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Matt marchait d’un pas alerte. Il ne savait pas de combien de temps de tranquillité il disposait avant la réaction des commanditaires de Norman. La rue était large et passante. Les pavés ornant les trottoirs étaient rendus glissants par la neige et le froid. Il ne regrettait pas d’avoir emporté avec lui de solides chaussures de marche. L’immeuble de la banque apparut dans son champ de vision. Il s’agissait d’un vieil établissement, presque aussi vieux en apparence que l’hôtel. A la nuance près que l’on devinait aisément que les vitrages étaient assez épais pour supporter le tir d’une roquette, que les murs devaient être isolés de plaques d’acier, et que le garde à l’entrée avait l’allure d’un ancien commando. Exit donc les hôtesses blondes et jolies, il devrait se contenter du regard inquisiteur du tueur assermenté pour tout accueil.

Une fois que ce dernier n’ait émis aucune objection à son entrée dans le Saint des Saints, d’un seul battement de cils sur son œil torve, Matt passa une porte vitrée coulissante. Il remarqua un panneau qui trônait fièrement dans le sas. Il proclamait que la banque honorait ses clients de ses services depuis la seconde moitié du XIXème siècle. Il se demandait toujours quand son père avait mis les pieds ici pour ouvrir un compte, et combien de fois il avait pu y revenir sans que ses proches soient au courant. Il traversait le hall en admirant les lustres de cristal, les dorures à l’or fin sur les piliers, les encadrements de porte, les plantes vertes en pot savamment repartis pour créer une ambiance conviviale, ainsi que les tableaux représentant les visages austères des Directeurs successifs, ce qui l’impressionna et l’effraya. Il n’aurait pas voulu vivre à cette époque où les hommes importants portaient favoris, costumes sévères. Le sourire n’était pas une forme de communication répandue. Il s’était souvent demandé si cela n’aurait pas été ressenti comme une faiblesse pour eux. Aujourd’hui, le sourire commercial était un standard, pour mieux alanguir le chaland. Dans le grand combat qui les a opposés, la séduction l’a emporté sur le sérieux auprès d’une clientèle de plus en plus exigeante.

Sur un élégant comptoir en acajou, un panneau indiquant le point d’information l’appelait irrésistiblement. Il n’avait pas vraiment préparé ce qu’il allait dire sur place, et il ne connaissait pas les usages locaux pour l’utilisation des comptes. Il allait devoir improviser. Contrastant avec le cerbère devant le bâtiment, un jeune homme en complet veston au visage juvénile renseignait avec patience et douceur les usagers. Lorsque le tour de Matt arriva, il lui adressa un sourire franc et généreux. Il devait avoir à peine une trentaine d’année. Sa voix était dénuée d’agressivité. Matt eut une pensée pour son banquier, chez lui, qui ne cessait de tenter de lui vendre un tas de forfaits, de produits, de cartes dont il n’aurait pas l’utilité, à chacune de ses visites. Par un ami, il avait appris que chacun d’entre eux était chargé d’atteindre des objectifs de vente, sous peine de stagner professionnellement, ou d’être licencié pour les moins productifs. Il avait donc eu un peu de compassion pour le sien, et avait même accepté un jour de souscrire un contre d’assurance vie, pour que ses chiffres se portent un peu mieux. Ici, le mot d’ordre était la courtoisie, la discrétion, avant la rentabilité et le profit. Il avait eu vent, comme la plupart des gens, des scandales concernant les énormes profits faits par les banques suisses, grâce aux biens spoliés par les Nazis aux Juifs envoyés en déportation. Se retranchant derrière leur habitude de discrétion, les Directeurs n’avaient rien voulu révéler sur l’origine de ces fonds, les noms de leurs propriétaires actuels. Cela avait entaché durablement leur image. Pour sa part, il considérait que faisant partie d’un vol considérable, ces biens devaient revenir aux héritiers des premiers possesseurs. Mais le débat le dépassait, et malgré la pression médiatique et celle des gouvernements, les Suisses n’avaient pas encore cédé un pouce de terrain. Le jeune homme l’invita à s’approcher encore du comptoir.

