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Matt somnolait dans le siège confortable de l’avion. L’épuisement et le ronflement régulier des réacteurs avaient fini par l’emporter dans la quiétude d’un demi-sommeil bienfaiteur et attendu. Il avait dû ponctionner ses économies pour réunir les deux-mille six-cents dollars nécessaires pour le voyage aller et retour des Etats-Unis à Zurich. Mais il ne regrettait pas son investissement. La compagnie Zwissair assurait un confort optimum pour ses clients. Il avait déjà avalé deux flutes de Champagne depuis que le Boeing avait quitté la piste trempée de pluie de Chicago. L’hôtesse lui souriait et au-dessus des nuages, le soleil frappait les ailes d’éclairs dorés qui se reflétaient à travers le hublot. Il se sentait bien et détendu.

Depuis quelques années, où la renommée de ses articles étaient parvenue peu à peu jusque dans les grandes villes de l’Etat, il avait pu sensiblement améliorer son train de vie, et mettre suffisamment d’argent de côté pour ses vieux jours. Il n’aurait jamais pensé que ce pactole allait lui servir à une chasse au trésor paternel en Europe. Il avait prévenu son patron qu’il prendrait encore quelques congés de plus, et ce voyage imprévu l’avait mis plus de bonne humeur qu’autre chose. Il songeait tout de même à ce qui l’attendait à la banque. La nuit avait été difficile dans la vieille maison de son père. Il avait sursauté à chaque bruit, comme si un intrus allait l’enlever en pleine nuit pour le torturer au sujet du secret de son père. Le mystère qui entourait ce message codé, ainsi que la clé, lui avaient tourmenté les sens. Il frissonna et ferma les yeux en se forçant à penser aux courbes de Jessica.

L’image de son corps parfait provoquait en lui un fourmillement d’envie qu’il refréna rapidement. Au lieu de l’aider à s’apaiser, ce genre de pensées ne ferait que l’agiter encore plus. Il l’avait appelée de l’aéroport pour la prévenir de son absence. Prise sur un sujet sensible pour son journal, elle lui avait répondu de prendre son temps. Ils n’auraient de toute façon pas pu se voir avant deux semaines. A son grand dam, il avait eu l’impression qu’elle ne semblait pas si déçue que ça. Comme lui, elle ne pensait, bougeait, et vivait que pour son boulot. La bagatelle était pour eux une simple obligation hygiénique, ce qui les avait arrangés au début, loin de tout engagement. Matt s’interrogea sur la progression de leur relation. Il commençait à apprécier pour de bon sa compagnie, ressentant un début de manque quand elle était absente. S’il était honnête avec lui-même, il savait qu’il n’en était pas amoureux, mais que l’attirance de l’amant commençait à muer en quelque chose de plus fort. Le crachotement des haut-parleurs disséminés le long de la cabine coupa court à cette vision dans le futur proche.

- Mesdames et messieurs, nous amorçons notre approche vers l’aéroport international de Zurich. Gardez vos ceintures attachées, l’atterrissage est prévu d’ici quinze minutes environ.

Il se crispa imperceptiblement sur le siège. Il redoutait par-dessus-tout les étapes clés d’un vol en avion : le décollage et encore plus l’atterrissage. Il sentait que si un pépin devait arriver et faire exploser l’appareil dans une nébuleuse de flammes, ce serait à un de ces deux moments. Il demanda à l’hôtesse une nouvelle flute de champagne qu’il avala d’un trait. Le liquide ambré se dilua dans ses veines, le calmant aussi efficacement qu’un comprimé de tranquillisant. Il souffla quelques minutes, en fixant du regard le paysage qui se dessinait à travers le hublot. Les forêts, les maisons, les lacs grossirent, et il put bientôt observer les routes et les voitures qui circulaient dessus. Il se détourna quand il eut l’impression que les immeubles cossus allaient accrocher avec leurs antennes et leurs cheminées les ailes de l’avion. Cette fois, on y est, se dit-il. Si je dois finir ma vie, c’est pour maintenant, et il est trop tard pour reculer.

