rendez-vous avec le président de la faculté. Il n’y avait jamais mis les pieds, mais retrouvait avec un plaisir certain l’ambiance qui avait rythmé sa vie d’étudiant. Il croisait sur les allées et les pelouses des jeunes vêtus des même blousons d’équipe sportive que ceux qu’il avait portés en son temps. Les jeunes filles étaient aussi fraîches et jolies que dans ses souvenirs. Un ou deux s’étaient retournés sur son passage, flattant son ego de trentenaire. Le directeur l’avait reçu dans son bureau austère, où il était parti dans un long monologue sur la mission dont il était investi. Il assurait à Matt que ses quelques vingt mille étudiants ne risquaient rien sur le domaine. Il partit dans un exposé sur la formation à l’autodéfense dont bénéficiaient les trois mille salariés placés sous sa responsabilité, sur les consignes qu’ils avaient reçu de prévenir tout comportement à risque, ou d’alerter les occupants du moindre comportement suspect. Matt se demandait à l’écouter s’il devait rédiger une plaquette publicitaire destinée à rassurer les donateurs, principale source de revenus de l’école, ou faire son job et dresser un véritable diagnostic de ce qui était mis en œuvre pour protéger les jeunes sur le campus. Lorsqu’il sortit du bâtiment, il avait le tournis. Le discours pompeux dont l’avait abreuvé le doyen pendant des heures l’avait écoeuré. Habile orateur, il avait contourné toutes les questions du journaliste, sans apporter une seule réponse précise. Il savait qu’il n’obtiendrait rien de plus. Matt tournait et retournait déjà dans sa tête les arguments qu’il développerait devant le Comité de rédaction pour leur demander d’annuler le papier, ou de l’envoyer dans une université près du Bronx pour coller à la réalité. Alors qu’il posait la main sur la poignée de sa portière, sur le parking réservé aux visiteurs, il entendit dans son dos une voix dans laquelle transpirait le ton de celui habitué à exercer une certaine autorité. Pour autant, une certaine hésitation cassait le rythme de son propriétaire.

- Monsieur, pardonnez-moi, vous êtes journaliste, c’est ça ? Je vous ai entendu lorsque vous vous êtes présentée à la secrétaire du président.

Sans lui répondre, Matt se retourna pour se trouver face à un homme entre deux âges, qui le toisait. Les cheveux coupés impeccablement, et coiffés en raie irréprochable, où aucun ne dépassait, surmontaient un visage anguleux et grave. Les yeux derrière des lunettes cerclées de fer le fixaient avec ce qu’il prit pour de l’anxiété. A son allure vestimentaire, il devina de suite à qui il avait affaire. La chemise blanche à fines rayures rouges, dont le col était fermé par un nœud papillon en passe d’être démodé et le pantalon marron sans faux pli, que complétait un gilet en laine pelucheuse faisait immédiatement penser à un enseignant. Pour parachever le tableau, une pochette de stylos classés par couleur était glissée dans la poche de chemise. Confirmant sa question silencieuse, l’homme se présenta sans le laisser parler.

- Je suis Neil Fogley, et j’enseigne l’histoire au sein de l’université depuis plus de quinze ans.

Il lui tendait une main semée de cals de l’écrivain. Il l’imaginait sans peine passer des heures à relever les erreurs des jeunes, s’escrimant au cours de nuits sans sommeil sur des montagnes de copies. Matt commençait à redouter ce que lui demanderait l’homme. Il était persuadé qu’il le supplierait de lui accorder une petite faveur, du style un article élogieux pour soigner sa publicité. Comme les autres, il devait très probablement arrondir ses fins de mois avec des cours particuliers. Circonspect, il accepta de lui serrer la main, mais d’une poigne de fer. L’autre ne broncha pas, grimaçant à peine, puis se lança avec nervosité.

- Voilà… Après les événements de Détroit, je me doute des raisons pour lesquelles vous avez demandé à rencontrer le doyen. Je dois vous prévenir que depuis que je travaille ici, j’ai vu les conditions de sécurité se dégrader. Je ne sais pas ce qu’il vous a raconté, mais j’en ai vu plusieurs se succéder sur son fauteuil, et je peux vous garantir que celui-ci est plus préoccupé par les donations que par le bien-être général. Je voudrais vous parler de la situation réelle sur ce campus. Si un de nos étudiants devenait fou et voulait reproduire ce qu’il s’est déjà passé à Detroit et ailleurs, il pourrait le faire sans aucune difficulté.

