Matt s’éveilla lentement. Sa montre lui indiquait qu’il était déjà assez tard. Il s’étira en baillant et se leva. D’ici trois heures, la banque serait fermée. Plus que l’avancée de la journée, l’impatience et la curiosité commençait à lui tirailler l’esprit. Il ajusta ses vêtements en se mirant dans la glace. Ses traits commençaient à être tirés, malgré sa sieste improvisée. Puis, une petite sacoche sous le bras, il sortit de la chambre, pour rejoindre le hall de l’hôtel. La jeune réceptionniste n’était plus là, mais elle était remplacée par un clone, tout aussi jolie que la première. Il lui laissa sa clé, puis sortit sur le trottoir. La neige commençait à fondre en rigoles tumultueuses dans les caniveaux en pente de la rue. Le soleil lui chauffait agréablement la peau du visage. Il se mit en route en courbant l’échine, manière vaine de lutter contre les bourrasques glacées qui pénétraient ses vêtements de temps à autre. Il remontait la rue, lorsque le malaise qu’il avait ressenti dans le hall de l’hôtel faisait sa réapparition. Une montée acide lui déchirait l’estomac, comme avant chaque match de sa jeunesse. Quelque chose clochait autour de lui. Les sourcils froncés, il tourna la tête à droite et à gauche, comme s’il cherchait son chemin, et avança doucement jusqu’à une boulangerie à la devanture étincelante. Il s’accroupit pour refaire son lacet. En levant la tête, il pouvait observer discrètement. Il comprit soudain, les yeux presque sortis de leurs orbites. Le reflet argenté de la vitrine lui renvoyait une image déformée qui lui glaça l’échine. Un homme corpulent marchait derrière lui. Il comprit ce qui le tracassait dans le hall de l’hôtel. Contrairement aux autochtones, l’homme était habillé plutôt légèrement pour la saison. En réfléchissant, il se souvenait vaguement l’avoir remarqué lors de la descente de l’avion. De la sueur en abondance posait un voile humide sur le front de l’homme, en proie à une nervosité évidente. Matt se releva lentement, et reprit sa marche d’un pas tranquille.

Que dois-je faire ?, se dit-il. On dirait un amateur, mais je ne sais pas quelles sont ses intentions. Est-il du même groupe que ceux qui surveillaient mon père ? Une autre vitrine lui permit de voir l’homme qui accélérait le pas à sa suite, gêné dans sa progression par son poids et les tas de neige dispersés ici et là par les pelles des riverains. Matt déglutit péniblement. Il devait faire quelque chose. Il ne pourrait pas jouer l’ignorance éternellement. Son père avait l’habitude de ressasser pendant son adolescence que l’adversaire doit être affronté, pas subi la queue entre les jambes, ce qu’il prit plus tard pour des restes probables de son expérience de la guerre. Il devait trouver un plan de fortune. Plus jeune et plus agile, il aurait très certainement le dessus sur l’homme, mais il avait appris à se méfier des apparences. Combien de fois s’était-il laissé avoir par des concurrents d’allure insignifiante dans le passé ? Ses synapses fonctionnaient à plein régime. Il aperçut à quelques dizaines de mètres un escalier étroit qui montait vers la Weinbergstrasse. Le couloir d’accès était obscur, ceinturé entre deux bâtiments séculaires sombres. Matt remarquait que peu de piétons l’empruntaient. Les murs couverts de graffitis, les pavés noirâtres et glissants, l’odeur d’urine qu’il devinait devaient dissuader les badauds. Pris d’une pulsion subite, il pressa le pas vers ce passage. Il entendait distinctement l’homme jurer dans son dos, et presser l’allure pour ne pas le perdre de vue. Les sons spongieux de ses semelles qui martelaient la neige fondue parvenaient en écho jusqu’à ses oreilles. Lorsque l’entrée du boyau fut à sa hauteur, il obliqua soudainement, puis monta en courant quelques marches, avant de s’enfoncer sous un petit porche. Plaqué contre le mur, il attendait l’arrivée de son poursuivant. Une respiration haletante lui servit de repère pour jaillir de son trou. L’autre faillit tomber à la renverse, saisit par la soudaineté de l’attaque. Matt l’attrapa par le col de sa chemise avant qu’il ne tombe, et le projeta contre le mur qui lui avait servi d’abri. L’homme se cogna la tête dans un bruit mat et s’affala sur le sol en crachant et en toussant. Matt se pencha, le souleva par sa veste et l’immobilisa contre la pierre sale. Il était surpris du ton si dur de sa voix, lorsqu’elle sortit de sa bouche.

