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Zurich, de nos jours

 

 

Assis confortablement dans le fauteuil rembourré du salon de la banque, Matt finissait sa lecture. Il était interloqué par le contenu des pages. Et là, à plus de vingt mètres sous terre, il avait soudainement froid, et il tremblait de tout son être. Il referma le cahier et considéra l’écrin noir. Se pouvait-il que cette bague ait certains pouvoirs, suffisamment en tous cas pour pousser un homme à se sentir très puissant, et à exterminer une quinzaine d’hommes surentrainés, se dit-il. Il avait toujours cru son père très cartésien, cherchant en permanence la démonstration de ce qu’on lui avançait. Lire un écrit pareil de sa main était aussi incroyable que trouver une bouteille d’eau en plein désert. Il avait du mal à accepter le prétendu pouvoir de cette bague. Il se rappela soudain le témoignage d’anciens combattants qui disaient chercher un appui dans n’importe quel objet, lorsqu’ils étaient acculés sur le front, sous les balles ennemies. Pour certains, il s’agissait de leur fusil, d’autres de la photo de leur famille, voire un briquet.

Ils prêtaient inconsciemment des vertus magiques à ceux-ci et croyaient dur comme fer à leur pouvoir lorsqu’ils les invoquaient. Matt croyait surtout que l’autosuggestion faisait des miracles. En situation de conflit ou de stress intense et continu, l’être humain développe inconsciemment une série de parades destinées à le soutenir, ou à se surpasser. Personne ne mesure encore avec exactitude l’étendue des possibilités réelles de notre cerveau. Selon certains scientifiques, nous en exploitons à peine le quart. Il trouvait tout à fait logique que son père puisse trouver aide et soutien à travers ce bijou. Les circonstances qui ont entouré sa découverte ont marqué sans doute au fer rouge sa mémoire. La culpabilité ressentie lorsqu’il a tué les soldats s’est transmise pour lui dans le métal de la bague. Par la suite, à chaque fois qu’il appuyait sur la détente, se dit-il encore, c’est à ce trophée qu’il en attribuait la responsabilité. Ce qui explique aussi son dégoût lors d’une période plus calme, et son envie de la cacher à la vue de l’Humanité. Pour lui, elle devait représenter toutes ces morts violentes vécues sur les champs de bataille. Pour lesquelles il n’était pas tout à fait étranger, d’ailleurs.

Loin de trouver cela idiot, Matt était quelque part rassuré. Cela démontrait que son père était au contraire, et malgré ses propos, tout ce qu’il y a de plus humain. Quel acte plus contre-nature que celui de supprimer la vie de son prochain, se demanda-t-il. A moins d’être psychotique ou tueur en série, notre éducation civilisée ne tolère pas le meurtre, même légal. Il y avait de quoi ébranler les consciences ou bousculer les esprits les plus équilibrés. Même pour certains SS. Matt avait lu un jour que les camps d’extermination créés par Himmler, sur le modèle d’Auschwitz par exemple, ne visaient pas seulement la productivité. Les premiers meurtres massifs se faisaient à la mitraillette, par une compagnie de SS. Les officiers s’étaient rendus rapidement compte que malgré leur endoctrinement, qui consistait à considérer les Juifs comme des non-humains, les soldats en charge des meurtres vivaient très mal psychologiquement ces séances d’extermination. Ils eurent alors l’idée de gazer les malheureux, cachés de la vue de leurs bourreaux. D’abord dans des camionnettes grâce aux gaz d’échappement renvoyés dans les cabines, puis dans les camps de la mort et les fours crématoires, cette fois-ci pour industrialiser les meurtres. Cela a eu un effet immédiat sur le moral des troupes. Les hommes devenaient plus sereins, loin des regards de leurs victimes. Matt y voyait que pour les moins fanatiques d’entre eux, certains SS avaient du mal à appliquer ces consignes. Cela ne les rendait pas plus humains, mais il comprenait d’autant mieux ce qu’avait pu traverser son père.

