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Journal de guerre du Sergent John « Eagle » Bullman

 

 

5 juin 1944, Camp Middle West, Brighton, Angleterre.

 

 

« … Cette fois, c’est la bonne ! Rudder vient de nous annoncer que l’assaut est pour cette nuit. A cette heure, nos bombardiers et les gars de la 101ème sont déjà en route sur les côtes françaises pour chatouiller les boches et nous préparer le terrain. Au briefing, le Lieutenant nous a expliqué notre mission. Nous allons prendre d’assaut la falaise de la Pointe du Hoc. Je suis allé voir Cole tout à l’heure. Il priait de toute son âme pour que nous réussissions et que nous rentrions tous au pays. Je lui ai promis que je serai son témoin, comme convenu, pour le jour de son mariage avec Maria. On s’est serrés dans nos bras en pleurant, puis nous avons regagné nos sections. Incroyable comme Matt est devenu si rapidement un frère pour moi. Je crois que ce sont les difficultés qu’on nous impose dans les camps d’entrainement qui nous ont rapprochés.

Mon paquetage est presque prêt. Je sors de la housse le Garand tout neuf qu’on m’a filé au magasin. Il sent encore l’huile, et je m’amuse à mettre en joue un ennemi imaginaire. J’ai hâte d’aller tuer du Fritz. Hitler, tiens-toi bien sur ton siège, les Rangers vont te botter le cul jusqu’à Berlin ! Webster passe la tête par l’entrée de la tente et m’appelle. Garner et Michman ont les foies, et je dois les rassurer. Je reviendrais écrire plus tard… »

 

 

 

 

6 juin 1944, 05 : 00 PM, Pointe du Hoc, Normandie.

 

 

« … L’enfer ! S’il doit exister, il se trouve ici ! L’attaque ne s’est pas passée comme les huiles l’avaient prévu. La moitié de mes hommes sont morts sous les balles de ces salauds de boches. L’eau de la mer était rouge de leur sang. J’ai cru crever plusieurs fois, mais je m’en suis sorti par je ne sais quel miracle. J’ai été le premier à escalader cette saloperie de falaise. Ce que tous prennent pour un acte héroïque est en fait le produit d’une réaction de trouille et de colère sourde. Je voudrais être loin d’ici. A l’extérieur, je me donne une contenance pour rassurer mes hommes, mais à l’intérieur c’est le désastre. J’ai vu des hommes chialer dans leurs trous remplis de restes humains. Ennemis ou amis, plus personne n’en a rien à cirer. S’il se trouve des hommes de bonnes volontés sur Terre, qu’ils fassent en sorte que ça ne se reproduise jamais. J’ai vu un casque allemand sur le sol qui contenait encore la tête tranchée d’un boche. J’ai dégueulé instantanément. J’ai besoin comme les autres d’une période de repos.

Nous avons déjà repoussé deux contres attaques allemandes, et nous sommes tous sur les nerfs. Goldstin a même tiré sur un des nôtres, en l’ayant pris pour un boche. Je l’ai envoyé se reposer à l’infirmerie. Je l’ai accompagné là-bas, et je garderai dans ma tête pour le reste de mes jours les images de ces gosses aux jambes arrachés, aux yeux crevés, aux poitrines couvertes de sang. Leurs hurlements étaient ceux de bêtes à l’agonie, et n’avaient plus rien d’humain. J’en frissonne encore.

Un des seuls bons points de la journée aura été la découverte des canons allemands que nous cherchions. Nous les avons dynamités avec mes gars, puis nous sommes repartis voir Rudder pour le rapport. Il nous a félicités, bientôt imité par les huiles du navire Amiral. Comme si tous ces discours pompeux allaient faire revenir nos gars ! J’ai perdu mes illusions sur cette guerre. Cole est mort sur la plage, et je n’étais pas auprès de lui pour entendre ses dernières paroles. Je le vengerai. Je buterai plus de nazis que quiconque. Rudder a dit tout à l’heure que l’heure n’était pas aux larmes dans une courte prière. Il faudrait d’abord que l’on débarrasse l’Europe de ces fumiers, et viendra le temps du deuil. D’ici à peine une heure, je repartirai en patrouille. Seigneur, faites que cette merde soit finie rapidement…. »

 

 

 

 

7 juin 1944, Normandie

 

 