Matt devint subitement beaucoup plus intéressé par ce qu’avait à lui dire le professeur. Il lui demanda de se balader en sa compagnie sur les parcs du campus pour lui en dire plus. Ils avaient échangé leurs informations pendant le reste de l’après-midi, puis s’était quittés aux pieds de la statue du Penseur, reproduction de la célèbre sculpture de Rodin. Ils s’étaient donnés rendez-vous le lendemain pour mettre une note finale à leur constat, d’après les indications de Fogley. Une semaine plus tard, l’article avait eu l’effet d’une bombe dans les milieux universitaires. Les donations étaient d’abord tombés en chute libre, avant de stagner, puis de remonter au fils des ans, pour retrouver finalement à leur ancien niveau il y a deux ans à peine. Plusieurs parents étaient venus pour sortir leurs enfants du campus, malgré le prestige et la garantie d’un emploi avantageux qu’aurait rapporté un diplôme de Columbia. Neil avait été inquiété par l’ancien directeur, qui avait su d’où provenaient les fuites, avant qu’il ne doive démissionner et laisser sa place à un homme qui avait fait de la sécurité son cheval de bataille, au détriment de la course aux financements. Quelques mois après le papier, des portiques de détection de métal étaient posés devant chaque accès aux campus, aux salles de classes, ou encore devant les bibliothèques. Il avait embauché des gardes qui éloignaient les intrus de la zone du campus, et mis en place un service de psychologues chargés de prévenir les troubles mentaux en consultation libre et gratuite. Il avait même invité Matt pour lui faire constater sur place les progrès de l’école. Entre temps, une amitié indéfectible s’était installée entre le courageux professeur et le jeune journaliste. Ils se voyaient une à deux fois par an, et évoquait ce souvenir avec des rires et la fierté d’avoir participé à une avancée incroyable dans la prise de conscience du phénomène. En effet, inspirées par l’exemple de Columbia, d’autres universités avaient lancé à travers le pays une vaste réflexion sur l’aménagement de protections.

 

C’est donc à lui que pensa soudainement Matt. Il décrocha son téléphone, et composa le numéro de son ami. Il décrocha après la deuxième sonnerie, fidèle à son habitude.

- Neil ? c’est Matt.

- Matt ? Quelle surprise ! Comment vas-tu ? Il faudrait que tu viennes me voir, ça fait un bail ! Comment s’appelle la dernière en date, déjà ? Ally ? Jenny ? Tu t’es enfin décidé à faire un gosse et à poser tes valises, ou pas ?

Depuis quelque temps, il le tançait régulièrement pour qu’il crée une famille et qu’il s’installe en couple. Matt éludait régulièrement, prétextant son âge encore jeune. En vérité, il voyait autour de lui la plupart de ses amis et collègues découvrir les joies de la paternité, du mariage, et il s’inquiétait plus souvent qu’il ne voulait l’avouer pour sa vie sentimentale. Cette fois-ci, il décida de couper court de suite à l’enthousiasme de son ami.

- Ecoute, je n’ai pas vraiment envie d’en parler cette fois-ci, j’ai besoin de toi… Enfin, non, j’ai besoin du professeur. On peut se voir cet après-midi ?

- Oui. J’entame un cours d’ici un quart d’heure, et je suis à toi d’ici deux heures environ. Tu m’attends dans mon bureau, je préviendrai l’accueil. Il te faudra une pièce d’identité. Depuis le passage d’un journaliste il a quelques temps, les conditions d’accès aux locaux se sont considérablement durcies, mais je pense que tu le sais.

Ils sourirent à l’unisson. Matt ajouta avant de raccrocher :

- Ne parle à personne de ma visite, à part l’hôtesse. C’est confidentiel, et urgent.

- Pas de problème, à tout à l’heure. Je mettrai de côté une bière fraîche d’import direct de Belgique, rien que pour le plaisir de te voir.

-De l’eau suffira. A tout à l’heure, Neil.