- Qui êtes-vous ?  Vous me suivez depuis l’avion !

- Monsieur, vous vous trompez lourdement, je vous assure que…

Un coup de coude sur son arête nasale lui fit perdre toute assurance. Matt s’approcha encore de son visage, une écume de rage au bord des lèvres.

- Je répète ma question. Qui êtes-vous, et pourquoi me suivez-vous ?

- Je ne sais pas… J’ai peur qu’ils ne me tuent…

Le poing levé de Matt lui fit définitivement lâcher prise. Il se mit à hurler, craignant une hypothétique grêle de coups.

- Arrêtez ! Je vous dis que je ne sais pas qui ils sont ! Ils m’ont téléphoné hier à mon bureau, m’ont donné votre signalement, et m’ont ordonné de vous filer le train. Je dois leur faire un rapport régulier sur vos déplacements.

Matt le trouva pathétique. Il ne savait pas quel plaisir il trouvait dans ce jeu maladroit d’espion. Il devait probablement se vanter auprès de sa maitresse d’être une sorte de James Bond. Pour l’instant, il avait en face de lui un quidam quelconque, avec le nez éclaté, qui prenait la mesure des dangers de sa mission. Il desserra son étreinte lorsqu’il se mit à pleurer à chaudes larmes. Il n’aurait pas besoin d’aller plus loin, l’homme semblait désormais intarissable. Ses lunettes gisaient sur les pavés, à moitié brisées. Il les ramassa, essuya tant bien que mal la couche de neige qui les recouvraient, et les remit sur le nez ensanglanté de l’homme.

- Dites-moi tout, reprit-il d’un ton plus doux.

- Je m’appelle Norman Di… Et puis, peu importe comment je m’appelle ! Vous ne trouverez rien sur moi, je suis un bureaucrate, partagé entre Wall Street et mon bureau minable de Chicago.

- Que faites-vous ici alors ?

- C’est une longue histoire… Je ne sais pas si…

- J’ai tout mon temps, le coupa-t-il, et j’adore les histoires. Accouchez !

- Voilà, il y a environ six ou sept mois, un homme m’a téléphoné à mon bureau, je ne sais comment, et il m’a ordonné de se mettre à sa disposition pour le jour où il aurait besoin d’un service.

- Ah oui ? Comme ça, et sans aucune contrepartie ? Vous allez me faire croire que vous obéissez aux ordres d’un parfait inconnu sur un simple appel téléphonique.

- Il m’a menacé. Sur le coup, je n’y ai pas pris garde, et je lui ai quasiment raccroché au nez. Je n’y pensais plus jusqu’au moment où cette enveloppe est arrivée sur mon bureau, quelques jours plus tard.

- Quelle enveloppe ?

- Ceci, je n’ai vraiment pas envie de vous le raconter, ça fait partie de ma vie privée.

Il se renfrogna, et reprit un peu d’assurance en toisant Matt du regard. Ce dernier s’énerva pour de bon et lui enfonça son pouce et son index dans les narines. Il les éleva ensuite pour le forcer à se lever. Les algies douloureuses créèrent sur son visage un rictus de souffrance. Il se mit à gémir comme un enfant corrigé d’une fessée.

- Tu vas parler, oui ?

Les yeux de l’homme suppliaient Matt de mettre fin au supplice. Il acquiesça d’une voix molle et geignarde. Le jeune homme le reposa et s’essuya les doigts sur la veste du banquier.