Quand les roues touchèrent le sol, un léger dérapage sur la gauche manqua le faire hurler. Il retint sa respiration quand les freins puissants de l’appareil propulsèrent son corps vers le siège devant lui. Un instant, il crut que la ceinture allait rompre, mais elle se bloqua brusquement. Puis, la traction s’estompait, et ce qui avait toujours surpris Matt se produisait encore une fois. Les gens se mettaient à siffler, applaudir, et féliciter le pilote. Cela l’avait toujours intrigué. Il se demandait ce qu’il fallait faire s’il loupait son atterrissage. Le réconforter ? Lui dire qu’il ferait mieux la prochaine fois ? Le visage livide, il secoua la tête devant ce spectacle.

Après quelques centaines de mètres sur la piste, l’avion s’immobilisa après un dernier virage. Les moteurs se turent, puis le pilote fit l’annonce habituelle pour remercier les passagers de la confiance qu’ils témoignaient envers la compagnie, indiquant la température extérieure, et cætera et cætera. Il donnait des informations que personne n’écoutait. Ils étaient déjà tous debout, et récupéraient leurs bagages à main, déjà en file pour attendre l’ouverture de la porte. C’est le moment que choisissait toujours Matt pour se calmer et évacuer les affres du voyage. Pour dire la vérité, il détestait les voyages en avion. Il était hanté par des images de catastrophe aérienne. Alors que chacun jouait des coudes pour retrouver l’air libre, il mettait cette épreuve à profit pour observer son prochain et faire des exercices de respiration. Quand le couloir était enfin presque vide, il se levait et marchait tranquillement vers la porte de l’appareil, après un dernier sourire aux hôtesses de l’air. Il n’avait pas accordé une attention au passager derrière lui.

 

 

Il s’agissait d’un homme corpulent, au crâne dégarni, habillé d’un complet veston. Son cou était enserré dans une cravate stricte. Plutôt fluet, sa petite taille renforçait l’impression que l’on pourrait avoir d’un voisin plutôt gênant. Avec ses lunettes cerclées de fer et son attaché-case en cuir noir, il avait tout de l’allure sinistre d’un banquier étranger venu négocier les termes de son contrat dans une banque suisse. Il se fondait tellement dans le décor qu’il ne paraissait ni plus ni moins remarquables que les animaux de cette jungle financière. Diplômé de Harvard, il était capable de disserter pendant des heures sur les fluctuations du marché, l’influence du cours du pétrole sur les bourses européennes sans que son interlocuteur ne se doute de quoi que ce soit. Il avait suivi Matt Bullman depuis le terminal de l’aéroport de Chicago. Il avait reçu le coup de fil qu’il redoutait.

Il était cadre financier dans une des plus anciennes banque du pays, quand son interlocuteur lui avait ordonné de suivre ce jeune homme toutes affaires cessantes, et d’informer l’organisation de ce qu’il faisait en permanence. Il avait pali quand la voix avait énoncé ces instructions. Il savait qu’il ne pouvait pas faire marche arrière, ce qu’ils savaient de lui signifierait la fin de sa carrière s’ils leur prenaient l’envie d’en parler à la presse. Il n’osait penser à ce qu’en penserait sa femme et ses enfants. L’ainée venait tout juste d’entrer à l’Université de Duke. Ce serait un coup dur. Il soupira et observait du coin de l’œil la cible. Quoi que ces hommes lui veuillent, il n’aurait pas voulu être à sa place pour tout l’or du monde. Il connaissait les ressources de leur groupe. Lui-même en avait fait les frais lorsqu’ils l’avaient contacté la première fois. Lorsqu’il avait ouvert cette enveloppe anonyme, arrivée sur son bureau mystérieusement, il était devenu exsangue, et s’était plié à la volonté de la voix surgie de nulle part. Bullman passait la tête hors de la cabine, il accéléra le pas pour ne pas le perdre de vue. Ils étaient parmi les derniers à quitter l’avion.

Ils débouchaient dans le terminal moderne de l’aéroport de Zurich. Il était venu ici plusieurs fois, mais à chaque fois, l’émerveillement était intact. Ils suivaient le couloir menant au tapis roulant qui amènerait leurs bagages. Le sol plastique sombre et pailleté contrastait joliment avec le béton brut qui ornait les piliers et le plafond. L’architecte avait décidé d’ouvrir ce dernier tout du long d’une verrière continue qui laissait passer une grande luminosité qui créait des jeux d’ombres sur les parties couvertes. L’ensemble était moderne, apaisant, et malgré la foule, le volume sonore était si réduit que l’on se serait cru ailleurs que dans un lieu de transit. Ne manquaient que quelques traits de verdure pour parfaire le tableau. Néanmoins, il suffisait de regarder à travers les baies vitrées pour s’extasier devant les forêts de conifères qui ceinturaient la région. Le soleil frappait le tarmac, arrosant de feux flamboyants les Airbus qui se préparaient à décoller. Il se risqua à observer sa cible pendant qu’il attendait sa valise.