« …Comme j’aurai aimé visiter ce pays dans d’autres circonstances. Les bocages normands sont d’une beauté sans égale. Elle est malheureusement gâchée par les cadavres essaimés ici et là. Dans plusieurs arbres certains de nos camarades sont pendus, retenus uniquement par leur parachute, la langue parfois sortie de la bouche, ce qui leur donne un masque mortuaire grotesque. On trouve aussi des allemands, surpris par les bombardements ou les balles Alliées. Plus rarement, des civils français, qui sont pour la plupart des résistants. L’odeur devient infecte, et la décomposition des chairs faisant rapidement son œuvre, les peaux se gonflent, en prenant une couleur sombre. Rudder nous a d’abord demandé d’en enterrer le plus possible, autant par décence que pour les risques sanitaires, avant de renoncer devant l’ampleur de la tâche. Le Génie prendrait le relais.

Les renforts que nous attendions avec impatience sont arrivés ce matin. Il était temps, nous n’étions plus qu’une poignée à résister aux assauts des boches. Une expression d’horreur se lisait sur leurs visages lorsqu’ils nous découvrîmes. Ils n’étaient pas préparés à rencontrer des morts-vivants. J’ai su plus tard que l’Etat-major leur avait dressé un tableau idyllique de notre situation. Ils étaient convaincus de trouver des guerriers surhumains qui résistaient avec courage face à l’ennemi toujours plus belliqueux. En lieu et place, ils nous voyaient hagards, certains délirants sans cesse, d’autres encore effrayés au moindre son comme des animaux. Ces deux derniers jours avaient faits de nous des loques. Le pire pour moi est encore que je commence à m’habituer à la présence des cadavres, au sang, au meurtre. Je me demandais tout à l’heure si j’arriverai à redevenir normal après la guerre, lorsqu’il me faudra réintégrer la vie civile. D’heure en heure, je sens monter en moi les instincts les plus primaires de l’homme, enfouis en chacun d’entre nous depuis la nuit des temps, prenant le pli sur mon éducation civilisée.

Je dois encore repartir en patrouille de reconnaissance tout à l’heure. Une patrouille de jour ! Comme si nous n’étions pas suffisamment exposés ici… Garner commence à en avoir marre, et je m’inquiète pour sa santé mentale. Il a un regard de plus en plus halluciné, et je crains de le perdre pour de bon. Je l’ai surpris cette nuit à se balancer d’avant en arrière en marmonnant des phrases où il était question de sa mère qui ne lui donnait pas son câlin assez vite. Je l’ai pris par l’épaule, et je l’ai éloigné des autres. J’ai passé une partie de la nuit à lui parler doucement, comme un père, et à le rassurer. Ils sont si jeunes, bon sang ! Pour cette fois-ci, je me contenterai de Web’ et de Michman pour notre reconnaissance. Je vais le laisser au calme quelques heures. Il l’a bien mérité… Nous le méritons tous… »

 

 

 

 

Soir du 7 juin 1944, Normandie

 

 

« …Je ne pensais pas revenir ouvrir ce journal avant demain, mais la patrouille ne s’est pas passée comme prévue. J’ai agi comme une bête… J’ai tué de sang froid des hommes à bout portant… J’ai récupéré un truc pas clair sur eux… Je ne sais pas par où commencer… Peut-être par le début… Je vais d’abord me calmer un peu, et prendre l’air… La nuit est calme, pour une fois, et je vais tenter de rassembler mes idées avant de continuer… Que Dieu me garde, quand j’y repense… Je file. »

 

« … Voilà, je suis de retour. Puisse le Seigneur sauver mon âme pour mes péchés. J’ai écrit le déroulement des événements depuis mon engagement dans ces pages dans l’idée d’en faire un témoignage pour les générations qui me suivront. Ce soir, pour ce que je dois y laisser, je souhaiterai au contraire m’en garder l’exclusivité. Au crépuscule de ma vie, je trouverai peut-être le courage de le faire lire à d’autres. J’ai honte de ce qu’il s’est passé, de ce sang qui coule sur mes mains. Peut-être que le confesser par écrit me permettra de chasser de mon esprit ces sentiments aussi noirs que l’enfer. Et toi, hypothétique lecteur anonyme à travers le temps, si tu existes un jour, ne me juge pas ! Laisse-en le soin au Tout-Puissant… N’oublie pas que c’est la guerre ici, que je vois mes camarades, mes amis, mes frères tomber les uns après les autres. N’oublie pas qu’au combat les instincts les plus primaires enfouis dans les hommes surgissent pour un seul mot d’ordre : la survie. N’oublie pas que tuer ne me procure aucun plaisir. N’oublie pas qu’en face ils ont les mêmes consignes que moi. Même si je n’oublie pas moi-même que ce ne sont ni des excuses, ni des prétextes pour se donner bonne conscience. En à peine vingt-quatre heures, j’ai revu mon jugement sur le monde. Mes croyances ont été bouleversées, à un point que tu n’imagines pas, cher lecteur à venir.