Il raccrocha, et regarda la bague, en espérant que son ami pourrait lui dire d’où elle vient. En attendant l’heure de le rejoindre, il décida de passer un coup de fil à Jessica. Elle ne pouvait pas lui parler très longtemps. Elle venait d’atterrir, et le représentant de son patron l’attendait pour l’emmener dans un ranch, où elle débuterait son enquête. Avant de couper la communication, elle baissa la voix pour lui promettre tout un programme de délices, que la morale réprouverait, lorsqu’elle serait de retour. Ragaillardi, il enfila son manteau et sortit de l’appartement, des photos du bijou dans la poche. Il avait décidé de faire le trajet à pied, après tout, se dit-il, il n’avait un peu de temps à tuer et n’était pas si loin de l’université.

 

Le bâtiment où se trouvait le bureau de Neil datait de l’époque de la création du campus, au milieu de XVIIIème siècle, à l’époque où il s’appelait encore King’s College. Matt savait que plus de 80 anciens étudiants de Columbia avaient décroché un prix Nobel, ce qui constituait un record parmi toutes les universités du pays. Leurs photos dans des cadres dorés s’étalaient quelque part dans le couloir d’un bâtiment, sans qu’il se souvienne duquel il s’agissait. Il gravissait les marches menant au perron de l’établissement, en se sentant ridiculement petit face à la majesté de l’édifice. Il était perdu entre les nombreuses colonnes qui soutenaient les étages supérieurs. Il n’était venu moins d’une dizaine de fois dans le bureau de Neil, aussi il devait se repérer, après le passage obligatoire au secrétariat, sur un panneau récapitulant les numéros de portes, en face des noms des professeurs. La pièce était ouverte, comme son ami le lui avait précisé, et il s’installa dans un confortable fauteuil en cuir placé en face de l’espace de travail. Fogley avait pris la précaution de faire couler du café à son attention. Les volumes étaient emplis des effluves agréables du breuvage chaud. Il se leva, et s’en servit une tasse généreuse, avant d’observer la pièce, comme un intrus dans un espace intime. Elle n’avait pas tellement varié par rapport aux souvenirs qu’il s’en faisait, à l’exception d’un ordinateur avec écran plat qui détonnait dans l’aspect séculaire de la décoration. Comme beaucoup de ses confrères, Neil avait accroché aux murs les différents diplômes qui avaient jalonné son parcours universitaire. Il était passé par Harvard, puis Yale, avant de décrocher ce poste à Columbia. Matt parcourut du doigt les titres des ouvrages entassés sur les étagères en bois précieux qui recouvraient la majeure partie des murs. Il connaissait vaguement le nom d’un ou deux de leurs auteurs, cherchant à tout hasard un livre traitant de la seconde guerre mondiale. Il en dénicha un, et se mit à le feuilleter. Le sommaire était tout ce qu’il y a de plus banal, renvoyant à des sujets sur les origines de la guerre, du nazisme, une biographie d’Hitler, de Roosevelt, des dossiers sur le Jour J, les camps de concentration, mais aucun sur la bijouterie nazie, comme il aurait pu s’y attendre. Il avait parcouru ceux des bibliothèques locales sans en trouver trace, il était sûr de ne pas en trouver ici, mais il entretenait une étincelle d’espoir qui lui soufflait que son ami aurait des livres plus spécialisés. Il manipulait un deuxième livre lorsque Neil fit son entrée. Il portait toujours ces immondes nœuds papillon. Au cours de plusieurs virées, Matt avait tenté de les lui faire abandonner, au profit de cravates, en pure perte. Le professeur tenait à eux comme s’il s’agissait d’une part identitaire de son individu.

Ils se serrèrent la main longuement, la deuxième posée doucement sur le bras de l’autre. Devinant que quelque chose clochait, Neil mit fin aux effusions, et se lança dans son fauteuil, un genou posé sur la jambe, les mains jointes au-dessus du ventre, comme à chaque fois qu’il était en phase d’écoute. Matt lui raconta toute l’histoire, en occultant la mort de Norman, et en adoucissant la fureur de l’attaque qu’il avait subie. Fogley prit un temps de réflexion, avant de lui répondre. Il décroisa ses jambes, se redressa et plaqua ses paumes sur son sous-main. Un observateur aurait pu croire qu’il pénétrait le journaliste du regard.

- Tout d’abord, Matt, je te présente mes condoléances pour ton père. Je n’ai jamais eu le plaisir de le rencontrer, et si tu es comme lui, je le regrette d’autant plus. Comment vas-tu, de ce côté-là ?