Il était derrière lui lors de l’enregistrement à Chicago, et il savait qu’il voyageait avec une petite valise rouge. Il n’avait vraisemblablement pas prévu de s’éterniser dans le secteur. En dehors de son nom, ses commanditaires ne lui avaient rien révélé le concernant. Il ne savait même pas quelles étaient leurs intentions à son sujet. Il vit arriver sur le tapis son sac de sport dans lequel il avait empilé quelques vêtements à la hâte. Il l’attrapa avant qu’il ne reparte dans la trappe au bout du circuit et se dirigea nonchalamment vers un kiosque à journaux, un peu plus loin. Il ne devait pas se faire remarquer à attendre bêtement à côté de lui. Il fit mine de se plonger dans un exemplaire du Times en le gardant à l’œil. Il haussa les sourcils en voyant apparaitre la petite valise. Il posa sur le comptoir un billet de cinq dollars et s’éloigna avec son journal vers la porte vitrée qui débouchait sur la file d’attente des taxis. Par bonheur, il en restait suffisamment pour eux deux. Il se planta devant un panneau d’information de la ville quand Bullman arriva et héla le premier taxi. Il n’avait pas refermé la portière qu’il s’était jeté dans le second. Il était malheureusement occupé par une femme entre deux âges, accompagné d’un caniche qu’elle portait dans ses bras. Elle s’offusqua en toisant l’intrus d’un œil torve.

- Monsieur, ce taxi est déjà pris ! Vous avez fait peur à Poupette.

- Ecoutez, je suis pressé, mon Directeur m’attend à la banque, et je dois impérativement y être dans quinze minutes ! Vous seriez aimable de me laisser partir.

- Non ! Poupette et moi nous étions les premières, mufle ! Nous resterons ici, un point c’est tout !

Cette femme l’agaçait comme jamais une autre ne l’avait fait. Il voyait le taxi de Bullman s’insérer dans la circulation, et il commençait à suer. Il n’aurait pas le droit à l’erreur, il le savait. Il regarda avec mépris le toutou à sa mémère qui grognait lorsqu’il s’approcha.

- Madame, je vous en prie, dit-il en détachant les mots, syllabe par syllabe.

Il avait envie de flanquer une raclée à ce chien prétentieux. Le chauffeur prenait son mal en patience. Il attendait l’issue de la joute en comptant déjà les billets que lui rapporterait le compteur qui tournait déjà. La femme s’entêta et gloussa.

- Mais quel toupet ! Tu entends ça, Poupette ? Le vilain monsieur voudrait que nous sortions de NOTRE taxi ! Si je ne te retenais pas, tu lui ferais savoir ce que l’on en pense, mon bébé.

L’impatience gagnait l’homme. Le taxi de Bullman n’était déjà plus qu’un point dans le lointain, il n’avait guère le choix. Il prit la décision de prendre le suivant, mais se glissa près de l’oreille de la vieille avant de sortir. Il susurra son fiel avec délectation.

- Ecoute-moi, vieille peau. Quand je te croiserai avec ta Poupette de chiottes, crois-moi que je prendrais un malin plaisir à lui tordre le cou, avant de m’occuper de toi. Ses couinements d’agonie me rendront fou de désir pour tes rides, et je te ferai hurler à ton tour. Alors, profite-bien du voyage, beauté, et fais en sorte que je ne te vois plus.

La femme était muette d’effroi et de stupeur. Elle n’eut aucune réaction lorsqu’il se tourna vers le chauffeur, lui glissa un billet et lui dit :

- C’est bon, mon amie garde le taxi ! Voici pour votre peine, et prenez-soin d’elle, on doit se revoir bientôt.

Le chauffeur le remercia et empocha l’argent. Lorsqu’il partit, la vieille l’observait toujours avec sa bouche ouverte, coite. Il rit un instant de son bon tour, et courut jusqu’au taxi suivant. Il sauta à l’intérieur et ordonna au chauffeur de partir sur les chapeaux de roues. La traque reprenait enfin. Lorsqu’il se toucha le front, un filet de sueur vint lui tremper les mains. Il avait bien failli échouer et perdre la trace de Bullman dès son arrivée à Zurich. Il se tassa dans le fond du siège en imaginant ce qu’il se serait produit dans ce cas.

