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La nuit était déjà tombée, mais l’intense blancheur du manteau neigeux créait une atmosphère bien moins sombre que ce que Matt aurait pu penser. Les rayons lumineux des réverbères étaient renvoyés à l’infini sur les cristaux de glace en suspension dans l’air, diffusant une aura presque divine sur les objets. Matt se laissa un instant bercé par la magie de l’instant, avant de courber l’échine sous une bourrasque plus violente. Le froid était piquant, et il avait hâte de retourner à l’hôtel. Pourquoi faire, après tout ?, se dit-il. Après tout, il était sûr que Zurich ne lui apprendrait rien de plus. Il avait récupéré ce que son père lui avait laissé, et rester dans sa chambre ne l’aiderait pas à en savoir plus. Norman avait disparu, et il se demandait si ses mystérieux commanditaires n’avaient pas laissé tomber la filature pour le moment, bien qu’il en doutait. Cloître dans sa chambre avec la bague et le journal, il risquait de plus de se les faire dérober. Il dépassait les immeubles, dont il apercevait à peine les façades, sous le voile grossissant des flocons en chute libre. Au détour d’un virage, il disparut de la vue d’une berline noire, peut-être une BMW, qui évoluait lentement de l’autre extrémité de la rue, vers la banque. Dans une région pareille, elle n’avait rien d’incongru, mais le chauffeur roulait trop lentement, même si le manteau de neige rendait la circulation difficile… Les vitres fumées empêchaient aux gens situés à l’extérieur de distinguer les visages des passagers. Sa couleur sombre se détachait nettement des façades claires, faisant hausser les sourcils des rares passants, sur son passage. Elle avançait telle un félin prêt à fondre sur sa proie. Tout alla très vite par la suite.

Une ou deux centaines de mètres plus loin, quelque chose tenait tout de même Matt en alerte. Par ce froid, et à cette heure, le trafic s’était considérablement ralenti, et il savait que la plupart des gens cherchaient à se réchauffer autour d’un feu de cheminée, devant une télévision ou un repas chaud. Bref, tout sauf devoir sortir par ce temps. Les propos du banquier lui avaient insufflé un vent de paranoïa qui occupait la plupart de ses pensées, à présent qu’il se retrouvait isolé. Il ne pouvait s’empêcher de se retourner de temps à autre, cherchant à percer les flocons du regard. Il avait aperçu la voiture qui évoluait lentement derrière lui tous feux éteints. Il se surprit à imaginer toutes sortes de choses à son sujet, et pensa soudain, malgré la situation, qu’il était décidément trop gavé de séries policières. Mais, lorsqu’il se retourna une nouvelle fois, le chauffeur invisible alluma ses phares, en position de route, ce qui l’aveugla immédiatement. Le moteur se vit à vrombir, hurlant de tous ses chevaux, accélérant la vitesse de l’habitacle vers Matt. Ce dernier ressentait une vague de chaleur intense lui parcourir le corps. Il était même surpris lorsqu’il posa une main sur son front. Il était moite de sueur. L’endroit était isolé, et la rue débouchait sur une petite placette, plantée en son centre d’un rond-point modeste. Le temps qu’il réagisse, la distance qui le séparait de ses assaillants s’était considérablement réduite. La voiture gagnait de la vitesse. Elle faillit partir en embardée contre celles garées le long du trottoir, mais le chauffeur devait maîtriser son affaire. Il la remit rapidement sur son axe, de deux ou trois coups de volant experts, et la course sur le jeune journaliste reprit de plus belle. Journaliste, qui courait maintenant à perdre haleine pour leur échapper. Il voyait les pinceaux lumineux des phares rétrécir devant lui. Bientôt, il pourrait même distinguer nettement la plaque d’immatriculation, mais ce serait alors trop tard. Il se maudissait intérieurement d’avoir eu un excès de confiance en lui, avec Norman. Il avait pourtant lu la terreur qui hantait les yeux de son compatriote. Il aurait dû se douter qu’ils n’étaient pas des enfants de chœur. Il voulait les rencontrer, et les jauger, se dit-il, il était servi. Il aurait mieux fait de laisser ce pervers, plus idiot que méchant, continuer à lui filer le train. Ses jambes se dérobèrent soudainement, et il glissa sur la neige une première fois. Il jura à voix haute, et se releva tant bien que mal. Dans le choc sur les pavés, il sentit une douleur fulgurante dans son épaule, mais ne prit pas le temps de faire un diagnostic. Il se remit à courir derechef.