- Comme tu peux l’imaginer… Partagé entre le déni et la tristesse. Il me manque, tu sais. Lorsque j’ai passé la nuit dans sa maison, vide et si silencieuse, j’ai cru qu’une partie de moi s’était envolée pour toujours. Mais ne t’inquiètes pas, ça va mieux, et je commence à accuser le coup. Avec les événements des dernières heures, je n’ai pas eu un temps bien long pour m’adapter, tu sais. Je te remercie d’avoir posé la question, ça fait du bien de se raccrocher à quelque chose de rationnel.

Neil dédaigna sa dernière réplique d’un geste de la main. Ils avaient tous les deux un pauvre sourire aux lèvres. Deux amis comme ces deux-là n’avaient pas besoin de se parler pour se comprendre. Tout était dit dans les yeux et les postures de l’autre.

- Et pour cette histoire de bague, tu n’en savais vraiment rien ?

- Non, je te l’assure. J’ai tout découvert là-bas, en Suisse. Même ma mère n’était pas au courant, d’après ce qu’il m’a écrit. Un des vétérans que j’ai joins l’a vu commettre un massacre de sang-froid une nuit, mais n’en savait pas plus. Tu as déjà entendu parler de cet écusson ?

- Non, je te l’avoue, répondit-il en faisant la moue. Il faut que je t’expose grossièrement la genèse de ces unités, tu vas comprendre pourquoi. La structure de la SS, telle que nous la connaissons aujourd’hui, était établie par Himmler en personne. Il avait ainsi sa propre armée personnelle, plus puissante politiquement et militairement que la Wehrmacht, l’armée régulière. La SS, Schutzstaffel de son nom complet, a été fondée au milieu des années 20 par le chauffeur d’Hitler. Comme son nom l’indique, « l’Escadron de Protection » était à l’époque un souhait du futur Chancelier pour servir de garde rapprochée. Elle gagna rapidement après sa création en effectifs et en responsabilité sous l’impulsion d’Himmler. Il était clair, même pour l’époque que leur chef n’était pas étranger à cet engouement auprès d’Hitler. A l’origine conçue avec cette vocation, l’ampleur voulue par leur chef avait élargi leurs domaines de compétences. De même, Himmler, avec son adjoint Heydrich et Göring furent des acteurs prédominants pour l’organisation de la « nuit des Longs Couteaux », où ils firent exécuter les responsables de la SA, sous la tutelle de qui ils se trouvaient. Dès lors, la SS acquis une indépendance totale, sous la direction directe du Führer.

- Je me souviens vaguement de mes cours du lycée. Tu veux dire que la SS était au départ un groupe assez insignifiant dans le régime ?

- Totalement ! Vois-tu, la SA a été imaginée et mise en place avant la SS. Elle était une sorte de section armée et paramilitaire du parti Nazi. Ce sont ses membres que l’on appelait les « chemises brunes ». La SS est venue plus tard pour le service exclusif d’Hitler. Dès son élection en 1933, les SS inventèrent de toutes pièces un complot qu’ils soumirent au Chancelier. Celui-ci, paranoïaque de nature, et pressé d’asseoir sa place au sein du parti ordonna la neutralisation de la SA.

- Et après, les SS d’Himmler avaient les coudées franches, je suppose.

- Tout à fait. Himmler avait considérablement renforcé les critères de sélection pour ses troupes, de plus en plus draconiennes. Les prétendants étaient de vrais fanatiques, prêts à mourir pour le nazisme et leur leader. Il a élargi comme je te le disais tout à l’heure les domaines d’intervention et les compétences de la SS. Certains parlent même d’un Etat dans l’Etat. Imagine un peu… Le gros des troupes faisait partie de l’Allgemeine SS. La SS générale si tu préfères… Leur rôle était essentiellement politique, mais on y trouvait aussi le RSHA, qui regroupait des services comme la Gestapo, la Kripo, et la SD. L’ensemble était dirigé par Heydrich, dans un rôle répressif, et d’espionnage pour une partie de la SD. L’Ordnungspolizei représentait toutes les forces de police, l’Ahnenerbe, une section pseudo-scientifique chargée de recherches sur la race Aryenne, mais aussi sur les OVNIS, d’après certains. Tu dois connaitre la Waffen SS, la part militaire de la SS, qui comptait trente-huit divisions et neuf cent mille hommes vers la fin du conflit. J’allais oublier la division Totenkopf, qui surveillait et organisait les camps de concentration, où ils commirent aussi toutes sortes d’exactions. Comme tu peux le voir, l’ensemble de cette bande de criminels représentent un sacré paquet de divisions, sections, sous-sections, unités diverses, et cetera. Au fur et à mesure de la progression des Alliés, certains chefs nazis détruisaient sur leur passage les archives. Plusieurs n’ont pu être reconstituées, donc il est impossible encore aujourd’hui de dresser un inventaire complet de ces unités, parfois très petites et très mobiles.