 

 

Dans la voiture de tête, Matt profitait du paysage. La radio jouait un air de musique endiablé qui emplissait l’habitacle d’une onde de légèreté. Ils avaient quitté l’enceinte de l’aéroport, puis dès la sortie de Kloten, le paysage changeait subitement. Des champs couverts de neige laissaient la place aux pistes d’atterrissage, et au terminal de béton. Par delà l’autoroute, il apercevait les frondaisons de forêts qui formaient un mur végétal impénétrable. Le chauffeur parlait peu, ce qui l’arrangeait. Il n’avait pas envie de se lancer dans une de ces conversations stériles sur le retour du printemps où l’abondance de touristes en cette période. Il approchait d’une zone industrielle qu’ils dépassèrent à vive allure. Matt était subjugué. A nouveau, un bosquet défilait par les vitres. Il tentait lui aussi de résister péniblement à la marche de l’urbanisation, mais il perdrait la partie comme beaucoup de ses semblables à travers la planète. Mètre après mètre, arbre après arbre, la civilisation gagnait du terrain, au grand dam de Matt.

Il avait un jour fait un reportage sur une association écologiste. L’un des militants l’avait emmené en Amazonie, pour qu’il constate lui-même les dégâts. Il en était revenu troublé et convaincu de l’importance de leur combat. Il été rentré la tête remplie d’images de bulldozers, de bucherons et de l’agonie d’arbres plusieurs fois centenaires. Il avait harcelé son patron peu de temps après pour imprimer le journal du week-end sur du papier recyclé. Il avait d’abord essuyé un refus, avant de le convaincre à l’aide de prévisions d’intentions de sympathie du public. Il était fier à sa manière d’avoir contribué à sauver quelques arbres, peut-être ceux qu’ils venaient de dépasser, se prit-il à rêver. Le taxi traversait maintenant les faubourgs, en direction du centre-ville. Il approchait de la Stampfenbachstrasse, où il avait retenu une chambre d’hôtel pour la nuit.

L’endroit cumulait le double avantage d’avoir une vue imprenable sur la Limmat qui s jetait dans le lac de la ville, et d’être situé à peine deux cent mètres de la banque, au milieu de la Weinbergstrasse. Il avait eu le loisir d’étudier le plan des environs avant de partir, grâce à un vieux guide touristique acheté dans une boutique de Forestown. Il avait parachevé sa lecture pendant le voyage en avion. Les températures étaient comparables à ce qu’il connaissait déjà chez lui, peut-être même seraient-elles plus douces. Il se promettait de faire un tour autour du lac avant de partir, quand le chauffeur freina devant un immeuble cossu. Il se tourna vers Matt, et annonça le prix de la course. Il le paya sans un mot et sortit sur le trottoir, pendant que l’homme allait chercher sa valise dans le coffre. Il ne perdait pas de vue la façade claire de l’hôtel.

Le soleil jouait dessus, faisant varier les nuances de couleur. Gris pâle jusqu’aux trois premiers mètres, le blanc cassé du dessus rayonnait de splendeur. La rue en pente légère épousait les fondations de l’immeuble. L’ensemble était d’une architecture classique, loin de la richesse des réalisations d’Haussmann qu’il avait pu contempler dans le passé. L’absence d’ornementations superflues le rendait justement plus riche de caractère. Matt était ébahi par la majesté du lieu. Il jeta à peine un regard au taxi qui s’éloignait, et se dirigea vers la porte vitrée qui annonçait la réception. L’intérieur était décoré sobrement, dans un charme discret qui mettait en confiance immédiatement. Matt s’approcha de la jeune femme blonde qui attendait le client derrière le comptoir, et lui servit son plus beau sourire. Elle n’était pas en reste et lui délivra le sien, en dévoilant trente-deux parfaites.

- Bienvenue au Four Times, Monsieur. Puis-je vous aider ? demanda-t-elle d’une voix suave.

- Oui, certainement, j’ai réservé au nom de Matt Bullman.

Elle consulta un fichier sur un ordinateur dernier cri posé derrière le comptoir. Lorsqu’elle releva la tête, son sourire s’était épanoui.

