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- Pour la dernière fois, Monsieur Bullman, qui étaient ces hommes ?

- Je ne sais pas, Inspecteur.

Matt n’en menait pas large, mais tenait bon, face aux assauts des policiers. Il se trouvait dans une salle d’interrogatoire, interrogé comme un vulgaire criminel. Il avait cru comprendre que les fusillades étant rares sur Zurich, du moins d’une violence comparable à celle de la nuit, ils étaient persuadés que le jeune Américain ne leur disait pas tout, ce qui n’était pas complètement faux. Il ne tenait pas à parler de la bague, de sa provenance, et de ce que son père en pensait. Ils n’avaient pas spécialement accordé d’intérêt au contenu de ses poches, il n’était là que pour une déposition, après tout. Il attrapa sur la table en inox le gobelet de café qu’on lui avait apporté à son arrivée. Le breuvage était froid et avait un goût de chaussette négligée, mais c’était une manière comme une autre de reprendre son souffle. Il ignorait depuis combien de temps l’Inspecteur Müller l’interrogeait. Cela aurait pu être depuis une heure, comme depuis deux jours, il n’en savait rien. L’absence de fenêtres dans la pièce ne lui permettait même pas de savoir si le jour s’était levé. Il examina la pièce, pendant que le flic se lançait dans une tirade sur la nécessité de collaborer avec les forces de l’ordre. Il en avait vu plusieurs à la télévision, mais ne les imaginait pas comme ça. Le truc du miroir sans tain était vraisemblablement surfait, ou trop connu pour être encore crédible. A la place, une caméra discrète était fixée dans un angle de la pièce, au-dessus de la porte. Il n’était entouré que de murs bruts en parpaings, avec seulement une couche de peinture bleu ciel. Pour toute décoration, un poster invitait les jeunes à s’inscrire au recrutement pour le concours d’entrée de l’école de Police. Pas sûr qu’il y ait foule pour courir chercher un dossier, parmi ceux qui passent par cette salle, se disait Matt. Le mobilier était réduit à sa plus simple expression : deux chaises en fer, ainsi que la table, sur laquelle le flic frappa des deux poings. Il sentait la transpiration et le tabac froid. Lourdaud, sa calvitie et ses fringues hors d’âge laissaient penser à Matt qu’il devait avoir une cinquantaine d’année. La moustache qui ornait sa lèvre supérieure était jaunie par la nicotine aux extrémités. Comme une médaille multicolore, des taches de nourriture attiraient le regard de Matt sur sa chemise au col délavé. Persuadé qu’on se moquait de lui, il avait le visage écarlate depuis le début de l’entretien, et il beuglait plus qu’il parlait. Matt était convaincu qu’il se retenait malgré tout d’exploser et de le rosser, en vertu de son statut de visiteur américain. En plus, il était journaliste, race d’humains particulièrement détestée par certains flics. Matt fut tiré de sa rêverie lorsque Müller envoya valser à l’autre bout de la pièce sa chaise, d’un coup de pied rageur.

- Mais enfin, Bullman, vous n’allez pas me faire croire que ces individus vous ont tirés dessus parce que vous leur refusiez une clope ? Vous me prenez pour une bille ?

- C’est vous qui le dites, Inspecteur. Cela doit bien faire la dixième fois que je vous dis que je suis allé à la banque, et qu’ils ont dû me prendre pour un richissime touriste. Ils m’ont demandé de leur filer mon blé, et je…

- Stop ! Je connais cette fable ! Si nous passions à la vérité maintenant ?

- Mais c’est la vérité !

Les deux hommes s’affrontaient du regard. Un coup discret fut frappé à la porte, mais Müller ne bougea pas, les yeux toujours plantés dans ceux de Matt, comme pour le sonder de l’intérieur. On toqua une nouvelle fois. Après un temps qui parut interminable, le flic décida d’inviter l’intrus à les rejoindre. Il s’agissait de la jeune femme en uniforme qui avait apporté le café il y a quelques heures. Elle tenait un dossier dans les mains que Müller s’empressa d’attraper, avant de remercier sa collègue. Lorsque la porte fut refermée, il ouvrit la chemise cartonnée, et consulta d’un air grave son contenu. Il se dirigea ensuite vers la chaise tombée à terre pour la remettre en place et s’asseoir. Les mains jointes, comme dans une prière silencieuse, il accrochait son regard sur celui de Matt, et continua d’une voix radoucie.