Lui-même avait trouvé que la bague était chaude. Cela était sans aucun doute la conséquence de ce qu’elle représentait pour lui. Il s’agissait d’un dernier lien secret qui l’unissait à son père. La voir a été un choc intense. Il ignorait néanmoins ce qu’elle représentait pour ses poursuivants. Une hypothèse vit le jour dans son esprit. Si elle avait appartenu à un dignitaire du Reich, il est compréhensible qu’ils fassent tout pour la récupérer. Il s’agissait peut-être de nostalgiques de cette époque, rêvant d’un nouvel âge d’or nazi. Pour peu qu’elle ait été portée par Hitler lui-même, il imaginait sa valeur relative à leurs yeux. C’est ce « V » gravé qui le tracassait. Il n’avait pas souvenir qu’un membre des classes dirigeantes de la SS ou parmi les Nazis ait un nom qui commence par cette lettre. Si c’était le cas, ce ne pouvait pas décidément être le Führer en personne qui la détenait. Et pourquoi en auraient-ils fait une section SS, dédiée spécialement à cet officier ? Le passage sur l’emblème si particulier le gênait, et lui amenait un tas de réflexions, dont aucune ne la satisfaisait. Il n’était pas particulièrement calé en histoire, mais cela ne lui disait rien.

Quel était le rôle de cette unité ? Son père n’avait pas eu la réponse, ou ne voulait rien en dire, même dans ce journal qu’il croyait resté enfouis encore pendant des années. Il faudrait qu’il se renseigne pour savoir si quelqu’un connaissait son existence. Elle a bien dû laisser des traces dans les archives récupérées après la victoire. Et puis, un doute le tenaillait. Se pouvait-il que son père ait inventé une partie de son histoire ? Il avait appris dans son métier à se méfier des témoignages. Pas qu’il considérait le vieux John Bullman comme un menteur, mais l’excitation mêlée au stress aurait pu altérer son jugement. Le passage sur son départ pour le campement de Laon l’effrayait. Imaginer son propre père partir massacrer de sang froid plusieurs êtres humains, fussent-ils des SS, avait quelque chose d’assez perturbant. Peut-être que ses anciens frères d’armes avaient-ils remarqué quelque chose qui pourrait corroborer sa version. Il regarda en réfléchissant le téléphone mis à sa disposition par la banque. Les sourcils froncés, il se demandait si déranger ces hommes âgés pour remuer des souvenirs pénibles était une bonne idée. Ils avaient aujourd’hui plus de 80 ans, et la moindre émotion leur était déconseillée. Rien ne permettait de dire en plus qu’ils auraient le moindre souvenir de quoi que ce soit. Il savait que Micheman était décédé deux ans auparavant, il ne  restait donc que Webster et Garner. Ces trois là étaient les plus proches de son père sur le sol français. Après leur retour, chacun avait mené sa vie en tentant d’oublier la guerre. A ce jour, il coulait des jours paisibles, en attendant l’heure de leur dernier et plus grand voyage. Webster avait fait fortune dans l’industrie pétrolière et profitait des services d’une luxueuse maison de retraite du Texas. Quant à Garner, il savait juste qu’il vivait au sein de sa famille, entouré des siens. Il avait fait sa vie dans un cabinet d’assurance, en se contentant de ce qu’il possédait. Il reprit conscience en s’apercevant qu’il avait le combiné dans les mains, en ligne avec un service d’annuaire suisse. Il ne s’était pas rendu compte qu’il s’était levé, avait décroché le téléphone, puis composé un numéro. Il devait reconnaître qu’il était sous le choc. L’hôtesse l’interpellait à plusieurs reprises d’une voix aimable.

- Monsieur ? Je vous écoute.

- Oui, pardonnez-moi. Je voudrais être mis en relation avec une maison de retraite au Texas.

Après avoir précisé la ville et le nom de l’établissement, l’attente commença. Il faisait les cent pas dans le salon en se rongeant les ongles nerveusement. Après que le miracle des liaisons transatlantiques sous-marines se soit encore produit, il entendit la sonnerie. Une voix bourrue décrocha et lui demanda d’un ton peu amène ce qu’il voulait. Il demanda à être basculé sur la chambre de Webster. Une musique d’attente éculée du type « quatre-saisons » de Vivaldi sur orgue électronique, sous la conduite du maestro Bontempi lui vrilla les oreilles. Il n’avait trouvé que rarement de l’originalité dans ce domaine. A croire qu’attendre n’était déjà pas assez pénible pour qu’on nous impose ce genre de divertissement, pensa-t-il. Une voix chevrotante répondit.