- Bonjour Monsieur, puis-je vous aider ?

- Oui, certainement. Comment vous appelez-vous ?

- Nicolas Montfort, Monsieur. Je vous écoute.

- Voilà, Nicolas. Je viens tout droit des Etats-Unis après le décès de mon père.

- Oh, je suis désolé. Je vous présente toutes mes condoléances, ainsi que celles de l’ensemble du personnel de la Commerz Swiss Bank.

- Merci, jeune homme. Mon père était âgé, et il ne m’avait pas parlé de tout ce qui avait trait à l’héritage. Imaginez la semaine que je viens de passer, entre la peine, les obsèques, et le notaire qui semblait dépassé par les événements. Comme nous tous, d’ailleurs… Lorsqu’il a ouvert le testament, j’ai eu le sentiment qu’un enfer administratif m’ouvrait ses bras. Enfin, bref, il y avait dans cette enveloppe une petite clé en or, ainsi qu’une série de chiffres, et l’adresse de votre établissement. Je n’étais pas au courant que mon défunt père était déjà venu ici. Vous sauriez s’il s’agit bien d’un compte ouvert ici ?

- Oui, probablement, donnez-moi les chiffres composant le numéro du compte, et montrez-moi la clé correspondante.

Matt déclina le code appris par cœur. Il souhaitait vraiment que son décryptage soit correct. Son souffle devenait plus court, et il avait l’impression que les battements de son cœur s’entendaient à l’extérieur, tant il cognait fort dans sa poitrine. En parallèle, il était satisfait de sa prestation face au jeune homme. Nicolas tripota le clavier de son ordinateur et observa longuement son écran. Lorsqu’il fronça les sourcils, Matt sentit un courant glacé lui parcourir l’échine. Des gouttelettes de sueur commençaient à se regrouper pour risquer dangereusement une chute le long de son front. Il était terrifié et les secondes passèrent comme des heures. Se pouvait-il que son père ait laissé des consignes spéciales, que son compte soit bloqué ? Des tas de questions traversaient son esprit. Il réprima un soupir de soulagement lorsqu’un sourire courtois vint à nouveau barrer le visage du jeune banquier.

- Je le vois, Monsieur. Ce compte provient bien de notre établissement. Avant d’aller plus loin, puis-je voir la clé ?

Matt la sortit de sa poche, et la tendait presque à contrecœur au jeune homme. Ce dernier l’examina quelques secondes, et la rendit à son nouveau propriétaire. Le sourire était toujours plaqué sur ses traits d’enfant.

- Elle provient également de chez nous, et permet l’accès à un coffre.

- Vous pensez que je pourrais aller voir ce qu’il contient ? Ou seul mon père le pouvait ?

- Le problème vient de là. Je dois appeler mon supérieur pour qu’il vienne me rejoindre. Lui seul peut prendre la décision de vous donner l’accès à la salle des coffres.

- Pourquoi ? Il y a un problème ?

- Pas spécialement, Monsieur. Mais voyez-vous, mes registres m’indiquent que ce compte a été ouvert en 1944, et que personne n’est plus jamais venu faire la moindre opération dessus depuis cette date, exception faite d’un ajout reçu par voie postale il y a six mois environ. La procédure est un peu tendancieuse, mais permet à nos clients éloignés d’ajouter des dépôts à distance…

Matt ne l’écoutait plus. Il faillit tomber à la renverse. Ainsi, cela faisait plus d’un demi-siècle que son père avait loué ce coffre, en pleine guerre, et ni lui, ni sa mère n’étaient au courant. Le plus invraisemblable pour lui était que son contenu ait pu l’effrayer assez sur la fin de sa vie pour le mettre en garde, lui. Le hall se mit à vaciller autour de sa tête, et il dut faire un effort pour se ressaisir. Les propos du jeune reprenaient sens  à ses oreilles de loin en loin.

- … Donc, un compte aussi ancien… procédure spéciale… rareté dans l’établissement…

- Excusez-moi, le coupa-t-il.

- Oui ?

- Serait-il possible d’avoir un verre d’eau, j’ai la gorge sèche.