- Monsieur Bullman… J’ai ici sous les yeux la déposition d’un chauffeur de bus. Il raconte que vous avez arrêté son engin alors qu’il allait démarrer et que vous  sembliez agité. Je lis dans le rapport qu’une voiture de couleur noire, de marque BMW, a longé son véhicule plusieurs dizaines de mètres, et qu’il est resté à ce moment à hauteur de votre fenêtre. Le ou les occupants ont fini par se rabattre violemment pour éviter une collision avec un poids lourd. Si j’en crois votre description, il s’agit du même véhicule que celui qui vous a attaqué, d’après le plaisancier qui vous a pris en charge sur son bateau. Vous pensez sincérement que je vais croire que des malfrats qui veulent détrousser un individu traversent toute la ville à sa poursuite, puis finissent par leur tirer dessus pour le descendre ?

- Peut-être croyaient-ils que j’avais vu leur visage, Inspecteur ?

- Je ne crois pas, non…

- Que croyez-vous alors ?

- Je crois que vous me mentez, par omission en tous cas. Vous connaissez la raison pour laquelle vous êtes poursuivi, j’en suis persuadé. Vous ne me dites pas tout.

- Je crois que si, au contraire, s’emporta Matt. Vous me retenez ici comme un délinquant, vous m’interrogez comme si j’avais voulu braquer une de vos foutus banque, vous me coincez ici depuis plusieurs heures, vous pensez que je m’amuse une seule minute en votre compagnie ? J’ai pas encore viré ma cuti, Inspecteur, votre compagnie n’est certes pas si désagréable, mais nous n’irons pas plus loin ensemble ! Et si vous ne me laissez pas tranquille, je contacterai mon ambassade pour crier au harcèlement !

Il crut que cette fois-ci Müller allait le gifler ou lui enfoncer son poing dans les côtes. Mais il se ravisa, et se rassit. Sa voix était désormais résignée, il capitulait.

- Monsieur Bullman, vous êtes libre, rien ne vous empêche de partir… Je tiens à préciser que nous sommes là pour vous aider. Nous sommes inquiets, c’est tout. Ce genre d’agression est rarissime sur notre territoire. Peut-être que chez vous, au Bronx, cela fait partie de l’ordinaire, mais au cœur de Zurich, vous imaginez ? Je ne sais pas ce que vous avez fait à ces hommes, ni ce qu’ils vous veulent, mais ce sont des pros, vous pouvez me croire. Mes hommes ont récupéré des douilles de leurs armes. Les calibres employés sont peu courant, et la fabrication des balles est anglaise. Elles sont introuvables sur le marché parallèle classique. Si je n’avais pas lu votre dossier, j’aurai pu croire que vous étiez poursuivi par l’armée ou les services secrets. Mais j’ai bien peur que vous ne réalisiez pas vraiment que vous êtes en danger. Vous avez eu de la chance cette fois-ci, mais la prochaine fois ?

Un ange passa, pendant qu’ils se toisaient. Malgré son envie d’être protégé, Matt ne savait pas s’il devait faire confiance à cet homme. Et puis, il devait retourner chez lui, et il ne voyait pas ce que les Suisses pourraient encore faire pour lui.

- Inspecteur, je peux partir, maintenant ?, s’enquit-il, d’une vois atone.

- Oui, allez-y ! Et quittez la Suisse rapidement, Bullman. Votre présence risque de vous attirer des ennuis une nouvelle fois, et peut-être avec nous.

- Ne vous en faites pas pour ça, je suis pressé d’en partir.

- Un de mes hommes va vous raccompagner à l’hôtel, puis il vous déposera à l’aéroport.

- Merci.

Müller ouvrit la bouche pour ajouter quelque chose alors qu’ils se serraient la main, mais il se ravisa, et se contenta de lui indiquer la sortie d’un hochement du menton.