- Oui ?

- Sam Webster ?

- Oui, qui le demande ?

- Matt Bullman… Le fils de John…

Un ange passa. Matt percevait l’émotion qui submergeait le vieil homme. Il n’avait pas pu, à l’instar des autres vétérans, se rendre aux obsèques, mais il avait reçu un faire-part personnalisé. Des sanglots retentirent dans le morceau de bakélite.

- Pauvre John… Il me manque tant, petit. J’irai d’ici peu le rejoindre, mais le temps est long à passer. Je lui dois plusieurs fois la vie, le sais-tu ?

- Oui, Monsieur.

- Appelle-moi Sam, ou Web’, tiens ! On ne m’a pas surnommé comme ça depuis mon retour de Normandie. C’est ton père qui a commencé à m’appeler comme ça. Dans ta voix, je retrouve un peu la sienne. Je me souviens de toi, lorsque nous y sommes retournés. Tu lui ressembles comme deux gouttes d’eau, lorsqu’il avait ton âge. C’était un patriote, petit ! Un vrai, et tu peux croire le vieux Web’ !

- Je sais, Mon… Sam. Mon père m’a légué un vieux journal où il raconte le débarquement, et la suite. Il vous admirait et vous aimait comme des frères, vous, Micheman, et Garner.

- Nous aussi nous l’aimions comme un frère, il était le nôtre d’ailleurs. Vous les jeunes ne pouvez pas comprendre tout ceci… Tu en arrives à les aimer plus que ta femme, parce qu’ils sont avec toi quand la mort t’entoure. Ce sont ces gars-là qui écoutent ton dernier soupir quand c’est la fin. Sois fier de lui, Matt ! Il était le meilleur d’entre nous tous…

Matt commençait à pleurer lui aussi. Il était un peu jaloux de cette connivence qu’il n’aurait jamais eue avec John, mais refoula cette pensée juvénile. Il était conscient de ce qu’ils représentaient les uns pour les autres. La devise des mousquetaires de Dumas aurait tout aussi bien pu coller à ces hommes : « un pour tous, tous pour un ». Son père s’était éloigné d’eux dès son retour, peut-être parce que les revoir lui rappelait trop fort ceux qui étaient restés, il avait fini par le comprendre. Après les commémorations, il avait repris contact avec eux, sans pour autant pouvoir leur rendre visite. Un éclat de jeunesse était revenu dans ses prunelles à chacun de leurs appels.

- …Sam, je cherche à comprendre… Mon père parle dans son journal de deux assauts qu’il a menés contre des soldats SS, et qui l’ont perturbé.

- Je ne vois pas… Ma mémoire me joue des tours, et nous avions mené tellement d’attaques, repoussé tellement d’autres, que je ne sais pas si…

- C’était lors d’une patrouille, dans le cimetière de Saint-Pierre-du-Mont, le coupa Matt.

- Oui, je m’en souviens ! Ton père avait envie de pisser dans le cimetière, quand il est tombé sur trois Schleus. On n’a jamais vraiment su ce qu’ils foutaient là, on cherchait des Panzers. Il les abattus tous les trois alors qu’ils allaient le descendre comme un lapin. Il s’en était tiré comme un chef. Lorsque je suis arrivé avec Micheman, ils étaient déjà refroidis.

- C’était un héros… Vous vous souvenez s’il était un peu bizarre lorsque vous l’avez rejoint ? Comme s’il ne se sentait pas bien, par exemple.

- Non, pas que je sache petit. Tu sais, là-bas, on était tous plus ou moins bizarres. Cela faisait à peine deux jours que nous étions arrivés que nos cervelles étaient suffisamment remplies d’image horribles. Tu n’imagines pas ce que c’est d’être à côté d’un copain et de voir sa tête exploser au milieu d’une phrase… Il avait la tête du type qui vient de buter trois autres types, c’est tout.

- Il ne vous a jamais parlé d’un trophée pris aux Allemands ? Je sais que tout le monde essayait de ramener un Lüger, un insigne, ou n’importe quoi ayant appartenu à un officier. Je n’ai rien retrouvé de tel dans ses affaires.