- Euh… Mais certainement… Un instant, s’il vous plait.

Il se retourna vers une jeune femme vêtue d’une longue robe rouge vif, munie d’un plateau. Elle s’empressa de charger dessus une bouteille d’eau minérale et un verre finement ciselé qu’elle apporta cérémonieusement à Matt. Il but sa boisson à petites gorgées, profitant du silence soudain, qu’il vécut comme salvateur. Un homme à la démarche martiale fit son entrée par une petite porte en chêne clair située derrière des bureaux de courtoisie. Il s’approcha du comptoir d’information. Matt eu le temps de le détailler à loisir. Grand et sec, son crâne laissait apparaitre un début de calvitie. Son costume sombre sortait très surement des meilleurs tailleurs de la ville. Cinquante ou cinquante-cinq ans maximums, se dit Matt. Il savait par expérience que travailler dans se secteur d’activité, et dans cette ville-ci, usait prématurément les hommes. Entre la pression des nantis de la planète, la crainte permanente du vol, du braquage, et de la violation des secrets de leurs clients minaient leur esprit aussi surement que toutes les tortures qu’on aurait pu leur infliger. Il avait cette stature raide des hommes qui tiennent une position élevée dans la hiérarchie sociale. Si ce n’était pas le Directeur en personne, se dit-il, c’était au moins son adjoint. Et pour ne pas le détromper, l’homme se présenta.

- Bonjour, Chris Ramina, Directeur-Adjoint de la Commerz Swiss Bank.

La poignée de main était ferme, à la grande surprise de Matt. Malgré ses apparences de bureaucrate, il devait entretenir sa forme, se dit-il. A la différence de son employé, il ne souriait pas. Il émanait de lui une aura d’autorité naturelle. Il devait exercer sur ses collaborateurs une pression constante, veillant en permanence à ce que tout soit parfait. Matt faillit s’excuser de l’avoir dérangé et envisagea de tourner les talons, quand Ramina l’invita à le suivre. Il traversait la salle en dominant chacun de toute sa stature. Matt s’amusa du parallèle qu’il fit avec la loi de la jungle. Il comparait souvent les organigrammes des entreprises avec ceux des animaux. Le plus fort mangeait le plus faible, et le tenait à sa merci. Une blague qu’on lui avait racontée il y a peu l’amusait beaucoup, et illustrait cette théorie, même si c’était à contre-courant. 

Elle décrivait la hiérarchie en entreprise par l’image de singes perchés dans un arbre. Les males dominants trônaient sur les plus hautes branches, près du soleil, alors que les dominés, plus nombreux, s’agglutinaient sur les étages inférieurs. Lorsque les premiers baissaient le regard pour observer leurs « serviteurs », ils étaient rassurés de voir leurs visages barrés en permanence d’un sourire spontané et franc, voire rieur. Ils pensaient ainsi faire leur bonheur, malgré leur autorité implacable. La blague se concluait par le point de vue des singes dominés. Elle disait que leur condition était supportable, parce qu’à chaque fois qu’ils levaient la tête vers leurs supérieurs, tout ce qu’ils voyaient était un groupe de trous du cul.

En l’occurrence, pensa-t-il, il jugeait avoir devant lui un exemplaire parfait de ces primates placés sur les plus hautes branches de l’entreprise. Il chassa soudain cette pensée, avant de ne plus parvenir à retenir l’hilarité qui le démangeait depuis quelques minutes. Le moment ne se prêtait guère à ce genre de choses, ajouta-t-il, in petto.

Ils traversaient une série de couloirs, tous aussi décorés luxueusement que le hall. Ils arrivèrent ensuite au dernier étage de l’immeuble, réservé à la Direction. Ramina emprunta une porte rembourrée de cuir clouté. Une secrétaire occupée derrière un écran d’ordinateur leva à peine le nez sur eux, et son patron ne daigna même pas la saluer. Ils se dirigeaient vers une porte similaire au fond de la pièce, sans un mot. L’homme s’effaça devant Matt pour le laisser pénétrer dans son sanctuaire, puis l’invita à prendre un fauteuil. Sans plus de détour, il entra dans le vif du sujet.