 

 

Matt traversait les couloirs sous le regard suspicieux des flics en uniforme. Il était surpris de constater à quel point ils étaient frileux dans ce pays en matière de sécurité. On l’avait amené dans les locaux de la police du lac, sur le Mythenquai, où Müller, de la Police Fédérale l’avait rejoint dans la nuit. L’homme qui lui avait sauvé la vie était déjà reparti, à son grand regret. Il aurait voulu le remercier et lui remettre les deux mille dollars promis. Mais il avait déjà refusé lorsqu’il avait insisté pour les lui remettre, sur le bateau qui les ramenait à quai. Il observait les bureaux en souriant. L’ensemble était immaculé et respirait le propre. Au cours de ses reportages, il avait eu plusieurs fois l’occasion de visiter des commissariats dans les faubourgs de New York ou de Chicago. Ceux-ci dégageaient une atmosphère un peu sordide, surtout la nuit, entre les prostituées et les dealers à la petite semaine ramassés ici et là. La Suisse l’étonnait, tant le contraste était saisissant. Même la façade de l’immeuble était immaculée, sans ces tags anti-flics que l’on trouvait sur celles des postes de police d’une bonne partie de la planète. Il retrouva rapidement l’agent qui devait l’escorter jusqu’à son hôtel, puis à l’aéroport. On pouvait distinguer sur son visage des traces d’acné juvénile. Matt soupira. On lui donnait comme garde du corps un jeune loup tout juste sorti de l’école. Il imaginait mal comment il ferait le poids face à la hargne des agresseurs de la nuit. Faute d’avoir le choix, il lui emboita le pas, jusqu’au parking situé à l’arrière du bâtiment. Matt le remerciait intérieurement de ne pas l’emmener dans une voiture officielle, lorsqu’il le vit se diriger vers une petite Toyota rouge. Il n’aurait pas voulu voir l’effet qu’aurait produit son arrivée à l’hôtel, à bord  d’un panier à salades.

Assis à l’avant, Matt observait le jeune homme. Il semblait assez nerveux, comme s’il s’agissait de sa première mission de confiance en solo. Le silence qui s’était installé entre eux installait une gêne qui le faisait fuir l’Américain du regard. Matt engagea la conversation.

- Vous vous appelez comment ? Müller ne nous a même pas présentés.

- Markus Heiniger.

- Il est pas commode, l’Inspecteur. Il m’a interrogé comme si j’étais un délinquant, alors que je suis victime d’une agression. Je peux vous dire que je n’aurai pas voulu me retrouver avec lui si j’avais braqué une de vos banques. Vous travaillez avec lui ?

Il était embarrassé d’aborder son opinion sur ses supérieurs avec un inconnu, mais Matt lui inspirait confiance. Il faut dire qu’en plus d’une décennie de journalisme, ce dernier avait l’art et la manière de délier les langues. Markus se mit se détendre, en lui expliquant dans un anglais approximatif qu’il est affecté à la Police Cantonale, c’est la première fois qu’il remplit une mission pour la Police Fédérale.

- Vous comprenez, Monsieur Bullman, ce que je fais là sort du cadre de mon travail habituel. Lorsque je suis arrivé, le patron m’a appelé pour que je vous escorte, sous la direction de l’Inspecteur Müller. C’est vrai qu’il est assez sec et autoritaire, mais les gars de la Police Fédérale sont tous plus ou moins comme ça. Ne lui en veuillez pas.

- Je ne lui en veux pas, rassurez-vous Markus. Il y a longtemps que vous faites ce boulot ?

- Non, six mois à peine. Je suis sorti de l’école, puis j’ai choisi d’être affecté à Zurich, pour me rapprocher de ma petite amie. Elle est institutrice dans le secteur.

Ils devisèrent quelques minutes sur la beauté du métier d’enseignant, sur la ville, avant que Matt ne se décide à poser la question qui le tracassait. Il devait faire preuve de doigté pour y parvenir.

- Markus… Je voudrai vous demander une faveur… Avant de prendre mon avion, je voudrais retourner sur les lieux de l’agression.