- A ma connaissance, non… Mais je t’ai déjà raconté comment j’ai réussi à piquer la montre d’un boche alors qu’il dormait dans un trou ? S’il est encore en vie, il doit toujours se demander comment il a pu la perdre à son réveil…

Sentant venir l’imminence d’une longue période au téléphone pour évoquer ses  souvenirs de guerre, Matt trouva le courage de couper court à la communication. Il remercia le vieux Webster chaleureusement, lui promit de lui rendre visite dès son retour chez lui, et alla pour raccrocher, quand Sam ajouta d’un ton grave :

- Tu sais petit, ne cherche pas trop à comprendre cette période, elle était déjà bien compliquée pour nous. Ne juge pas ton père sur ses actes là-bas. Nous étions en guerre, et il fallait bien que quelqu’un fasse le sale boulot, et c’était tombé sur nous. Ton père a fait son job, celui qui consistait à ramener ses bonhommes entiers au pays…

Sans répondre, Matt reposa doucement le combiné. Il n’avait rien appris, mais était troublé par les dernières paroles du vétéran. Il aurait cru qu’il avait deviné qu’il enquêtait sur ce qu’avait fait son père pendant la guerre. Peut-être en savait-il plus qu’il ne voulait bien le dire ? Il ne savait pas, ses pensées commençaient à se mélanger. Même si Garner n’était pas présent pour l’épisode du cimetière, il décida de le contacter à son tour.

Il trouva grâce à une nouvelle intervention du service d’annuaire suisse le numéro de sa fille, dans leur appartement à New York. Il était surexcité par l’attente. Les questions se multipliaient, et il comptait bien obtenir des réponses. Une voix féminine décrocha. Elle était douce comme le miel, et il imaginait la silhouette fragile et gracile de la jeune femme. Avant de mourir son père lui avait raconté qu’elle venait de se marier avec un jeune avocat, tout juste nommé au barreau. Ils avaient une petite fille qui faisait le ravissement de son grand-père. Sa voix s’anima lorsqu’il expliqua qui il était. Selon toutes vraisemblances, Garner avait assourdi les oreilles de son entourage avec les histoires du Sergent « Eagle ». Elle lui expliquait que son père avait décrit le sien comme un héros, un ami sur qui compter en cas de coup dur. Elle était fière de parler à son fils, ajouta-t-elle, lorsque qu’une voix forte retentit derrière elle. Elle le salua chaleureusement, et passa le combiné à celui que Matt avait entendu par-delà la femme.

- Allô ! Ici Garner, c’est Bullman Junior ? Comment vas-tu ?

- Bien Monsieur, je vais bien, malgré les circonstances, et vous ?

- Pareillement, je profite de la vie depuis plus d’un demi-siècle. Ne m’appelle pas Monsieur, ça me gêne. Ce sont mes grands-parents qui appelaient les tiens « Monsieur », lorsqu’ils collectaient le coton dans les plantations.

Puis, il partit dans un rire gras qui évoquait des images chaleureuses à Matt, de prairies verdoyantes, baignées d’un soleil haut perché dans le ciel. Cet homme respirait la joie de vivre, se dit-il. Il était le moins fortuné de leur groupe, et pourtant il semblait plus riche que les autres. Pourtant, son ton s’assombrit soudain.

- J’ai appris pour ton père, comme les autres. Je suis désolé, on l’adorait tu sais…

- Oui, je viens d’avoir Webster au téléphone, qui m’a dit la même chose. C’est d’ailleurs de lui que je voudrais vous parler.

Il sortit la même histoire que quelques minutes auparavant. Lorsqu’il eut finit, il n’y avait que la respiration de l’homme pour lui répondre. Après une ou deux secondes d’un silence gêné, Matt décida d’intervenir.

- Malcom ?

- Oui, Matt… Je suis encore là. Je réfléchissais… Ton père n’est plus là, maintenant. Et je pense que tu as le droit de savoir ce qui me tourmente depuis plus de cinquante longues années.  A ta place, je n’agirais pas autrement, et j’ai besoin de me libérer de ça.