- Vous disiez donc que ce compte a été ouvert par votre père, c’est cela, Monsieur…

- Bullman, Matthew Bullman. C’est cela en effet. Mon père est décédé récemment, et le notaire m’a remis une clé en or, ainsi que votre adresse et le numéro d’un compte. Vous pensez que je peux aller voir ce qu’il contient ?

- Oui, bien entendu, il est accessible au porteur de la clé, sous réserve qu’il connaisse le numéro de compte. Pour les comptes les plus récents, nous ajoutons un mot de passe pour des raisons évidentes de sécurité, mais pour ceux ouverts avant 1974, les formalités sont plus légères. Enfin, façon de parler, puisque l’intervention d’un membre de la Direction est nécessaire.

- Comment cela ?

- Voyez-vous, Monsieur Bullman, à l’époque où votre père a ouvert ce compte, la banque n’avait pas encore la renommée et le prestige qu’elle a aujourd’hui, et le nombre de clients était moindre. Il était alors courant que les coffres s’ouvrent à l’aide de deux clés, une détenue par le Directeur en personne, une autre par le client. La particularité dans votre cas est cette clé en or. Les autres clés étaient en acier, pour les cas les plus communs, dirais-je. Pour des clients plus fortunés, plus inquiets aussi, une précaution supplémentaire était prise. Toute personne réunissant les conditions du couple clé plus numéro à dix chiffres doit tout de même signer un registre attaché au coffre pour l’ouvrir. C’est précisément pour cela que nous sommes ici. Un huissier recherche dans nos archives le registre en question, pour vous le faire signer avant l’ouverture.

- Je suis surpris. Je croyais fermement que les banques suisses cultivaient le secret sur leurs opérations, les sommes détenues, et même les noms des clients.

- C’est le cas. Mais si un client désire obtenir une garantie supplémentaire, nous la lui accordons. Ces documents n’ont jamais été consultés par d’autres personnes que les porteurs et les titulaires des comptes. A ce sujet, je dois vous informer que votre père disposait automatiquement à la signature du contrat de location d’un coffre de l’ouverture d’un compte de dépôt, qu’il avait approvisionné. Tous les cinq années, nous prélevions dessus la somme correspondant à la location du coffre. Il avait prévu une location pour cent ans minimum.

- Un siècle complet ? Mais quelle somme reste-t-il dessus ?, s’ébahit Matt.

- Un instant, je vérifie sur le fichier… Voilà, à ce jour, et non encore compris les intérêts à venir, le solde est d’environ 2500 dollars.

- C’est tout ? Mais il n’aurait pas pu continuer longtemps sa location.

- Détrompez-vous. A l’époque, les banquiers usaient d’une habitude qui serait inconcevable aujourd’hui. Le coût de location n’était pas indexé sur l’inflation, et était destiné à rester fixe. Ainsi, lorsque votre père a ouvert ce compte, il s’engageait à nous régler cent dollars tous les cinq ans, somme qui n’a jamais été révisée. Là, où pendant la guerre, cent dollars américains représentaient une fortune, aujourd’hui, ils n’ont plus la même valeur. Pour l’époque, il avait opté pour l’option offrant le plus de garanties sur la sécurité de ses valeurs. Il était quasiment impossible de violer le contenu du coffre. Et le capital déposé sur son compte à l’époque a été alimenté de décennie en décennie par les intérêts. A ce jour, les intérêts produits dépassent légèrement le coût de la location. Dans un contexte favorable, ce coffre pourra être loué indéfiniment.

Matt allait de surprise en surprise dans cette histoire. Comment son père avait-il réuni en pleine guerre l’argent nécessaire pour louer ce coffre ?, se dit-il. Il n’écoutait que d’une oreille distraite Ramina qui lui proposait maintenant divers produits financiers porteurs, d’après lui, pour enrichir son épargne. Il n’était pas venu pour cela et se contentait de hocher la tête par intermittence, sans répondre. Il lui tardait maintenant d’inspecter le contenu de ce coffre. Finalement, un huissier fit son entrée dans la pièce, muni d’un carnet poussiéreux et d’une autre clé en or, plus imposante que la sienne. Ramina se mit pour la première fois à sourire, et accueillit le nouveau venu.