- Je ne sais pas si l’Inspecteur Müller serait d’accord si j’acceptais.

- Alors, pourquoi le lui dire ? Je ne suis pas un repris de justice, juste une victime. Müller n’a pas le droit de m’empêcher de circuler, et je prends son attitude comme une expulsion du territoire suisse déguisée.

- Mais, je…

- Je comprends, ne vous en faîtes pas Markus… Lorsque je serai rentré chez moi, je contacterai un ami avocat, spécialiste du droit international, et je ferai un papier à sensation sur la manière qu’ont les policiers Suisses avec les ressortissants des Etats-Unis d’Amérique. Croyez-moi que nos présidents respectifs vont apprécier. Je ne veux pas en arriver là, surtout avec un gars aussi sympa que vous, c’est déjà formidable d’avoir accepté de m’accompagner. Je me sens un peu plus en sécurité.

- Monsieur Bullman, je ne sais pas…

- Matt, mes amis m’appellent Matt, le coupa-t-il.

- Ok, Matt. Je disais que ce n’est pas une excellente idée. Mes consignes sont claires, vous déposer à l’hôtel pour que vous récupériez vos affaires, et de là, je vous amène à l’aéroport, où vous prenez votre avion pour rentrer.

- Pas de problème. Déposez-moi à mon consulat, ça, vous le pouvez, et je verrai avec eux.

Le jeune Heiniger hésitait. Matt savait s’y prendre pour semer le doute dans l’esprit des gens, même si ça le répugnait d’y arriver si facilement parfois. Mais pour l’heure, il mettait ses scrupules de côté, il voulait y retourner avant de partir.

- Pourquoi voulez-vous aller là-bas, Matt ?

- D’abord, parce que je veux voir le lac avant de partir, je n’ai pas encore eu l’occasion de le faire depuis mon arrivée, ensuite  parce que je veux pouvoir quitter le sol de Zurich, en paix avec ce qu’il s’est passé hier soir. Un peu comme oser y aller, pour combattre ma peur, si vous préférez. Vous ne pouvez pas me refuser ça, vous aurez mes nuits de cauchemar et mes factures de psy sur la conscience.

Le flic soupira, en lâchant un léger nuage de vapeur dans la voiture gelée.

- Ok, stop ! N’en jetez plus, on va y aller, à votre lac. Mais si jamais Müller apprend ça, je vais être viré, vous en êtes conscient ?

- Ne vous inquiétez pas, il n’en saura rien, je tiendrai ma langue. Je n’en ai que pour quinze minutes maximum sur place.

- Vous êtes quand même l’homme le plus têtu que je connaisse, Matt.

- Je m’en doute, je n’arrive souvent pas à me raisonner moi-même.

Ils éclatèrent de rire, et Markus bifurqua sur une bretelle pour changer de direction, et revenir presque sur leurs pas, si ce n’est que les locaux de la Police du Lac se trouvaient sur l’autre rive. Pendant le trajet, Matt réfléchissait aux événements de la veille. Il ne savait que penser de leur action violente, si ce n’est que la certitude de voir  revenir au grand jour la bague les poussait à agir. Lorsqu’ils arrivèrent, il était subjugué par la beauté du paysage, qu’il n’avait pu apprécier de nuit, et qui plus est, étant donné les circonstances. Le soleil se reflétait en éclairs colorés sur les crêtes des vaguelettes en millions de poissons d’argent. Un téméraire, malgré la neige et le froid, s’éclatait sur ses skis nautiques, à quelques encablures du quai. A ce niveau, on apercevait encore l’autre rive, à l’horizon, vague bande verte et blanche en cette saison, qui ne laissait percer presque aucune vue sur une construction humaine. A cet endroit, on pouvait avoir une idée de l’immensité de la nature. Les buildings, les statues, les pyramides, tout ceci n’était rien comparé au gigantisme des édifices naturels.