Sur la placette, trois autres directions s’offraient à lui. Deux rues étroites, dont il ne voyait que l’entrée, le reste étant plongé dans une noirceur. De mémoire, il était à peu près sur qu’elles s’enfonçaient dans les vieux quartiers. La dernière était plus large, et rejoignait quelque part la rue de son hôtel. Il se souvenait qu’elle débouchait sur l’une des avenues principales de la ville. Il n’arrivait pas à se décider sur quelle direction emprunter. Dans les ruelles sombres, il pourrait se dissimuler, mais les autres ne seraient pas dupes longtemps, et ils pourraient se débarrasser de lui plus facilement. Dans l’artère plus large, il y avait bien sûr plus de témoins potentiels, freinant peut-être l’ardeur de ses poursuivants, mais avec des possibilités de cachettes plus restreintes. Il entendait maintenant le son produit par les pneus sur la neige. Un regard lui apprit qu’ils n’étaient plus qu’à quelques secondes de le rejoindre. Tant pis !, se dit-il. Dans tous les cas, je suis baisé, alors autant foncer. Sans plus réfléchir, il se jeta dans la rue de gauche, en direction des boulevards. Elle était en pente légère, mais avec ce temps, il avait la sensation de descendre une piste des Alpes en VTT. Il devait surveiller ses appuis en permanence pour ne pas déraper à nouveau et se vautrer sur le trottoir. Ce qui finit par lui arriver une seconde fois, alors qu’il essayait de contourner une poubelle. Le chauffeur de la voiture en profita pour tenter de le prendre en étau contre le mur. Lorsqu’il freina, probablement trop brutalement, les pneus se bloquèrent, et elle finit sa course le pare-chocs contre un réverbère, qui plia sous le choc. A terre, Matt se protégeait comme il le pouvait, les mains en cercle autour de sa tête. Déjà, il vit les portières s’ouvrir, les hommes sur le point de sortir. Profitant de ce moment de répit, il sauta sur ses pieds pour se rétablir, et entamer un départ comme s’il avait le diable aux trousses. L’un des hommes réussit à l’attraper par la manche de sa veste, mais il l’écarta d’une ruade. Il entendit le tissu couiner, puis de déchirer, le libérant d’un coup. L’autre restait saisi de surprise, un morceau de manche entre les mains. Poussé par l’adrénaline, Matt sauta par-dessus le capot de la BMW, glissant sur la surface polie sur les derniers centimètres, avant de reprendre sa folle échappée sur la neige, sans même se retourner. Dans la confusion, il avait aperçu glissé sous la ceinture de l’homme qui l’avait empoigné la crosse d’une arme automatique. Il ne tenait pas à savoir s’il était en ce moment en train d’en pointer la gueule sur son dos, dans le but de l’abattre. Il courait sans réfléchir. Il entendit des cris derrière lui, en allemand. Un écho dans ses pas lui indiquait que l’un d’entre eux le poursuivait à pied, pendant que les autres remontaient en voiture. Le froissement de métal qu’elle produisait lorsqu’elle se dégagea péniblement de son étreinte avec le poteau parvint sans peine à ses oreilles. Il avait gagné quelques secondes dans l’opération, mais cela ne durerait pas. L’oxygène commençait à manquer dans ses poumons, et une douleur tenace le lançait dans les muscles de ses jambes. Sans échauffement, et par ce froid, il n’aurait jamais pu tenir les mêmes performances que dans le passé. Son adversaire peinait lui aussi à tenir le rythme, manquant se rompre le coup à chaque foulée. Leurs yeux étaient noyés des flocons de neige qui venaient y mourir. Et Matt en avalait péniblement plusieurs à chaque fois qu’il reprenait son souffle. Ils l’auraient, se disait-il, mais ils allaient en baver avant cela. Il ne sera jamais dit qu’un Bullman se rendrait sans avoir combattu, serinait parfois son père. A cet instant, il aurait voulu qu’il soit là, sans réellement savoir si c’était pour avoir son aide ou pour lui reprocher de l’avoir embarqué dans ce bourbier. Peut-être un peu des deux…