- Voici donc le registre et la clé détenue par le Directeur, qui va nous permettre d’ouvrir votre coffre.

Après avoir constaté qu’avant lui, personne n’avait signé le carnet, à part son père à l’ouverture du compte, il le signa. Il était un instant ému par ce bond dans le temps. Avant de restituer le registre à l’huissier, il prit un instant pour caresser la signature défraîchie du vieux John. Il avait le sentiment de se trouver proche de lui, tout en découvrant des bribes d’un John Bullman plus jeune, à l’époque où on le surnommait « Eagle ».  Etrangement, l’écriture de son paternel était restée similaire, malgré les années écoulées. Il aurait voulu conserver avec lui ce document, comme une relique, pour garder un lien avec lui. Ténu, certes, mais un lien tout de même. Il apprit tout de même qu’il était venu ici environ quatre mois après le débarquement, en septembre 1944. Puis, Ramina s’empara de la clé des mains de l’huissier, se leva et invita Matt à le suivre. Il accordait la même froide indifférence envers sa secrétaire, qui la lui rendait bien. Ils empruntèrent un ascenseur qu’il n’avait pas remarqué à l’aller. En lieu et place de bouton, on devait utiliser une serrure à clé, couplée à un capteur digital qui identifiait les empreintes de doigts, les analysait, et donnait ou non l’accord pour la montée de la cabine. A l’intérieur, Bullman jeta un œil sur la platine. Chaque étage avait son bouton, à côté duquel une plaque signalait les services desservis, jusqu’au parking du personnel, au premier sous –sol. Là où ils se rendaient, ni plaque, ni bouton ne se proposaient à l’utilisateur. Ramian utilisa une autre clé dans une serrure électrique, et l’appareil amorça sa descente. Il prévint Matt.

- La descente risque d’être un peu longue, nous allons à plus de vingt mètres sous terre. A l’époque, à la place de cet ascenseur, il y avait un long escalier en colimaçon pour accéder à l’ancienne salle des coffres. Celui de votre père s’y trouve. Conformément aux protocoles de cette période, seuls le Directeur et moi-même pouvons accompagner les clients jusque là. C’est pour cela que nous avons installé un contact à clé. Pour le côté anecdotique, les premiers Directeurs avaient pour habitude de conserver leur vin dans une pièce de cette salle, tant les conditions d’humidité et de constance de température étaient idéales.

- Impressionnant, répondit poliment Matt.

- Je vous rassure, depuis quelques années, les locaux ont été réaménagés pour le plus grand confort de nos clients, dans un souci permanent de confidentialité. Nous avons aussi renforcé les parois par d’épaisses plaques de titane, pour contrer les cambriolages par le sol. Vous ne pourrez toutefois pas déguster les grands crus de nos prédécesseurs. Ils les ont emportés avec eux lors de leurs départs en retraite.

Il ne partageait pas l’hilarité soudaine et forcée de Ramina. Chaque seconde qui s’écoulait le rapprochait des secrets de son père. De plus, à l’étroit dans cette cabine, il se sentait tel le mineur de fond qui avalait les mètres au sein de la Terre dans la cage pour accomplir son dur labeur. Il n’était pas trop à l’aise. Le Directeur Adjoint ne mentait pas. La descente était interminable, d’autant que le silence soudain et gêné dans la cabine n’était rompu que par une musique classique, diffusée en sourdine par un discret haut-parleur.