- Je t’écoute. Où en étions-nous ? Ah oui, donc, tu as reçu une enveloppe…

Baissant la tête, l’homme se savait vaincu. Il reprit d’un ton monocorde.

- Oui, j’ai reçu cette saloperie d’enveloppe. Ne dites rien à personne, j’ai honte de ce que je suis. Lorsque j’ai vu les photos, j’ai cru m’évanouir. J’étais prêt après ça à obéir à qui que ce soit, fut-ce au Diable en personne. Si jamais cela se sait, je suis fini.

Il prit une profonde inspiration et se lança.

- Voyez-vous, Monsieur Bullman, je suis marié, père de famille, doté d’un poste important dans ma société. J’ai trimé dur pour m’en sortir. Je viens d’une famille modeste, et il a fallu que je me batte pour sortir du lot. Mais voilà, je suis un malade, je le reconnais. Longtemps, j’ai tenté de combattre mes pulsions, mais rien n’y fait. Quand je les vois, je sombre tôt ou tard. Je suis un drogué du sexe, depuis mon adolescence. Ma femme ignore tout de mes fantasmes, et croyez-moi, il vaut mieux. J’ai découvert il y a peu un groupe un peu spécial qui propose des soirées à thèmes, comme des ventes aux enchères d’esclaves sexuels. Habillés de cuir, nous défilons sur un podium, et les prétendants font monter les enchères pour pouvoir faire ce qu’ils veulent de nous pour la nuit. Vous n’imaginez pas combien certains sont imaginatifs en la matière. Il y a environ un an, une femme m’a approché lors d’une de ces soirées. Elle m’a proposé un plan à trois avec sa fille, de tout juste dix-huit ans. Par curiosité, j’ai accepté. La soirée était géniale, et j’ai pris plus de plaisir que tout ce que j’avais connu jusqu’alors. Ces deux femmes étaient vraiment des expertes. Puis, je les voyais de plus en plus souvent. Un soir, elles étaient absentes au rendez-vous, mais une jeune fille qui s’est présentée comme une amie a ouvert la porte. Elle m’a assurée avoir été mise au courant de nos jeux, et m’a dit que cela l’excitait au point de vouloir coucher avec moi. Elle m’a mis en situation à l’aide de plusieurs jeux de rôle, avec des costumes en cuir, cloutés, une vraie chienne… Ce sont les photos de cette nuit-là qu’il y avait dans l’enveloppe…

- Et alors ? Vous êtes taré, écœurant, mais vous auriez pu vous en remettre ! Au pire, vous auriez perdu votre boulot, ça vous aurait couté un divorce, mais en s’exilant à l’autre bout des Etats-Unis, vous vous seriez inventé une virginité. Pas de quoi s’embarquer dans une filature à l’autre bout du monde, pour le compte d’inconnus.

- Dans ma position, je ne pense pas la même chose que vous, mais c’est ce qui accompagnait les photos qui m’a terrifié. Il y avait la photocopie de la carte d’identité de cette jeune fille. Le nom et l’adresse étaient rayés, mais la date de naissance était surlignée. Elle a quinze ans, Monsieur Bullman. Ces photos peuvent me valoir un séjour au pénitencier… Ces salauds m’ont piégé !

Matt devait faire un effort de contrôle sur soi pour ne pas le défigurer complètement. Il ne lui inspirait que répulsion, dégoût, et envie de soulager la planète d’une nouvelle ordure. Cet homme méritait bien pire, à ses yeux, que de devenir la marionnette d’un groupe d’hommes obscurs. Il comprenait mieux les motivations qui l’ont poussé à entreprendre ce périple. Si cela se savait, il serait bien entendu condamné à une peine de prison, mais cela ne s’arrêterait pas à ça. Dans le cadre de ses reportages, Matt avait pu approcher le milieu carcéral. Il existait une hiérarchie au sein des murs d’une prison, au même titre que dans toute communauté. Et les pédophiles, les gens dans le genre de ce Norman sont placés tout en bas de l’échelle. Il servirait de souffre-douleur pour ses codétenus, des coups aux viols en passant par les humiliations en tous genres, avant que l’on retrouve un jour son cadavre au détour d’un couloir, ou dans la cour. L’enquête serait bâclée. Trop de candidats pour une victime insignifiante. Et au pire, cela risque d’arranger les affaires du Directeur, préoccupé par un budget de plus en plus mince. Une bouche de moins à nourrir, c’est toujours ça d’épargné.