S’il gagnait de l’avance sur l’homme à pied, il en perdait sur la voiture. Il avait l’impression que la sortie de la rue sur le boulevard était à quatre mille kilomètres, et qu’il n’y parviendrait jamais, un peu comme ces mirages en plein désert, éternellement inaccessibles. Mais il finit par y apparaître, sous le flot un peu plus soutenu du trafic. Il renversa un jeune assez inconscient pour sortir en scooter par ce temps, mais n’avait pas un instant à perdre en excuses. Il tourna la tête en tous sens en espérant une issue. Il entendait les pas de l’homme se rapprocher dans son dos. Leur rythme même ralentissait, comme si l’autre était maintenant convaincu de l’avoir pris dans ses filets. La voiture n’était plus très loin, elle aussi. Lorsqu’il risqua un œil, il vit l’homme sortir lentement son arme et la glisser, avec un regard entendu dans sa direction, dans la poche de son blouson. Il ahanait, en exhalant des volutes de vapeur, mais un fin sourire se dessinait sur ses lèvres. Il se permit même un clin d’œil, comme s’ils étaient deux vieux amis sur le point de se faire une blague. L’avertissement était clair. Il n’hésiterait pas à tirer, même dans cette artère. Matt, époumoné lui aussi, cherchait désespérément une issue. Il ne pourrait pas fuir éternellement dans les rues de la ville. C’est alors qu’il le vit. Il n’avait qu’une petite chance de gagner un répit, mais tout était question de timing.  Il soupira, leva, puis laissa retomber ses bras sur ses hanches, comme s’il se résignait à son sort, puis se retourna lentement. L’homme, désormais satisfait, s’arrêta totalement, et se prit les côtes pour pouvoir respirer. Le sourire s’élargit encore plus, heureux d’avoir coincé sa proie. Mais il laissa la place rapidement à un masque de colère. Profitant  qu’il n’avait plus la main sur son arme, Matt avait repris sa course sans crier gare sur la droite du boulevard, disparaissant derrière la façade de l’immeuble qui faisait l’angle.

Il avait repéré un bus de nuit qui s’approchait d’un arrêt à une vingtaine de mètres de là. Il arriva devant alors que la porte se refermait. Il frappa de ses poings sur les vitres, suppliant le chauffeur de lui ouvrir. Il rechigna un peu, mais finit par accepter, à son grand soulagement. Un regard sur l’arrière lui permit de voir la voiture déboucher de la rue, dans un grand dérapage qui faillit coûter des frais de carrosserie conséquents à un autre véhicule, sauvé uniquement par le coup de volant de son conducteur. L’homme à pied remontait déjà l’arrière du bus, alors que les portes se refermaient. Il frappait à la vitre comme Matt l’avait fait juste avant, mais le chauffeur, agacé de ne pouvoir quitter l’arrêt, l’ignora superbement, et démarra. Il tiqua légèrement lorsque Matt lui présenta un billet de dix dollars sur le petit comptoir pour le billet, mais se détendit lorsqu’il ajouta un autre billet vert, de cinquante dollars ce coup-ci. Il les empocha et lui fit signe de se diriger vers l’arrière, ce qu’il fit sans un mot. Il s’assit à une place libre sur la travée gauche, et se dévissa le cou pour voir la réaction de ses poursuivants. La voiture stoppa près de l’homme à pied, qui s’y engouffra par une portière ouverte de l’intérieur. Elle n’était pas refermée qu’elle était déjà repartie à la poursuite de l’autocar. Après quelques dizaines de mètres, elle accéléra carrément, pour se ranger à portée de vue de Matt. L’intimidation réussissait. Le jeune homme était cette fois terrorisé. Il devinait leurs regards à travers le noir de fumée de vitres. L’une d’elle s’abaissa enfin, mettant un terme à cette situation angoissante, pour dévoiler le visage sans âme de l’un d’entre eux. Il était blond, le visage carré, la mâchoire serrée sur des lèvres fines. Il avait les cheveux coupé en brosse, et dévisageait Matt d’un œil noir, prélude à de multiples promesses. Pour le conforter dans cette pensée, l’homme tapotait un pistolet mitrailleur posé sur ses genoux. Un poids lourd arriva en face, en klaxonnant furieusement, avec des appels de tous ses phares. La BMW se laissa distancer, puis reprit sa place, évitant de peu la collision. La remorque du camion dansa un peu sur la neige, lorsque le chauffeur freina, puis reprit une trajectoire correcte, sous ses hurlements que Matt entendait distinctement. Le conducteur du bus jura tout haut, surpris par la manœuvre et la bêtise qu’il croyait déceler chez les occupants de la berline. Le jeune journaliste se cala au fond du siège.