- Oui, chambre 507, avec vue sur la Limmat et le lac. 306 francs suisses la nuit.

Il lui confia sa carte American Express et attendit son reçu ainsi que la clé. Il regardait dehors en patientant. Il fronça soudainement les sourcils. Un détail le troublait dans ce qu’il voyait, sans pouvoir pour autant mettre la main dessus. Les voitures, des passants, plus ou moins pressés, des touristes, un couple enlacé, tout paraissait normal. Il n’arrivait pourtant pas à se défaire de ce malaise. Une voix venue de son dos insistait doucement pour qu’il lui accorde son attention. La réceptionniste lui tendait sa carte depuis quelques instants sans bouger. Il se reprit, lui ôta la carte des mains pour la rempocher. Un éclair qu’il interpréta comme lubrique apparut dans les yeux de la jeune femme lorsqu’il répondit être seul à une de ses questions. Il se savait bel homme, et était habitué à ce genre de réaction. Il la remercia sans insister et monta dans sa chambre, en cherchant obstinément ce qui l’avait perturbé dans ce décor de rue. Il se décida à penser à autre chose, cela lui reviendra bien, se dit-il.

La chambre était propre, coquette, et meublée avec goût. Il tira les rideaux pour profiter pleinement de la vue. Les eaux calmes de la rivière étaient peuplées des poissons d’argent créés par l’astre solaire. En se penchant sur la gauche, il apercevait le lac qui occupait une partie de l’horizon, par delà les immeubles. Il n’était pas certain d’avoir le temps d’y aller réellement. Après tout, se pensa-t-il, il était là pour autre chose que du tourisme. La beauté de la Suisse avait failli lui faire oublier le but premier de son voyage. Il referma la fenêtre et vida sa valise avec soin. Il téléphona au standard pour se faire livrer un plateau repas, et s’assit sur le lit pour réfléchir.

Il pensait toujours à ce pourquoi il avait entrepris ce séjour. Loin des caméras de surveillance disséminées dans la maison, il s’était cru à l’abri stupidement. Son père ne l’aurait pas averti, et n’aurait pas codé d’une manière si compliquée ce message, s’il n’existait pas un péril réel. Il se demandait qui avait bien pu le traquer de la sorte. Il ne connaissait aucun ennemi au vénérable John Bullman, qui était une figure locale de son village. Il ne savait pas non plus à quel moment il avait été suffisamment absent pour se rendre ici et déposer quelque chose dans une banque. A sa connaissance, son père n’était ni assez malhonnête, ni assez stupide pour se lancer dans une entreprise illégale ou une quelconque combine. Se souvenant de son passé militaire, il se demanda soudain si ce n’était pas le gouvernement qui le surveillait pour l’empêcher de divulguer un secret d’Etat. Après tout, il ne savait pas réellement ce qu’il avait fait pendant la guerre. Il secoua la tête en prenant la mesure de la stupidité de son raisonnement. Ce genre de chose, on ne le voit que dans les films à gros budgets. Qui alors ? Qui aurait pu vouloir le garder sous contrôle ? Un voisin jaloux n’en vient jamais à de telles méthodes… Il se prit la tête dans les mains et fit chauffer encore un peu ses neurones. Certains membres de la famille de sa mère n’approuvaient pas leur mariage, ils auraient pu lui en vouloir personnellement… Il chassa cette idée de sa tête. Sa mère était morte depuis trop longtemps pour espérer recueillir des preuves contre lui pour un divorce. De même, ils étaient tous trop froussards pour monter un truc pareil, pensa-t-il. Il ne voyait pas pourquoi, et il commençait à enrager. Il se leva d’un bond et attrapa une mignonette de bourbon dans le minibar. Il la vida dans un verre rempli de glace, et fit tinter les cubes dans le liquide.

Trois coups légers frappés sur la porte le fit sursauter. Il entrouvrit le battant, pour apercevoir l’homme du service d’étage qui lui apportait sa commande. Il le remercia, prit le plateau et lui laissa un pourboire, avant de le congédier. Il respira à plusieurs reprises pour réorganiser ses pensées et définir ce qu’il devait faire. Son regard se posa sur sa veste qui contenait l’enveloppe récupérée chez le notaire. Il n’en saurait pas plus avant de savoir ce que contenait ce coffre. Il prit donc le parti d’arrêter de spéculer et d’attendre sa visite à la banque pour décider de la suite. Indiscutablement, c’est là-bas que la suite se déciderait. Avec un peu de chance, son père lui aurait laissé un mot pour expliquer à quoi rime tout ce bazar.