Chacun de nous s’est métamorphosé en rejetant toute humanité. Lorsque l’ennemi était loin, vague point vert-de-gris au lointain, il était facile de mettre en joue et de tirer, un peu comme dans une fête foraine. Sauf que l’Autre en fait autant ! Le débarquement a été une épreuve horrible, mais ça, je l’ai déjà dit. La différence ce soir, c’est que les boches ont perdu leur anonymat lorsque je les ai tués. J’ai vu leur regard, j’ai aperçu cette étincelle dans leur regard, lorsqu’ils sentent que c’est la fin. J’ai vu leur crâne exploser en une gerbe rouge sang. J’ai tué de sang froid, pour venger mes amis, par vengeance, avant même de leur faire un procès. Et c’est moi qui suis mort avec eux… Cela s’est passé de la manière suivante.

Comme je le disais tout à l’heure, Rudder m’a convoqué auprès de lui. Depuis l’épisode de la falaise, il me porte une confiance aveugle. L’effet pervers étant qu’il me confie la plupart des patrouilles à risques. Il se dit déjà que des nouveaux galons et une médaille m’attendent bientôt. Je n’en ai cure, mais les officiers semblent impatients de les distribuer, à la fois pour remonter le moral des troupes comme pour des raisons de propagande à l’attention des gens restés au pays. Rudder m’attendait dans son abri de fortune. Il avait investi un bunker à moitié défoncé par les éclats d’obus. Sur les murs, les inscriptions en allemand témoignaient de leur rigidité en matière militaire. Tout ou presque était Verboten à l’intérieur. Quand on voit le désordre qui y règne depuis notre arrivée…

Le Lieutenant m’avait demandé de faire une reconnaissance autour du village de Saint-Pierre-Du-Mont, à quelques encablures de notre position. Les renseignements faisaient part d’un regroupement massif de boches. On parlait même d’une compagnie de Panzers qui convergeaient vers la Pointe pour nous rejeter à la mer. Je devais vérifier la présence de ces forces, en évaluer l’importance et rentrer faire mon rapport. Rien de bien sorcier, en somme. J’ai demandé à Webster et Micheman de m’accompagner. Nous sommes partis juste après le repas, arme sur l’épaule. L’évolution à travers les bocages était encore difficile, mais plus sûre, à mesure que les Allemands se repliaient. Ici et là, il y avait bien des résistances, mais globalement, la situation était de mieux en mieux maîtrisée. Si Rudder disait vrai, ils pourraient nous donner du fil à retordre. Cela faisait deux heures que nous étions partis, lorsque le clocher de l’église du village fut à portée de vue. Je demandais aux hommes de sortir de la route pour continuer à travers champ, sous la protection de meules de foin. Depuis la veille, des snipers restaient en retrait et arrosaient les gars. Il y avait aussi des mitrailleuses MG42 en faction ici et là. Je voulais rester prudent. A première vue, tout était désert. Aucune activité n’était visible derrière les fenêtres. Plusieurs d’entre elles étaient condamnées à l’aide des volets. Pour les autres, des morceaux de ruban adhésif s’entrecroisaient sur chacune des vitres, pour éviter une trop grande dispersion des morceaux de verre en cas d’explosion. Passée l’euphorie des premières heures du débarquement, la population s’était retranchée, pour éviter les représailles des Fritz. J’ai cru voir à un moment, lorsque nous longions la rue principale, un rideau s’écarter sur un visage. Fugitivement, j’ai vu le regard d’une femme, partagé en angoisse et espoir. Puis, elle est sortie de mon champ de vision comme si elle n’avait été qu’une apparition.