Il reprenait doucement son souffle, ignorant le point de côté qui lui labourait les poumons. Il était trempé de sueur, et était passé au bord du claquage musculaire. Son épaule le tançait depuis sa chute sur le rond-point. Il réfléchissait sur l’issue possible. La ligne se terminait bien quelque part, et il ne pourrait pas rester à l’intérieur éternellement. Dès sa descente, il se ferait cueillir sans difficultés par les Allemands, parce qu’il était persuadé de leur origine, à présent. Il ne croyait pas énormément aux coïncidences, mais il était persuadé que ces hommes avaient un rapport, éloigné ou proche, avec cette unité SS décimée par son père et la bague. En la faisant sortir de la banque, il avait réactivé quelque chose resté en léthargie plus de cinquante ans. Maintenant qu’ils étaient persuadés qu’il l’avait avec lui, ils passaient à l’action. Son problème, pour le moment, était de leur échapper. Le bus poursuivait son chemin vers le sud. A chacun des arrêts, Matt s’assurait que les hommes ne tentaient pas de le rejoindre à l’intérieur, mais selon toute vraisemblance, ils étaient tellement surs de leur coup, que cela n’entrait pas dans leurs plans. Au détour d’un square, il aperçut le lac, vers lequel allait la ligne de bus, d’après une pancarte posée sur la paroi à côté de lui. Un début d’idée germait dans son cerveau. Avec un peu de chance, il pourrait attraper le ferry qui assurait la navette entre les deux rives, et les distancer. Le temps qu’ils fassent le tour avec leur voiture, il serait déjà loin. Il repéra sur le plan l’arrêt situé vers une sorte de port de plaisance, et où le départ du ferry était représenté. Ils en étaient séparés d’à peine deux minutes. Il commença à se tenir prêt à bondir du véhicule pour courir dès qu’il toucherait le sol. Une rotation de la tête vers l’arrière lui permit de voir que la BMW le suivait docilement, attendant le moment propice. Ils ne modifièrent pas leur comportement, lorsque le bus s’arrêta et ouvrit les portes, pour une autre fois depuis quelques minutes. Matt guettait la main du chauffeur. Lorsqu’elle s’abattit sur le bouton de commande, après le départ d’une personne âgée, il se rua à l’extérieur, et courut à toute vitesse en direction des quais. Attendant une telle manœuvre, ses poursuivants mirent peu de temps à réagir. Alors qu’ils se préparaient à coller l’autocar, ils l’aperçurent et braquèrent dans entre lui et les bords du lac pour lui couper la route. Pour les éviter, Matt louvoyait avec adresse en traversant la route. Il arriva très vite sur un ponton, où chacun de ses pas résonnait dans le silence.

Il ressentait la fraicheur de l’eau toute proche. Les lumières de la ville se reflétaient sur l’onde dans un kaléidoscope orangé. Il se souvenait de sa promesse de visiter les environs avant de partir, mais ne pensait pas le faire dans de telles circonstances. A la hauteur d’une armoire électrique, il marqua une courte pause pour observer ses adversaires. Ils étaient tous descendus de la voiture, l’abandonnant dans la hâte toutes portières ouvertes. A la faveur d’un lampadaire, il grimaça lorsqu’il remarqua qu’ils avaient dégainé leurs armes. Il se remit en route, courbé vers le sol, en essayant de faire moins de bruit, sur les planches du ponton. La nuit et l’absence totale d’éclairage l’aidait dans sa tâche. Malgré ses précautions, il entendit un cri derrière lui. Les hommes l’avaient repéré. Ils se mirent à courir dans sa direction. Il fit de même, en cherchant le point d’embarquement du ferry. Il se maudit soudain. Dans sa hâte, il n’avait pas pris la précaution de vérifier qu’ils effectuaient encore la navette, ni même de savoir s’il en trouverait un à quai, paré à partir. A cause de la fatigue, il avait plus de difficultés à courir. Les hommes gagnaient du terrain dans son dos. Il se retourna encore une fois lorsqu’il cogna brutalement dans quelque chose de mou, avec lequel il tomba rudement sur le bois. Il se redressa pour découvrir un homme qui venait de débarquer d’un petit hors-bord. Il voulut saisir l’occasion de s’en tirer. Il l’interpella en anglais.