Quand, enfin, leur voyage au centre de la Terre se termina, les portes s’ouvrirent sur une vaste salle haute de plafond. Les hommes qui avaient du la creuser à l’époque s’étaient probablement relayés sur plusieurs générations. Le décor était plus moderne, et plus ostentatoire aussi. Sur les murs étaient accrochées des œuvres de peintres de renom, certains de la nouvelle vague. Quelques statues d’inspiration des nus grecs créaient un climat de bienvenue étudiée. Le sol était parqué de plaques grisâtres et brillantes comme un miroir. En lés espacés, des voiles rouges étaient tendus contre les murs, entre deux œuvres et deux appliques en fer forgé. En maître des lieux, Ramina ne s’attarda pas, et avança vers un petit guichet, gardé par un homme qui devait être le petit frère du portier de l’extérieur, en plus menaçant. Invité par ce dernier, il apposa son doigt sur un autre lecteur digital et indiqua leur destination au garde, la section « or », salle trois. Sans un mot, il consigna ces données sur un large cahier et fit signer Ramina.

Ils traversèrent encore plusieurs couloirs, puis débouchèrent, après une lourde porte blindée dans une petite pièce voûtée. Elle contenait plusieurs batteries de coffres, scellées dans la masse. Ramina lui indiqua celui de son père et l’invita à l’imiter lorsqu’il introduisit la jumelle de sa propre clé en or dans une serrure. Un mécanisme de serrurerie grinça lorsqu’il tournèrent les clés. Le Directeur Adjoint peina à faire coulisser la lourde porte sur ses gonds, puis s’effaça pour que Matt puisse en attraper le contenu. Il s’agissait d’une boîte en fer, deux fois plus grande qu’une boite à chaussures.

- Tout ce qu’il se trouve à l’intérieur vous appartient, ajouta le banquier. Nous exigeons de nos clients qu’ils mettent leurs effets dans des récipients similaires, pour que même le personnel ignore de quoi il s’agit. Venez, suivez-moi.

Il obtempéra en silence et emboîta le pas de l’homme. Il le guida vers une série de portes étroites, et l’invita à l’intérieur d’une pièce d’une dizaine de mètres carrés, aménagée comme dans un salon. Elle était meublée d’un canapé, d’une table basse, et d’un bureau avec sa chaise. Un mini bar rempli de boissons était à sa disposition, ainsi qu’un téléphone. Ramina l’informa qu’il pouvait en disposer autant qu’il voulait. Matt le remercia chaleureusement. Avant de quitter la pièce et de le laisser seul, il lui fit une dernière recommandation. Qu’il ne tienne pas compte des horaires de fermeture, il pouvait sortir quand bon lui semblerait. Les gardes sont tous prévenus, et des portes de sortie sont disponibles pour les clients des salles des coffres. Puis, enfin, il se retrouva seul. Seul avec cette boîte.

Là, au moment de l’ouvrir, il hésita. Il avait parcouru plusieurs milliers de kilomètres pour elle, pour savoir ce que son père y avait caché, mais il hésita. D’abord à cause de ses mises en garde post-mortem, mais aussi pour ne pas briser trop vite la magie du moment. Personne ne l’avait ouverte depuis la fin de la guerre, et il croyait sentir une âme vivante autour d’elle. Lorsqu’il l’a refermée, son père avait plus ou moins le même âge que lui à ce jour. Le petit Matt n’était pas un concept, une idée. Sa naissance viendrait bien plus tard. Une larme vint le surprendre sur sa joue. Son père lui manquait déjà horriblement. Il comprit d’où provenait aussi son hésitation. Il lui avait confié une dernière mission, un dernier jeu, et il n’était pas si pressé de le mener à terme. Pour quelques jours, quelques semaines peut-être, il maintiendrait ce contact avec lui, puis comme tout le monde, il apprendrait à vivre sans sa présence, finirait par oublier le son de voix, puis les contours précis de son visage. Il y aurait ensuite les souvenirs qui perdraient en précision. Même devenu un adulte, on reste un enfant en présence de ses parents. On ne s’habitue jamais tout à fait à l’idée qu’ils puissent disparaître un jour. Et quand ce moment arrive, parce qu’il arrive toujours, on a l’impression que la Terre s’arrête de tourner, que l’on ait huit ans ou cinquante ans. Il n’y aurait plus de bières échangées sur la terrasse de la maison familiale en écoutant le chant de la nature. Chaque enfant est condamné par la vie à devenir un orphelin. Il sécha sa larme avec son index, renifla, puis avec résignation approcha ses mains de son héritage de fer.