- Je vous écoute…

- Je n’étais pas là lorsqu’il a tué ces hommes au cimetière, mais j’ai assisté à autre chose… Aujourd’hui encore, je me demande s’il a eu raison de faire ça, guerre ou pas…

- Quoi ? Parlez, bon sang !

- Attends une seconde, veux-tu ?

Puis, Matt entendait dans l’écouteur Garner demandait à sa fille de le laisser seul, puis il entendit une porte se refermer. Lorsqu’il s’adressa à nouveau à lui, le vétéran n’avait plus l’ombre d’une jovialité dans la voix. Le ton était plus dur, cassant.

- Je vais tout te dire, mais ne porte pas un jugement sur lui, comme je l’ai fais toutes ces années. Il faut d’abord que je t’explique qu’à l’époque je me suis engagé parce que je croyais que c’était la seule solution pour qu’un noir ait un semblant de reconnaissance. On était encore loin de la loi sur les droits civiques, et des combats qui l’ont précédé. Je me suis trompé sur toute la ligne. Les officiers voyaient d’un sale œil l’arrivée de recrues de couleur. Un seul homme m’a tendu la main, ça a été ton père. Je le connaissais depuis Camp Forrest. Jamais je n’aurai eu l’idée de lui nuire ou de le laisser tomber. Tout le monde, pour des raisons différentes vénéraient ton père. Il s’est souvent mésestimé lui-même, mais les officiers connaissaient sa valeur. Pour en revenir à ton histoire, les gars m’ont bien entendu raconté ce qu’il s’était passé dans ce village, dès leur retour du camp. Web’ était transporté de joie morbide, ravi de voir de près ses premiers cadavres de soldats tous frais. Micheman était plus réservé, presque choqué pour sa part. Lorsque ton père est revenu du bunker de Rudder, je l’ai trouvé troublé, presque en profondeur. Je l’ai questionné en le prenant à part, mais il s’est refermé comme une huitre.

- Vous saviez ce qui le préoccupait ?

- Non, mais j’ai mis ça sur le compte de l’émotion, du choc qu’il avait subi dans ce cimetière, et avant ça sur les plages. Et puis, Matt Cole était mort depuis peu, presque dès son arrivée sur le sable. Nous le voyions comme un surhomme, en oubliant qu’il n’était après tout qu’un homme, comme nous tous.

- Mais après, que s’est-il passé ?

- Nous nous habituions plus ou moins à l’horreur. Non, retire ça ! On ne s’y habitue jamais, mais disons qu’il y avait presque un climat de banalisation. Nous nous détachions totalement des combats, comme si nous étions des spectateurs, et non des acteurs. Il le fallait si nous ne voulions pas devenir cinglés, comme certains des gars du bataillon, que j’ai vu partir complètement siphonnés. Ils le sont restés jusqu’à la fin de leur vie, tu peux me croire. Les autres résistaient, ce qui fait que nous retrouvions presque une virginité de nos conversations, abordant tous les sujets possibles, sauf ce qui concerne l’armée, les boches, les copains tués, tu vois ce que je veux dire. Peu à peu, nous réussissions à sourire, d’abord timidement, puis plus souvent. Et pour ton père, ça n’a jamais été le cas… Il restait taciturne, renfermé, depuis le cimetière. Je craignais qu’il devienne cinglé comme les autres, jusqu’au jour où j’ai croisé son regard, et que je m’y suis attardé… Il y avait quelque chose, dans ses yeux. Une peur différente de celle que nous ressentions. J’ai cru y voir aussi une préoccupation qui le dominait. Il gambergeait beaucoup, seul dans son coin, et écrivait aussi dans son journal. Il a du se rendre compte de mon propre trouble, parce qu’il avait fini par tenter de redevenir celui qu’il était, sans être vraiment convainquant, à mon goût. Je me suis résigné, autant par curiosité, que pour aider mon ami, à le suivre discrètement. A chaque fois que je tentais de le questionner, il se renfrognait. Jusqu’à ce soir maudit…

- Quoi ? Quel soir ? dit Matt, impatient.