- Vous avez un bateau ?

L’homme tendit un doigt tremblant vers la petite embarcation.

- Deux mille dollars, et vous me déposez de l’autre côté, c’est ok ?

- Pour ce prix, je vous le vends. Il vaut quatre fois moins.

- Eh bien, pour ce prix, vous le gardez, et vous en achetez quatre autres.

- C’est vous le patron !

- Partons ! Vite !

L’homme releva la tête et aperçut les agresseurs qui approchaient. Il considéra Matt avec suspicion, puis soupira.

- Vos amis semblent plutôt pressés de vous voir auprès d’eux…

- Ce ne sont pas des amis, allez, fichons le camp d’ici !

Il le releva en le tirant par l’épaule, et le poussa dans le bateau. Le moteur eut un peu de mal à démarrer, mais il se mit à ronronner avec harmonie. Matt ne tenait plus en place. Il avait déjà détaché les amarres. Les hommes n’étaient plus qu’à une dizaine de mètres à peine.

- Vite ! Ils arrivent !

- On est partis, mon Prince !

Ils quittaient le quai lentement d’abord, puis l’embarcation prit de la vitesse. Juste à temps, se dit Matt. L’un des Allemands sauta du ponton pour les rejoindre, mais glissa sur le bord en plastique blanc de leur frêle esquif et plongea dans l’eau comme une masse. Aussitôt, les autres se mirent à tirer dans leur direction. Matt sauta sur son sauveur pour le jeter à terre en hurlant. Les balles ricochaient autour d’eux, projetant des geysers d’eau à bâbord et tribord, d’autres projectiles se nichant dans le bateau. Matt repéra une position plus confortable, au moment où l’une des balles vint éclater le bois qui recouvrait le fond, à l’endroit précis où il se trouvait une seconde plus tôt. Il avait le regard braqué sur l’écharde de deux centimètres, horrifié. Il cria pour couvrir le bruit du moteur.

- Vous avez une arme ?

- Non, rien ! A part une fusée éclairante, je n’ai rien !

- Ca me suffira en attendant.

Il rampa à l’arrière, sous ses indications, et finit par la découvrir dans une caisse contenant du matériel de survie. Il enfonça la douille à l’intérieur, et passa la tête au-dessus du bord pour viser. Il savait très bien qu’il n’utilisait pas une arme défensive, mais faute de mieux, il saurait s’en contenter, se dit-il. Lorsqu’il tira, son projectile fila dans une trajectoire approximative en direction du groupe, pour exploser un peu plus loin et aveugler les tireurs. La boule lumineuse se perdit rapidement dans l’eau, où elle s’éteignit immédiatement. L’homme profita du répit pour se remettre aux commandes du bateau, parti à plein régime n’importe où. Les tirs étaient désormais moins précis, plus sporadiques. Le quai était déjà presque réduit à une bande lumineuse. Il ne voyait plus que quelques éclairs produit par l’explosion de la poudre des cartouches. Puis soudain, il n’en vit plus aucun. Ils continuèrent leur route, encore sous le choc du feu nourri qui avait accompagné leur départ. Ils n’avaient pas fait quatre cent mètres qu’une sirène retentit et qu’un projecteur soit braqué sur eux, les aveuglant. Un système de haut-parleur crachota quelque part et annonça d’une voix forte :

- Police ! Arrêtez le bateau ! Immédiatement !

- Dieu soit loué, cria l’homme ! Nous sommes sauvés pour de bon ! Gardez vos deux mille dollars, j’ai de qui raconter des histoires à mes collègues pour au moins un an, ajouta-t-il en rigolant, et en prenant Matt dans ses bras.

Ce dernier était quelque peu amer, malgré l’arrivée imprévue et bienvenue de la cavalerie. Il se leva complètement, et leva les mains, sous les consignes des flics. Lorsqu’il regarda en arrière, il ne voyait plus les tireurs, juste une BMW anonyme longer les quais à allure réduite. Ils avaient perdu pour cette fois, mais ils reviendraient, il le savait. Ils étaient même prêts à tuer, il en avait eu la preuve ce soir.