- Et pour mon écusson, s’inquiéta Matt.

- Justement, je ne l’ai jamais vu, et je ne crois pas qu’il existe un document expliquant d’où il provient. Certains officiers pouvaient aussi personnaliser le leur, sur dérogation d’Himmler. Possible que tu sois tombé, enfin que ton père soit tombé sur l’une d’entre elles.

- Comment va-t-on en retrouver l’origine alors ? Et pourquoi ces hommes, dont je n’ai pas encore compris le lien avec ces nazis, me pourchassent-ils pour retrouver cette bague ?

- Peut-être s’agit-il de nostalgiques du IIIème Reich qui ont eu vent de l’existence de ce bijou. Peut-être a-t-elle alors valeur de relique pour eux, si elle a appartenu à un dignitaire du parti ou de la SS.

- Ca ne tient pas debout, Neil… Comment en auraient-ils retrouvé la trace chez mon père ? Et ce système de surveillance, ils l’auraient installé à grands frais aussi longtemps sans agir ? J’y ai pensé aussi, et je n’arrête pas d’y penser, même… Non, il ne s’agit pas de ça…

Le silence se fit quelques secondes, le temps que chacun réfléchisse. Matt était déçu que son ami ait séché comme lui sur l’origine de ce logo, qui aurait éclairé d’un jour nouveau ce qu’il se passait. Soudain, Neil reprit la parole, une étincelle dans les yeux. Il avait l’air de celui qui vient d’avoir une idée géniale, et on aurait presque pu voir le cri « Euréka » planer au-dessus de sa tête, tant il semblait enthousiaste.

- Pour découvrir les motivations de ces hommes, je ne peux pas t’aider, par contre pour savoir si ce logo a déjà fait parler de lui, je connais quelqu’un qui sera ton dernier espoir. Si lui ne le sait pas, personne ne pourra plus s’en souvenir, sauf peut-être tes agresseurs…

- Qui est-ce ?

- L’un des meilleurs spécialistes mondiaux de la Seconde Guerre mondiale, Hans Silberman.

- Je crois que j’ai déjà entendu son nom, il fait quoi exactement ?

- Je veux, que tu connaisses son nom ! Il a écrit suffisamment de livres sur le sujet pour remplir ma bibliothèque, il est consulté de temps en temps par CNN sur des sujets historiques et donne des conférences à tour de bras. Je l’ai connu lorsque j’étais étudiant, et j’ai assisté à une de ses conférences il y a un an ou deux.

- Il connait si bien que ça la SS ?

- Mieux que toi et moi réunis, il a perdu ses parents et sa sœur à Auschwitz. Il s’en est tiré par miracle, tenant le coup jusqu’à l’arrivée des Russes. Il a 76 ans aujourd’hui et remplit son devoir de mémoire en enseignant aux plus jeunes l’horreur de l’idéologie nazie. Il connait tous les aspects de la SS. Je l’appelle…

Se levant, Neil attrapa un répertoire et chercha le numéro du vieil homme. Pendant ce temps, Matt observait le campus enneigé par la fenêtre du bureau. Des étudiants avaient réalisé un bonhomme de neige, signe de cette candeur qu’il leur restait par bribes. D’ici peu, ils seraient parachutés dans le monde des adultes, entre travail, famille, et routine. Ils perdraient alors ces derniers stigmates de l’enfance, pour chercher le moyen de gagner toujours plus, pour payer toujours moins d’impôts. Qu’ils profitent encore de ce temps qu’il leur reste pour s’amuser et oublier un peu l’imminence de la perte d’illusions, se dit-il. Un déclic dans son dos le fit se retourner. Neil avait un sourire radieux.

- C’est bon, il va te recevoir. Il t’attend pour la fin de soirée.

- Où est son bureau ?

- Non, il te recevra chez lui. Tu verras, ce sera assez bizarre, un vrai musée de l’horreur. Je ne t’en dis pas plus.