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De retour dans la rue de la maison familiale, Matt arrêta la voiture en face du perron pour réfléchir. Il se demandait si tenter de déchiffrer à l’intérieur était raisonnable. Après tout, il ne savait pas combien de caméras braquaient leur œil invisible sur lui dans ces murs. Il décidé de continuer son chemin. Lorsqu’il voulait être tranquille pour réviser au cours de sa jeunesse, il se rendait à la bibliothèque. Il en ferait autant aujourd’hui.

Le bâtiment était sur la place principale du village. Il fallait contourner le sapin séculaire, et se garer contre la mairie, dont elle était une annexe. Elle n’était pas aussi imposante et aussi prestigieuse que dans les grandes villes, mais elle lui apporterait la sérénité dont il avait besoin. Comme prévu, les salons d’études étaient presque vides, en cette période de vacances universitaires. Il s’installa dans un coin, près d’un radiateur en fonte qui irradiait une chaleur bienvenue. Il mit en marche la veilleuse mise à la disposition du public et ressortit de sa poche le bristol.

Lorsqu’il était gosse, il jouait avec son père au jeu de l’espion. Il devait décoder des messages secrets fictifs. Bien que son père ne soit pas un champion de cryptologie, il avait parfois l’esprit assez tordu pour que ses énigmes donnent du fil à retordre au jeune garçon qu’il était. Là, il avait de plus en plus le sentiment qu’il ne s’agissait pas d’un jeu, et que s’il échouait, il risquait d’y laisser des plumes.

Les mots tournaient dans sa tête sans trouver un sens cohérent. Je ne serais pas là pour t’engueuler si tu t’inventes une maladie… Cela lui évoquait un souvenir encore douloureux pour ses fesses, plus d’un quart de siècle après. Un copain d’école lui avait communiqué le truc pour simuler une fièvre et éviter ainsi d’aller en cours. Il lui avait conseillé de mettre au point le stratagème la veille d’une interrogation écrite. Il suffisait de poser le thermomètre que ne manqueraient pas de lui fournir ses parents sur une ampoule allumée, par exemple de sa table de chevet. Ainsi, la température montait rapidement, il fallait alors donner le tout aux parents, et simuler les symptômes de la fièvre. L’illusion était parfaite. Matt s’était exécuté le soir même, mais son copain avait oublié de lui faire part d’un détail. Il ne lui avait pas dit qu’il ne fallait pas laisser l’ampoule et le thermomètre en contact trop longtemps. Lorsque son père avait lu la température indiquée, il avait haussé un sourcil et avait appelé sa mère. Matt était anxieux, quelque chose n’allait pas, et il n’aimait pas le regard que dardait sur lui le patriarche.

- Millie chérie…

- Oui, John ?

- Appelle de suite les urgences, il faut hospitaliser Matt.

Sa mère avait porté la main à sa bouche.

- Pourquoi ?

- Si j’en crois ma lecture, ce garçon a une température interne de 43,7 °C.

- Comment ??? Mais c’est impossible !!!

- Oui, en effet, et je pense que quelqu’un nous joue un tour…

Son regard s’était porté sur les yeux de Matt, empreint d’une dureté sans égal. Il n’avait pas eu d’autre choix que de révéler la combine, et d’attendre la sanction qui ne s’était pas fait attendre. Cela aura été une des rares fessées qu’il aura reçu, et plus que les gifles, c’est la déception qu’il avait lu dans les yeux de son père qui lui avait fait le plus mal. Il n’avait jamais recommencé à leur mentir. Avec le lissage que le temps offre à ce genre de choses, Matt souriait à l’évocation de cette sottise de gosse.

Il se demandait encore pourquoi son père, dans ses derniers instants, parlait de cette anecdote, quand un éclair de compréhension lui parcourut l’esprit.

- C’est pas vrai, murmura-t-il… Et si ?...

Il considéra le bristol, et décida de tenter le coup. Après tout, il ne risquait rien à essayer de mettre en application son idée. Il s’approcha du radiateur, et posa le carton dessus. Si son intuition se révélait être juste, il n’aurait pas longtemps à attendre. Elle lui parut tout de même interminable. Un voile gras de sueur commençait à recouvrir son front. Toutes les cellules de son cerveau tentaient de convaincre par télépathie le papier de lui donner raison.

D’abord timidement, puis de plus en plus marquées, des lettres apparurent. Elles recouvraient la surface du bristol. Excité, il se contenait pour ne pas pousser un cri de triomphe. Son père avait ajouté des inscriptions à l’aide d’une encre sympathique, qui réagissait à la chaleur. Il fouilla dans sa poche où il trouva un stylo et un carnet. Ces deux accessoires ne le quittaient jamais, depuis son premier jour dans le journalisme. Il recopia fébrilement les séries de lettres sur une page vierge. Lorsqu’il eut fini, il enleva le bristol de la surface brulante du radiateur et examina ce qu’il avait écrit.