- Nous avions libéré la veille ou l’avant-veille, je ne sais plus vraiment, la ville de Reims. Nous profitions de la fête donnée en notre honneur donnée par les habitants. Comme beaucoup, je n’avais jamais gouté de Champagne, et nous en avons bu jusqu’à l’aube. Au cœur de mon ivresse, j’ai soudain vu arriver ton père, très excité. Il semblait animé par un volcan intérieur. Il ne buvait plus, et était pressé d’aller se coucher dans un des hôtels réquisitionnés par l’armée. J’ai trouvé ça suspect, tant le changement était perceptible. Je l’ai suivi jusqu’à l’Etat-major, où je l’ai entendu demander une permission de vingt-quatre heures. Il avait prétexté je ne sais plus quoi pour l’obtenir. Rudder lui a donné immédiatement. Je me suis caché lorsqu’il est sorti, et j’ai fait la même demande. Je voulais en avoir le cœur net.

Le cœur de Matt faisait des bonds dans sa poitrine au fur et à mesure du récit. Garner approchait de la fameuse nuit qui répugnait son père. Il était attentif à ce qu’il lui racontait maintenant. La respiration de Malcom s’accélérait, elle aussi.

- Il a quitté la ville rapidement, en direction de Laon. Je le suivais à bonne distance, profitant d’une nuit sans lune pour me dissimuler. Nous avions dépassé depuis quelque temps la zone non sécurisée par les Alliés, lorsqu’il bifurqua en direction d’une petite voie qui conduisait à une ferme isolée en pleine campagne. Il semblait savoir où il se dirigeait. Je sursautais lorsqu’il a sorti son Garand, et qu’il s’est mis en position offensive. Il était courbé et courait le long des murs, regardant à travers chaque fenêtre. A un moment donné, il s’est figé, et a cassé une vitre, avant de balancer une grenade à l’intérieur. L’explosion dans cette zone rurale, si silencieuse, m’a fait sursauter. A partir de là, j’ai été le témoin de la nuit la plus horrible de tout mon temps de guerre. Ton père avait trouvé un groupe de SS, dont j’ignore le nombre, et a d’abord abattu les hommes de troupe. Il l’a fait tout seul, Matt ! Je n’ai encore jamais revu l’équivalent de la rage meurtrière qui l’habitait. Il tirait de tous les côtés, sautait, tombait, repartait, mais ils y sont tous passés. Ils dormaient probablement, ce qui explique la facilité avec laquelle il les a eus. Il n’a gardé en vie que les deux sous-officiers qui les commandaient.

Matt était surpris de la terreur qui transparaissait encore aujourd’hui dans la voix de Garner. Il l’invité à poursuivre.

- Après, il les a torturés, pour leur faire parler d’une bague ou je-ne-sais quoi encore. Crois-moi, Matt, je n’ai jamais su de quoi il retourne, mais les méthodes qu’il a employées étaient dignes de ce qu’on a appris sur la Gestapo par la suite. Il a même arraché de ses mains l’œil d’un des deux hommes. Je ne veux pas te dire dans le détail ce qu’il leur a fait, ça me donne encore des cauchemars… Il répétait une sorte de litanie autour de cette bague, sur nos copains disparus pour lesquels ils allaient payer… Au petit matin, alors que l’aube pointait ses premiers rayons, il a abrégé leurs souffrances d’une balle dans la nuque, puis est reparti en direction de notre campement. Il est passé à moins de deux mètres de l’endroit où je me trouvais. Son regard avait encore changé, celui-ci m’a fichu la chair de poule. J’avais peur de lui, soudainement, et je ne tiens pas à savoir ce qu’il se serait peut-être passé s’il m’avait trouvé là. Probablement rien, mais je ne souhaitais pas me montrer pour vérifier, tu peux me croire. Les cris de ces hommes m’ont hanté pendant des années. Je me suis senti coupable de ne pas être intervenu. J’ai su par la suite qu’il y a eu des exactions ici et là, lorsque certains soldats alliés pétaient les plombs. Je ne sais pas si ce qu’ils faisaient ressemblaient à ce que j’ai vu ce soir là, mais même si je peux comprendre leurs motivations, même si c’étaient des salopards de SS, je ne crois pas qu’ils aient bien agi en les torturant comme cela. La haine engendre la haine, et la loi du Talion n’est pas une réponse efficace aux crimes. Agir comme eux leur fait gagner la partie, puisque cela nous conduit à aller contre notre nature…