Après une inspection prudente et minutieuse, nous nous étions rendu compte que les renseignements transmis à Rudder étaient faux. Je ne savais pas s’il fallait que l’on soit soulagés ou pas. Pris d’une envie soudaine, je laissais mes hommes près du café sur la place de la Mairie, pour vider ma vessie à l’intérieur du cimetière, le long du mur d’enceinte. Maintenant, je regrette ne pas avoir repris le chemin du retour, de ne pas m’être assuré que personne ne s’y trouvait, mais on ne peut pas vivre avec des regrets. J’y suis allé, c’est tout ce qu’il faut retenir. Un dernier regard derrière mon épaule m’avait permis de constater que le cafetier, un peu plus aguerri que ses compatriotes, sans doute, offrait du vin rouge à mes gars. La grille d’accès était ouverte, et correctement huilée. Je me suis dirigé dans un angle, dans lequel étaient entassées toutes les fleurs fanées, destinées au compost. Le petit espace était paisible, calme. Je me préparai lorsqu’une voix aussitôt étouffée par une deuxième me fit sursauter. J’étais persuadé qu’il s’agissait d’allemand. J’ai empoigné mon Garand et me suis approché à pas de loup vers la provenance des sons. Ils me menaient à un petit caveau, dont la grille était ouverte. A l’intérieur, trois boches discutaient à vive voix, comme s’ils ne s’entendaient pas sur ce qu’ils comptaient faire. L’un d’eux, celui qui semblait être le supérieur des deux autres tenaient à la main une petite boîte noire. C’est à cause d’elle qu’ils se disputaient. Le Chef ne cessait pas de la désigner en beuglant en allemand. Leur uniforme était celui de la SS, ce sont les premiers que j’ai pu voir depuis mon arrivée en France. J’avais entendu toutes sortes de choses sur leur compte, et je m’attendais tant à me trouver face à des monstres sanguinaires, une écume au bord des lèvres, que voir ces hommes, somme toute, tout à fait ordinaires m’a déçu. L’aboiement d’un chien au lointain attira l’attention de l’un d’eux, qui tourna la tête dans ma direction. J’ai lu la surprise dans son regard, et lorsqu’il poussa un hurlement en me désignant du doigt, les autres l’imitèrent. Je n’ai pas pris le temps de réfléchir. J’aurai dû les mettre en joue, leur intimer l’ordre de se constituer prisonniers, mais la rage que je contenais depuis ces dernières heures a explosé. J’ai actionné la détente de mon arme avant même qu’ils puissent dégainer, et je les ai tués. Sur le moment, j’ai pris plaisir à leur ôter la vie. L’instant d’après, j’ai réalisé ce que je venais de faire. J’ai abattu trois être humains de sang froid, sans leur laisser la chance de s’expliquer ou de riposter, au cœur d’un caveau, perturbant le sommeil des disparus. Ils étaient désarmés et jeunes, plus que moi probablement. A moi seul, je viens d’endeuiller trois familles, trois mères, trois fiancées potentielles. Je me déteste…

Dans un état second, j’ai entendu les semelles de mes hommes crisser sur le gravier, alors qu’ils couraient me rejoindre. Pris d’un nouvel instinct, j’ai récupéré discrètement la boîte des mains du cadavre du SS, avant de la cacher dans une poche de ma veste. Web’ est arrivé le premier, et observait le massacre. J’ai rassuré mes hommes, leur assurant que tout était fini. J’ai raconté qu’ils m’avaient surpris alors que j’allais pisser, mais que je me suis défendu. Je leur ai fait promettre de ne rien raconter à Rudder. Après tout, ils n’étaient que trois, et pas d’autre Allemand semblait roder dans le secteur. Nous rebroussions chemin, lorsque Micheman m’attrapa le bras. Il me fit remarquer l’écusson que portaient les frisés sur leur uniforme. Je n’y comprenais rien. En lieu et place de celui en vigueur chez les SS, ceux-ci portaient un emblème barré d’une lettre « V » rouge. J’ai pensé sur le moment que j’étais tombé sur une unité secrète. Jusqu’à ce que je rentre, fasse un rapport succinct à Rudder, et que j’ouvre la boîte, à l’abri d’un fourré.