Il ne s’était pas rendu compte à quel point le ponton était glissant, dans sa cavale de la veille. La police était passée et avait récupéré l’ensemble des douilles. Il restait même un morceau du ruban censé éloigner les curieux, attaché à un réverbère. Il ne savait pas trop ce qu’il était venu glaner ici. Rien ne restait de l’attaque, hormis les traces de pneumatiques. Même l’embarcation criblée de balles avait été emportée dans un hangar de la police. Peut-être que, comme il le disait au flic, il s’agissait uniquement de garder une image correcte de ce lac. Déçu, il retourna à la voiture et s’installa sur son siège. L’air était encore très froid, il frissonna et demanda à Markus de mettre le chauffage à fond. Il lui fallait passer à l’hôtel maintenant pour récupérer ses affaires, et de là, s’envoler pour les Etats-Unis.

- Alors, vous avez vu ce que vous cherchiez, Matt ?, s’enquit Markus d’un air triomphant. Vous n’êtes pas formé pour mener une enquête, faites confiance en nos hommes, ils bossent bien. Ils ont passé le secteur au peigne fin, rien n’a pu leur échapper.

- Oui, je sais, mais je voulais revenir pour m’en assurer, et…

Il s’interrompit subitement. Il plissa les yeux pour observer ce qu’il venait de voir.

- Qu’est-ce que c’est que… Stop ! Arrêtez la voiture, Markus !

Ce dernier freina brusquement, faisant déraper la voiture sur plaque de glace environ deux mètres.

- Quoi ? Que se passe-t-il ?

Pour toute réponse, Matt pointait le doigt en direction du lac, vers une aire d’amarrage des bateaux de plaisance. Il ne vit d’abord rien, puis aperçu entre deux splendides yachts un tas de chiffons qui surnageait dans l’eau glacée. Le léger mouvement des vagues faisaient se rapprocher les coques, ce qui l’enlevait à leur vue par intermittence.

Le flic gardait les yeux rivés dessus, et ne se rendit pas compte que la portière côté passager s’était ouverte. Matt sortit de la voiture et courut en évitant les tas de neige pour ôter un doute de son esprit. Ses pas martelaient les lattes de bois, et il s’immobilisa devant l’objet. Lorsque les coques des deux bateaux entraient en contact, la forme disparaissait sous l’eau quelques instants avant de remonter. Le sommet était couvert d’une mince pellicule de neige. Afin d’avoir le cœur net, Matt s’empara d’une gaffe posée sur le pont d’un des yachts, et accrocha l’objet pour le rapprocher du bord. Pendant qu’il manoeuvrait difficilement, il entendait Markus le rejoindre. Lorsqu’il fut à une dizaine de mètres, il rabroua le journaliste pour le rappeler à l’ordre.

- Dites, nous devons y aller, maintenant. Si Müller savait que nous sommes là, il me passerait un sacré savon, et il foutrait même ma carrière en l’air. Alors, vous lâchez ça, et nous partons !

- Non, vous allez justement appeler l’Inspecteur Müller, et lui parler de ce que nous venons de trouver, vous risquez même une promotion pour avoir mieux fait votre job que vos collègues.

Intrigué, le jeune s’approcha et sursauta, une grimace d’horreur aux lèvres. Matt avait retourné l’objet, et les yeux vides d’expression d’un cadavre le fixaient intensément, depuis le lac. Il s’agissait du premier qu’il voyait, et son teint prit une teinte blanchâtre, avant qu’il ne traverse la jetée pour vomir. Il revint peu après en s’essuyant la bouche avec un mouchoir. Un trou rouge perçait son front en plein milieu, et le séjour dans l’eau commençait à faire son œuvre. La peau était entièrement plissée, comme lorsqu’on reste longtemps dans un bain, et commençait à parcheminer. L’homme était vêtu d’un veston cravate léger, peu adapté au climat actuel, mais Markus était convaincu qu’il s’en moquait désormais comme de la guigne. Ses cheveux flottaient mollement au gré du mouvement des vagues. Sa bouche était ouverte, et le flic crut qu’il allait encore vomir au moment où un petit poisson en sortit. Il se promit de ne plus jamais manger quoi que ce soit qui sortirait de ce lac. Il se mit à bégayer, sans pouvoir aligner une phrase cohérente.

- Mais… Qui… Que… C’est qui, bon dieu ?