Il déposa le plateau sur le sol, et s’endormit rapidement, harassé de fatigue. Il avait encore quelques heures devant lui, avant la fermeture de la banque. Le voyage et le décalage horaire lui avaient pompé pas mal d’énergie, et il devait récupérer. Sachant l’œil invisible de caméras braquées sur une maison vide d’occupants, il rêva paisiblement pour la première fois depuis deux jours.

 

 

Refugié sous une porte cochère, le banquier au crâne dégarni observait l’entrée de l’hôtel. Bullman avait disparu depuis déjà plus d’une heure, et il se demandait ce qu’il devait faire. Comme un crétin, se dit-il, il avait oublié son téléphone portable au bureau. Dans la précipitation du départ imprévu, il l’avait abandonné dans un tiroir. Ce n’est que sur le trajet de l’aéroport qu’il s’en était rendu compte. La neige avait détrempée ses souliers vernis, et il se dandinait d’un pied sur l’autre pour lutter contre le froid. A chacune de ses expirations, il exhalait un petit nuage de vapeur qui s’envolait vers les hauteurs de la ville. Il avait envie d’avaler un chocolat chaud, ou mieux, pensa-t-il, un Irish Coffee. Plus tard, peut-être. Il chercha une denrée devenue rare avec l’avènement des téléphones mobiles : une cabine téléphonique. Il en aperçut une au coin de la rue, protégée des regards par un panneau publicitaire lumineux. Il traversa la route, en prenant soin d’enjamber les tas de neige fondue qui maculaient le bitume. Dire qu’à cette heure, sa femme et ses gosses devaient décorer le sapin dans le séjour chauffé par une cheminée à gaz. Il avait prétexté un conseil d’administration qui ne pouvait pas être remis, ni attendre pour pouvoir prendre le large. Il se maudissait pour ses travers, et il maudissait ceux qui en avaient profité pour l’envoyer ici.

Il enfonça un jeton dans le monnayeur et appela le numéro convenu. L’attente lui parut insupportable. Lorsque la sonnerie retentit dans le combiné, il n’était plus si pressé. Ces hommes étaient diaboliques, selon lui. Il préférait de loin être de leur côté plutôt qu’en face de leur projets. Une voix dure lui répondit sans préambule.

- J’écoute.

- Il est à Zurich, nous sommes arrivés il y a deux heures.

- D’où appelez-vous ? Où est votre portable ?

La menace qu’il sentait dans ce ton lui fit perdre les pédales, et lui arracha un frisson glacé le long de l’épine dorsale. Il se mit à bafouiller.

- Euh… Je l’ai… Il est… aux USA… Oublié au bureau. Je suis dans une cabine publique.

- Et vous appelez ce numéro depuis une cabine ? Vous allez raccrocher immédiatement, puis acheter un portable à carte prépayée et m’appeler exclusivement avec. Ok ?

- Entendu.

Il tremblait des pieds à la tête. Néanmoins, il eut le courage de lui poser une dernière question.

- Que dois-je faire en attendant ?

- Vous continuez à le surveiller et à me tenir informé. Des amis sont sur Zurich, une fois qu’ils auront pris le relais, vous retournez chez vous, et notre petite dette sera effacée.

Un déclic, il avait raccroché. Il n’avait pas osé demander s’il lui enverrait les clichés et les négatifs lorsqu’il aurait achevé sa mission. Il se demandait combien d’hommes comme lui étaient tombés dans les filets d’hommes comme eux. Combien de sentinelles avaient-ils sous leur coupe pour exécuter ces basses besognes, à la limite de la légalité. Une fois que tout ceci serait terminé, se promit-il, il détruirait toutes les preuves, tenterait malgré ses pulsions de mener une vie normale. Il quitta la cabine, et reprit le chemin de la porte cochère. Si Bullman n’était pas sorti d’ici une demi-heure, il irait rapidement boire quelque chose de chaud au café de l’autre bout de la rue.

Il s’adossa le long de la paroi glacée, puis s’affaissa sur le sol en pleurant. Combien de temps allait-il tenir ?