Il n’avait lui-même aucune empathie pour ce type de délinquants. Sans souhaiter sa mort, il espérait qu’il finirait par payer pour ses dérives. Pour le moment, il ne savait quelle attitude adopter avec lui. Il était tenté de le renvoyer chez lui sous la menace, mais des hommes attendaient son rapport. Il soupira longuement. Ses yeux accrochaient ceux, suppliants, du banquier. Il semblait anxieux de connaitre le sort qui lui était réservé.

- Que vais-je faire de vous, maintenant ? La tentation est grande de vous livrer à la police, et je…

- Non ! Surtout pas ! Des mecs qui sont capables de monter un truc pareil doivent avoir des appuis ou des antennes partout. Ils le sauraient, et ils me tueraient !

Matt pensait la même chose, mais il savait au fond de lui-même que l’échec de sa mission parviendrait tôt ou tard à leurs oreilles, et qu’ils se débarrasseraient de lui comme d’un poids mort. Il se demandait tout de même pourquoi ils employaient des amateurs dans son genre, en exerçant sur eux une contrainte insurmontable. Peut-être pour garder les mains propres, ou pour les risques assez faibles qu’on les localise en cas de capture. Il eut soudain une autre idée. Le seul lien entre eux et lui était Norman. Autant l’utiliser contre eux, pour tenter de les approcher. Le banquier continuait de geindre. Matt préféra refouler les pulsions de meurtre qui le hantaient depuis quelques minutes. Il lui portait sur les nerfs d’une manière exponentielle. Il était convaincu qu’il devait se sentir tout-puissant lorsqu’il était au club de ses copains en cuir, s’amusant à torturer ses semblables jusqu’à l’orgasme. Il avait envie de vomir, mais se contint.

- S’ils savent que j’ai échoué, ils vont me tuer, gémit-il. Ne dites rien, je vous en prie.

Matt se tenait le menton en réfléchissant à toute vitesse. S’il le laissait repartir, cela en serait fini de son envie de connaitre ses poursuivants. Il grommela et se décida.

- Ok, Norman. Vous êtes un salaud de la pire espèce, mais pour autant, je ne veux pas votre mort. Je vais vous sauver la mise, mais en revanche, si vous déconnez avec moi, je tiens à vous promettre que je ne vous louperai pas. Je ne sais pas si vos amis vous ont tuyauté, mais je suis journaliste, et je vois d’ici le papier vous concernant que je vais écrire si vous déconnez. On est clair ?

- Oui, parfaitement. Faites-moi confiance, je saurai la boucler. J’ai plus à perdre qu’à y gagner, de toute façon.

- Très bien. Voilà ce que vous allez faire. Vous me laissez partir, et vous faites votre rapport. Vous dites que je suis entré dans la Commerz Swiss Bank depuis plus d’une heure, et que vous ne savez pas ce que j’y fabrique. Ok ?

- Et après ?

- Après, c’est votre problème. Je ne veux plus jamais vous voir sur mon chemin. Prétextez un départ inopiné, un problème à la maison, révoltez-vous, mais éloignez-vous.

- Et vous ?

- Moi ? Je vous l’ai dit… Je vais à la banque.

Sans plus un mot, Matt se leva, et finit la traversée de l’escalier, sous le regard médusé de l’homme. Ce n’est lorsqu’il disparut au coin du passage, que Norman se leva et fit demi-tour, en direction de la cabine téléphonique.