 

AFDVG GAAVF AGFAF GFGDA FDXXV XVDFX AAADD FAFAG AFDDA XFDFV XDFVA FFGFG DFGFA DADDG DGAFG VXVXV VXFAD VAVGD XXVAV XAXAA DGAAG VGG

 

Il contemplait cette série de lettres, quand la porte d’accès à la salle se referma en claquant. Il glissa rapidement sa transcription sous sa main, et retira le bristol du radiateur. Une jeune lycéenne dépassa sa table sans lui accorder un regard. Il attendit qu’elle disparaisse pour reprendre son observation. Il se souvenait vaguement avoir déjà rencontré ce type de séries. Son père avait du un jour lui expliquer comment décrypter des messages codés de ce type. Mais où ?, se dit-il. Il soupira et fouilla du regard les livres sur les rayonnages de la pièce, pour chercher un peu d’aide. Il eut une idée. Il se leva sans bruit et se dirigea vers l’accueil. Une femme dans la force de l’âge, chaussée de lunettes à monture d’écaille retenues par une chainette, le toisait d’un air inquisiteur lorsqu’il s’accouda au comptoir. Elle lui faisait penser à une prof de biologie du lycée qu’il détestait au possible. Ses lèvres semblaient avoir tant l’habitude d’être serrées qu’il aurait probablement fallu un vérin hydraulique et une bonne dose d’imagination pour la faire sourire. Elle avait tout de la bibliothécaire qui ne se sentait bien qu’au milieu de tonnes de papier. Il l’imaginait possessive avec les livres sur les rayonnages, prête à bondir comme un tigre sur l’impudent qui oserait seulement corner une page de l’un d’eux. Il engagea la conversation de son ton le plus amène.

- Bonjour, Madame. Belle journée, non ?

Il prit son grognement comme une approbation, mais cela était sans doute de l’agacement pour avoir été dérangée dans sa tâche mystique. Il continua.

- Hum… Voilà, je suis journaliste, et…

Miracle ! Les lèvres de la femme s’écartèrent pour émettre des sons intelligibles. Encore que le mot amabilité devait être absent de son dictionnaire personnel, se dit Matt.

- Mouais… Pas la peine de me faire du baratin, je suis divorcée, et pas prête de me retrouver avec un mec chez moi à nouveau pour me foutre des chaussettes partout et pisser à côté de la cuvette. Donc, à moins que vous ayez envie de vous trouver une compagne pour la nuit, dites-moi ce que vous cherchez.

Matt faillit éclater de rire. Il se voyait mal draguer un dragon pareil. Surtout en ayant Jessica à portée de la main. Il prit son parti de lui exposer sa requête sans détour.

- Chère Madame, je désire savoir si vous détenez en ces lieux grandioses un traité de cryptologie ou quelque chose du genre, dit-il en minaudant exagérément.

- Mademoiselle !

Elle l’étudia longuement pour tenter de deviner s’il se moquait d’elle. Elle soupira en s’avouant vaincue, et répondit d’un ton sec :

- Allée B, rayonnage 3 ! Remettez-le en place après consultation ! Au revoir !

Puis, elle se détourna et retourna à quelque obscure besogne en haussant les épaules. Matt souriait lorsqu’il cherchait les panonceaux indiquant les références des allées. Il trouva facilement la B, puis le rayonnage qui l’intéressait. Il tomba sur un livre intitulé « Histoire de la cryptologie » qu’il emporta jusqu’à la table d’étude. Il s’assit et sortit de sa poche le papier avec sa transcription.

En étudiant une petite carte fichée dans une pochette plastique à l’intérieur de la couverture, il sut qu’il touchait au but. Les noms des emprunteurs étaient retranscrits à la main, avec la référence interne du livre écrite en rouge. Son père l’avait emprunté un peu plus de deux ans auparavant. Le livre n’était pas de ceux qui tournaient rapidement en prêt, ce qui faisait que la carte était encore loin d’être pleine. Le dernier à l’avoir emprunté était passé il y a plus de six mois. Son cœur se mit à battre plus fort en lisant le nom de son père. A l’ère du tout-informatique, il bénissait cette petite ville qui avait su résister, préférant investir des montagnes de dollars pour chauffer une pelouse que dans un équipement high-tech pour la bibliothèque. Il avançait, il en était certain.

Il parcourut l’index en pointant chaque ligne du doigt. Il était sûr que son père avait déjà utilisée un cryptage similaire au cours de leurs jeux. Il tomba enfin dessus. Il en était sur. Il tournait les pages si vite qu’il manqua les déchirer, puis enfin arriva sur le chapitre qu’il voulait. Son père avait utilisé le chiffre ADFGVX. Le livre expliquait qu’il avait été créé et utilisé par les allemands dès 1918. Les lettres composant le chiffre avaient étaient choisies pour la transmission en morse des messages codés. En effet, leur traduction en morse étaient radicalement différentes l’une de l’autre, évitant ainsi les confusions. Il tenait enfin le chiffre qui ne contient que des lettres, évoqué sur le bristol.