Matt était penché sur la dépouille, un genou au sol, une main sur la gaffe, l’autre posée sur le bois. Il détourna la tête pour lui répondre, l’air grave. Si on le lui avait demandé, le flic aurait cru apercevoir une pointe de peur dans le regard de Bullman. C’est d’une voix blanche qu’il lui répondit.

- Markus Heiniger, je vous présente Norman X. « X », parce que j’ignore son nom. Il est banquier à Chicago, enfin « était », avant qu’un morceau de plomb ne fasse une rencontre violente avec son front. Alors, on l’appelle Müller ou pas ?

 

 

Plusieurs heures plus tard, Matt se reposait dans l’avion qui le ramenait chez lui. Il se trouvait au-dessus de l’Atlantique, filant à toute vitesse vers sa destination. Le jeune homme n’accordait qu’une attention distraite au film proposé par la compagnie aérienne qui défilait sur un écran fixé au bout de la cabine. Son voisin de siège ronflait avec force, il n’aurait pas de toute façon pu entendre les dialogues dans le casque fourni à côté de son fauteuil. Il soupira en regardant par le hublot. La fin de la matinée avait été horrible.

Il avait cru que Müller frôlait l’apoplexie lorsqu’il était arrivé sur les lieux. Il ne cessait d’osciller son regard entre lui et le corps de Norman. Le sortir de l’eau avait été laborieux, tant le poids d’un cadavre est multiplié lors d’un séjour en zone humide. Il vociférait en faisant de grands gestes, après « le bordel qu’apportaient en Suisse les Américains, pas foutus de garder leurs problèmes chez eux ». Le jeune Heiniger s’était fait remonter les bretelles pour avoir désobéi à son ordre. Lorsque Matt a tenté de le dédouaner, évoquant son envie de revenir sur le théâtre de l’agression, en invoquant sa liberté de circuler, Müller était entré dans une rage folle, et l’avait fait emmener, menottes aux poignets. S’en était suivi de nouvelles heures d’interrogatoires difficiles, mais faute de preuves, ou de quoi que ce soit pouvant l’incriminer, l’inspecteur l’avait fait relâcher à contre cœur, mais en lui ordonnant de quitter le pays dans les deux heures. Faute de quoi, s’il le croisait à nouveau à Zurich, il s’occuperait de lui personnellement. Il avait réussi à joindre son consulat, et savait que leur intervention a été primordiale pour le sortir de ce guêpier. Müller l’aurait certainement fait enfermer avec un plaisir évident.

Entre deux portes, il avait entendu deux enquêteurs aborder l’affaire. Apparemment, Norman avait été tué dans la nuit, mais son cadavre n’avait été plongé dans le lac que depuis quelques heures, probablement après le passage des techniciens de la police scientifique, ce qui explique qu’ils ne l’aient pas trouvé de prime abord. La balle qui a servi à le tuer était du même calibre que les douilles retrouvées sur la route longeant le lac. La balistique permettrait de confirmer que dans le lot des armes ayant servi à l’attaque contre Matt, une d’entre elles avait également servi à tuer Norman. Matt était écoeuré par sa mort. Même s’il n’était qu’un pervers de la pire espèce, il ne méritait pas le sort que ces hommes lui ont réservé. Pour lui, l’avertissement était reçu et compris. Il serait le prochain sur la liste, s’ils ne récupéraient pas leur dû. La maison de son père et son appartement n’étaient plus un refuge, il prit la décision d’habiter quelque temps chez Jessica. Elle ne comprendrait pas sur le moment, mais il la persuaderait de lui faire confiance. Elle accepterait, il en était convaincu. Ce qui l’amena à penser à elle et à ses formes voluptueuses. Et, pour la première fois depuis qu’il la connaissait, il n’avait pas envie pour le moment de rechercher les plaisirs de la chair, mais plutôt une sorte de réconfort. Bercé par ses pensées pieuses et les ronflements de son voisin, il s’endormit doucement jusqu’à atteindre un sommeil si profond que des turbulences dues à une tempête au-dessus de l’océan n’auraient pas suffi à l’en sortir.