Garner pleurait à chaudes larmes à présent. Matt n’osait intervenir pour tenter de réguler le flot salé de sa peine. Il était lui-même très choqué par ce récit. Il comprenait d’autant mieux le dégoût qui s’est emparé de son père par la suite, le conduisant à exorciser ses démons en ouvrant ce compte en Suisse. Il était incrédule. Des images de son père, souriant à sa mère, jouant avec lui au football, l’encourageant pour ses premiers pas dans l’équipe, hurlant à chaque match, imprégnaient ses rétines, comme autant d’images subliminales. Comment imaginer que cet homme qu’il vénère tant ait pu se comporter comme le pire des bourreaux ? Comment la capture de cette bague a pu le transformer ainsi ? Garner semblait à la fois soulagé et embarrassé de lui avoir ouvert les portes de sa mémoire. Sa voix se fit cette fois-ci plaintive.

- Matt, je m’excuse d’avoir parlé de tout ça, alors que ton père vient d’être enterré. Je n’aurai jamais pu continuer à vivre avec ça sur la conscience, comme de mourir sans m’en être libéré. Tu es le seul au courant, désormais. Je n’en ai parlé à personne, et certainement pas à ton père. Il est resté sombre quelques jours durant, puis a fini par redevenir définitivement le « Eagle » que je connaissais. J’ai mis cette nuit sur le compte d’un égarement passager. Nous avons tous eu des périodes de doute, je te le disais. Il n’a pas été assez fort pour la surmonter. Je voudrais te laisser, maintenant. Je dois retourner auprès de ma famille. Je te remercie d’avoir pris de mes nouvelles, passe à la maison quand tu veux, la porte te sera grande ouverte.

Sans même attendre de réponse, il raccrocha. La sonnerie annonçant la fin de la communication retentissait depuis plusieurs secondes, lorsque Matt se décida à raccrocher. Il était pâle comme un mort, et ne savait pas quoi faire de plus, à présent. Un regard sur sa montre le fit bondir. Il était plus de vingt heures, il avait passé plusieurs heures dans ce salon, entre la lecture du journal et les coups de fils aux amis de son père. Il rangea le journal et l’écrin dans les poches intérieures de sa veste, puis se ravisa. Il sortit l’écrin, et l’ouvrit. La bague étincelait à l’intérieur, sous la lumière tamisée du salon. Il était rassuré, à présent. Il referma la caisse en fer, et verrouilla les serrures. Il sortit rapidement de la pièce, en direction du garde, toujours en faction, à qui il confia le coffre.

- Pour sortir, comment dois-je faire ?

- Ne vous inquiétez pas, tout est prévu. Je vais m’occuper de votre bien, et vous accompagner jusqu’en haut. Attendez-moi ici, s’il vous plait.

Etrangement, le ton aimable et maniéré de sa voix contredisait le caractère brutal de son physique. Il revint après quelques instants, et pria Matt de le suivre. Ils reprirent l’ascenseur, à la montée aussi vertigineuse que la descente.  Puis, ils débouchèrent dans le hall désert, à l’exception de l’équipe de nuit de vigiles, prêts à mordre le premier intrus. Le garde accompagna le jeune homme jusqu’à une porte blindée qu’il ouvrit. Il s’effaça pour le laisser passer, puis le remercia vivement d’accorder sa confiance à la Commerz Swiss Bank, avant de lui souhaiter une excellente soirée. Matt passa le sas de sécurité et se planta sur le trottoir. La neige avait recommencé à tomber en épais flocons, nimbant les rues, les toitures et les piétons d’un nouveau manteau blanc. Aucune trace de Norman. Il avait du recevoir pour consigne de laisser tomber la filature, mais il ne vit pas de mouvement, ou de voiture suspects. Il devait plutôt s’être mis à l’abri quelque part, lassé de l’attendre. A chaque expiration, il produisait un petit nuage de vapeur. La température avait chuté depuis son entrée dans la banque. Il regrettait presque la fraicheur relative des souterrains qu’il venait de quitter. Il ouvrit son col pour protéger son cou des morsures du froid, enfonça ses mains dans ses poches, et se mit en route.