Il souleva avec la précaution d’un démineur le couvercle monté sur charnières et prit une profonde inspiration avant de jeter un œil à l’intérieur. Elle contenait un écrin, un carnet relié de tissu sur la tranche, avec une couverture en cuir, de la taille d’un demi A4 environ. Ces deux objets avaient la facture de l’époque de l’ouverture du compte. Au-dessus, une enveloppe blanche lui était destinée. Son prénom était écrit de la main de son père. Cela devait être le dépôt qui remontait à deux ans dont lui avait parlé ce Nicolas. Il se cala dans le canapé, et la décacheta.

La lettre ne faisait qu’une page, et à l’écriture tremblotante, Matt devinait le trouble qui habitait John quand il l’avait rédigée. La lecture lui apportait de nouvelles larmes, puis un sourire, mais quand il arriva au second paragraphe, son expression se figea en un masque de terreur. Cela dépassait ses pensées les plus folles. Il la relut du début pour être sûr d’avoir bien compris.

 

Matt,

 

Si tu lis cette lettre, c’est que tu es digne d’être mon fils. Ca voudra peut-être dire aussi que tu t’es souvenu de nos jeux, et que j’aurais réussi à faire entrer quelque chose dans ta petite cervelle. Peut-être te poses-tu plein de questions sur ta présence ici, sur ce coffre et ce qu’il contient. A ta place, il n’en serait pas autrement.

 

Depuis la guerre, j’ai cherché à protéger ce que tu trouveras ici. Je n’ai jamais su de quoi il retournait exactement, ni même cherché à le savoir. Ce que je sens, c’est que ce truc a le mauvais œil, comme disait ta grand-mère. Depuis quelques années, je me sens épié, comme si cette « chose » attirait sur moi des gens pas très clairs.

 

Avant-hier, j’ai découvert dans le grenier un réseau de câbles que je ne connaissais pas. Je crains qu’ils n’aient posé un truc de vidéo pour me surveiller. J’ai tout laissé en place, en continuant ma vie normalement.

 

Je n’ai jamais parlé à ta mère de tout ceci. Ce que je peux te conseiller, c’est de laisser tout ça ici, ou de le détruire. Ca me rappelle en plus de mauvais souvenirs. Pour détenir cet objet, j’ai dû tuer de sang-froid. La guerre, l’ennemi et les bombardements n’excusent pas tout. J’ai dû vivre avec ce poids jusqu’à la fin de ma vie, et cela aura été mon fardeau.

 

Ecoute mes conseils et ne parle à PERSONNE de ce que tu as vu ici. Retourne-toi, et regarde en permanence si quelqu’un te suit. A la réflexion, j’en viens presque à souhaiter que tu ne perces jamais le code qui mène jusqu’à cette banque.

 

Il vaut mieux parfois ignorer qu’apprendre la verité…

 

Ton vieux père qui t’aime.

 

 

Il avait désormais un regard différent sur le petit écrin noir au fond de la caisse. Si son père le connaissait, il aurait dû se douter que la curiosité de son fils prendrait le dessus, peut-être comptait-il même sur ce défaut hérité de sa mère. Il n’avait aucunement l’intention de détruire ce qu’il contenait, ni l’envie de l’abandonner ici, après un tel voyage, et dans de telles conditions.