Il s’agit en réalité d’un écrin, qui contient une bague en or. Lorsque je l’ai touchée, je ne sais pas ce qu’il s’est passé, j’ai reçu comme une décharge d’énergie. Elle était brûlante, et j’ai dû la replacer sur son support de soie. J’ai eu le temps de voir à l’intérieur une croix gammée gravée, barrée de ce « V » si bizarre que j’ai vu sur les uniformes. Je tacherai d’en savoir un peu plus sur cette unité, mais j’ai déjà décidé de garder le secret sur ma découverte. Tant que je ne saurai pas de quoi il s’agit, je n’ai pas l’intention d’en parler à qui que ce soit. Je pressens que cette bague n’attire que des ennuis, elle a déjà coûté la vie de trois hommes, peut-être de plus, qui sait…

Ce soir, je n’arriverai pas à dormir, je le sais. La culpabilité est plus forte que le sommeil et l’épuisement. Je vais méditer sur mes actes, et prier pour le salut de mon âme et celle de ces boches… »

 

 

 

 

10 juin 1944, Normandie

 

 

« … Malgré mon tourment actuel, la guerre continue. Les copains ont réussi leur percée dans les terres. Les renforts que nous avons reçus permettent que nous reprenions notre avancée, à l’assaut de Berlin. Même si sur le front, nous imaginons mal arriver déjà aux portes de Paris avant la fin de l’année… Nous partons d’ici deux ou trois heures en direction de Saint-Lô, pour prêter main forte aux gars de la 101ème. Il paraît que la résistance allemande est assez forte, là-bas. J’ai envie de survivre à chacun de nos assauts, pour pouvoir fouiller un peu et savoir d’où vient cette bague. Je la garde précieusement sur moi, comme un talisman. De temps à autre, j’ai l’impression qu’elle me protège, comme si elle était animée de vie. Je me plais à me répéter qu’il ne s’agit que de superstition, un peu comme mes compagnons ont besoin de forcer leur bonne étoile, et de pouvoir compter sur la protection divine, à travers toutes sortes d’objets. Mais je suis certain que l’aura de cette bague est réelle. Elle est presque palpable… »

 

 

 

 

Soirée du 30 août 1944, Reims

 

 

« … Nous venons de libérer la ville, sans rencontrer trop de résistance. Le parcours jusqu’ici était semé d’embûches, mais je suis encore vivant. Ce soir, je suis heureux… Après des mois de batailles, voir le sourire sur les jeunes françaises me chavire le cœur. Elles sont si belles… Partout, les gens nous arrêtent pour partager un verre de Champagne. Je n’y avais jamais goûté, et je suis vite grisé par les bulles acides de leur breuvage, sous les rires des vignerons. Je suis euphorique. Je ne sais pas ce qui nous attend demain, aussi je profite des baisers des françaises, de l’euphorie ambiante, et de l’instant présent. Les Français sont pour la plupart formidables. Comme certains camarades, nous regrettons le climat qui s’installe, sitôt l’occupant parti. Des femmes accusées d’avoir couché avec des boches ont le crâne rasé en public, une croix gammée tatouée ensuite sur leur front. Des hommes accusés de collaboration sont extraits de leurs bureaux, leurs maisons, et sont exécutés froidement, sitôt dehors. Comme les autres, je m’écarte de cette « épuration » pour me concentrer sur la liesse populaire. J’ai vu trop d’horreurs pour y attacher encore une importance significative. Je n’oublie pas pour autant la promesse que je m’étais faite.

Bien que je n’en aie plus parlé, que j’ai manqué de temps pour y penser, j’ai eu tout à l’heure une excellente surprise au sujet de la provenance de cette bague prise en Normandie. J’ai appris par un responsable des FFI locaux qu’une section de SS particuliers avait élu domicile aux alentours de Laon. Ses hommes lui ont rapporté qu’un « V » étrange surplombe l’emblème SS traditionnel. Il est dubitatif quant à leur origine, et le but militaire de leur section. Il n’avait jamais encore rencontré ce blason au long de l’occupation allemande. A ces mots, j’ai cru que mon cœur allait s’arrêter. Par hasard, j’avais retrouvé la trace de ces hommes. D’après ce français, Marcel, ils n’étaient tout au plus qu’une quinzaine de SS à être regroupés entre Laon et Reims. En se dépêchant, nous pourrions encore les ramasser avant qu’ils ne s’éloignent, m’a-t-il affirmé. Je nourris un tout autre projet les concernant. J’irai seul ce soir les chercher. Dès que j’aurai refermé ce cahier, je demanderai une permission d’une journée pour avoir le champ libre. Je les trouverai et les forcerai à me raconter l’origine de ce bijou, et pourquoi trois d’entre eux voulaient le cacher, comme je l’ai compris plus tard. Ma curiosité est assez excitée comme cela, je dois savoir… »