Les hommes qui le suivaient à son tour ne se décourageraient pas si facilement, et il ne tenait pas à passer le reste de sa vie épié et traqué comme une bête. Ca ne résoudrait rien de jouer la politique de l’autruche. Il trouvait d’ailleurs curieux que ces mystérieux hommes n’aient jamais cherché à malmener son père ou même à le contacter pour savoir ce qu’il savait. Peut-être veulent-ils rester discrets, se disait-il. Quelles que soient leurs raisons pour le faire, ils avaient démontré leur patience en la matière. Ce que contenait cet écrin devait signifier beaucoup pour eux. Il le prit en main pour mieux l’observer. Pas de marque, de signe distinctif ou même d’inscription. Son père aurait très bien pu l’acheter dans une quelconque boutique anonyme. Il l’ouvrit et fit une fausse manœuvre qui envoya le tout rouler sous la table basse. Il sursauta et se rua sur le sol pour ramasser l’objet. Il l’avait entendu glisser jusque sous le canapé, avant de s’immobiliser. Il tâtonna de la main, avant de la poser sur une surface lisse et étrangement chaude. Il ramena l’objet à la lumière et resta muet d’étonnement, bouche bée. Il s’agissait d’un anneau tout ce qu’il y a de plus quelconque, si ce n’est cette chaleur qui irradiait de sa surface. Matt l’examina sous tous les angles, et distingua à l’intérieur un symbole. En l’approchant de ses yeux, il reconnut l’emblème haï entre tous, celui du parti Nazi, la croix gammée. Mais le plus étonnant était qu’il était barré d’un V majuscule. Sa première idée était que son père l’avait volé à un officier du régime nazi, employé dans un quelconque service dont le nom commençait par un V, à moins qu’il ne s’agisse de son initiale. En réfléchissant un peu plus, il se disait que son hypothèse ne tenait pas la route.

S’il avait raison, pourquoi pourchasser ainsi son père aussi longtemps ? La guerre était finie depuis des années, et peu d’anciens Nazis (parmi les rares encore en vie) tenaient vraiment à se rappeler au bon souvenir de la population. Par sentimentalisme ? Il n’y croyait pas une seconde. De même, ça n’aurait pas été suffisant pour terrifier « Eagle » Bullman, et le contraindre à cacher son butin. Chacun de ses camarades avait pour défi de ramener un trophée pris aux soldats allemands aux USA. Ainsi, les fameux Lüger étaient des prises de choix, comme les drapeaux nazis, ou encore les décorations des officiers. Si cet anneau était bien celui d’un officier, son père se serait vanté auprès de tous pour en avoir tué ou capturé le propriétaire. Par ailleurs, il devait reconnaitre qu’il se dégageait une aura particulière de cette bague. C’est la même impression qu’il avait ressentie tout à l’heure lorsqu’il observait la boîte, mais amplifiée. Il aurait cru qu’il y avait un message qui circulait dans l’air autour de lui. Il comprenait mieux pourquoi son père parlait de mauvais œil. Impressionnable en ce qui concerne les superstitions et autres légendes, son père avait dû lui aussi ressentir ces effets, et prendre le parti de s’en éloigner au plus vite.

Frissonnant subitement, il remit l’anneau dans son écrin, et le reposa au fond de la caisse de fer. Il attrapa le carnet de cuir déposé à côté, et lut la page de garde. Il s’agissait du journal de son père. Il s’aperçut qu’il en avait commencé la rédaction quelques jours avant son départ pour l’Angleterre. Elle se terminait la veille de l’ouverture du compte. Entre ces deux dates, l’écriture avait radicalement changée. D’abord souple, aérée et très étirée, elle se fit plus dure, plus sèche sur les dernières pages. C’est d’ailleurs celle-ci que Matt connaissait de son père. Les épreuves du feu, la mort, les balles, le sang changeaient les hommes si profondément que les manifestations extérieures de communication en étaient elles aussi affectées, comme l’écriture, les postures, le ton de la voix. Matt se fit cette réflexion, vagues souvenirs d’un cours de psychologie appliquée aux anciens combattants. En regardant l’écriture de départ, il tentait d’imaginer son père alors qu’il était jeune homme, « vierge » des horreurs commises par ses semblables. Il repensa subitement à ses propos lors de leur voyage en Normandie, où le regard perdu dans le lointain, il évoquait cet « autre » lui mort avec ses camarades sur le sable d’Omaha.

En dodelinant de la tête, conscience contemporaine sur ce gâchis ancien, encore mal digéré, il se cala confortablement dans le canapé et ouvrit le journal directement à la période qui l’intéressait, à savoir les jours suivants le débarquement. Il connaissait l’histoire de son père avant cela, et se contenta de feuilleter rapidement les pages pour se remettre certains détails en mémoire. Très vite, il laissa son esprit vagabonder plus d’un demi-siècle auparavant, sur les extrémités Ouest de l’Europe.