 

 

 

 

1er septembre 1944, 06H00 AM, Reims

 

 

« … Je suis rentré, et j’ai compris le caractère maléfique de cette bague, que je n’aurai jamais dû emporter avec moi. Je n’ai plus envie de raconter ce que j’ai fait… Enfin, ce qu’elle m’a fait faire sous son influence… Lorsque je l’ai mise à mon doigt, je suis devenu un autre. J’ai dû faire un effort incroyable de volonté pour pouvoir l’ôter, tant la sensation de toute puissance qu’elle m’apportait me dopait. Je les ai tous massacrés, jusqu’au dernier. Aucun n’a parlé et ne m’a dit quoi que ce soit à son sujet. Je vais stopper ici la rédaction de ce journal, pour ne plus avoir à relire ces lignes, si porteuses de mes fautes. Je vais mettre ce bijou en sécurité définitivement, à l’abri de quiconque, et ne plus en parler à qui que ce soit. J’ai les âmes de ces morts qui viendront me hanter jusqu’à la fin de mes jours, je l’ai lu dans les visions que m’a apportées cette bague de malheur. Qu’elle reste en enfer, avec tous les talismans du Diable… »

 

 

 

 

12 octobre 1944, Zürich

 

« … Voilà, c’est la fin de ce récit. Je ne l’avais pas repris depuis septembre. J’ai demandé une permission exceptionnelle d’une semaine pour venir ici, dans cette banque, et déposer tout ça. J’ai réussi à emprunter ici et là une somme suffisante pour payer la location du coffre pendant plusieurs années. Que cette saloperie de bague dorme bien, personne ne la trouvera ici. Toi qui me lis, si tu existes un jour, détruis-là, ce sera plus sûr pour tout le monde. Je ne crois pas que ses anciens propriétaires laisseront tomber une chose pareille. Ils risquent de remuer toute l’Europe pour la retrouver. Qu’elle vienne de Berlin, de Moscou ou d’une autre planète, je ne tiens pas à le savoir, et je ne le cherche pas non plus. Elle n’attire que des ennuis, sois-en certain. Je vais reprendre le cours de ma vie, et tacher de l’oublier. Lorsque la guerre sera finie, si elle finit un jour, je ne reviendrai pas ici rechercher ce journal et cet écrin. Je ne reviendrai même sûrement pas en France, sur ces plages maudites…

Je ne peux qu’espérer que notre cause est juste, que nous nous battons pour améliorer ce monde parti à la dérive. Les êtres humains, doués de pensée, et d’une conscience, ont inventé le nazisme, Hitler, et la bande de salopards qui l’accompagnent. Des rumeurs font état de l’existence de camps spéciaux en Allemagne, et en Pologne. Les SS y tortureraient des Juifs venus des quatre coins de l’Europe. Je souhaite qu’il ne s’agisse que de rumeurs, la barbarie des boches a atteint déjà les limites de ce qu’on avait pu voir dans notre histoire. On m’a raconté il y a peu ce qu’il s’est passé dans un petit village près de Limoges, Oradour-sur-Glane, je crois. En représailles du débarquement allié, les boches ont assassiné la majorité des habitants, y compris les femmes et les enfants. Je n’ose imaginer ce qu’il se passerait si les SS retrouvaient cette bague. Puisse Dieu nous aider à combattre la folie des hommes, s’il existe. La foi dont j’ai pu faire preuve au cours de ma vie est fortement ébranlée depuis juin. Si une entité supérieure existe, comment a-t-elle pu laisser faire tout ceci ? Je ne sais plus…

Toi, lecteur, que j’espère voir arriver le plus tard possible, tâche de faire la paix autour de toi, de ne plus haïr, de ne combattre avec la dernière énergie l’envie destructrice qui nous anime aujourd’hui. Je t’en conjure, détruis tout le contenu de ce coffre !

Adieu.

 

Sergent John Bullman,

2ème Compagnie de Rangers. »