Le guide expliquait que la méthode avait été mise à jour par un militaire français un mois à peine après son application. Elle consistait pourtant en un double chiffrage qui codait chaque caractère dans un premier temps, puis mélangeait ceux-ci d’après une clé convenue d’avance. Matt lut attentivement le principe de chiffrage. D’abord, l’opérateur du Renseignement, traçait un carré découpé de six colonnes et six lignes. On attribuait à chacune d’entre elle les lettres ADFGVX, dans l’ordre. On écrivait dans chacune des trente-six cases les lettres de l’alphabet ainsi que les dix chiffres usuels, dans un ordre établi, ou d’après un mot code. Chaque caractère était donc représenté par un repère symbolisant ses coordonnées dans le tableau.

Matt se pencha sur l’exemple que proposait le livre. Il comprit que la difficulté serait pour lui de trouver le code donnant l’ordre des lettres dans le tableau. Il poursuivit sa lecture. Par la suite, les coordonnées ainsi obtenues étaient mélangées grâce à un autre mot de code, attribué sur d’autres colonnes. On recopiait les A, D, F, G, V, et X en ligne de haut en bas, et de gauche à droite. Ensuite, il suffisait de classer les lettres du mot clé dans l’ordre alphabétique, et de recopier les coordonnées dans ce nouvel ordre. Matt avait du mal à cerner le cœur de la transformation. Heureusement, l’exemple lui permit de mieux comprendre.

 

 

A

D

F

G

V

X

A

A

L

G

 

K

T

D

Y

O

5

C

P

4

F

F

7

H

2

3

Q

G

I

S

B

R

6

U

V

9

E

1

J

D

V

X

W

M

8

X

N

Z

 

 

Il remarqua l’ordre apparemment aléatoire dans lequel l’alphabet était placé. Néanmoins, il comprit que le P était traduit par ses coordonnées « DV ». S’il avait souhaité coder son prénom, cela donnait XD AA AX AX.

Pour la deuxième partie, il choisit d’utiliser le mot CLEF. Il dessina le tableau décrit sur un coin de sa feuille, et recopia les caractères du code.

 

 

C

L

E

F

X

D

A

A

A

X

A

X

 

 

Ensuite, il suffisait de classer les lettres CLEF dans l’ordre alphabétique, et de recopier les colonnes. Sa plume grinça sur le papier, au fur et à mesure de son avancée. Il était excité comme à chaque fois qu’il approchait de la réponse d’un jeu proposé par son père.

 

 

 

C

E

F

L

X

A

A

D

A

A

X

X

 

 

Enfin, il suffisait de recopier les lettres de haut en bas, puis de gauche à droite, soit pour Matt : XA AA AX DX. Il mâchonna un instant son crayon en contemplant le résultat. Il refaisait mentalement la démarche inverse pour décoder le message. Il comprit instantanément que sans le mot-clé de la dernière étape, et sans l’ordre choisi par son père pour aligner chacune des lettres de l’alphabet, il pourrait y passer des jours. Il sortit une nouvelle fois le bristol de sa poche Il avait refroidi depuis son voyage sur le radiateur, et les mystérieuses inscriptions avaient déjà disparu, laissant la place au message original. La réponse était dans ces lignes, il le sentait. Il les relut avec attention, surtout le deuxième passage, qui cachait, il en était persuadé, la réponse à ses questions.

 

Si tu recommençais, tu penseras à mes vieux amis restés en Normandie. L’un d’eux détient la clé du passé, à travers le chiffre qui ne contient que des lettres. La source de la connaissance viendra de mon prénom, accolé à celui qui escaladait avec lui les falaises de la Pointe, amputé de sa queue.

 

Il avait compris le sens du début. Il avait « recommencé » à simuler une maladie, en faisant chauffer sur un point brulant le bristol. Il avait trouvé le chiffre qui ne contient que des lettres. Mais quel rapport avec ses vieux amis morts en Normandie ?, pensa-t-il. Il commença à rédiger son tableau de lettres avec Normandie, puis plages, mais n’y croyait pas trop. Il les raya rageusement. Il ne se souvenait pas que son père ait escaladé la falaise de la Pointe avec qui que ce soit. Il était le premier, lui avait-il raconté. Il était seul. Et il ne comprenait pas pourquoi celui-ci ait eu sa queue amputée. Il se prit la tête dans les mains, ébouriffant ses cheveux depuis les racines. Penché sur le bristol, il essayait mentalement plusieurs combinaisons. La révélation vint d’un regard qu’il portait a travers la fenêtre de la salle.

A l’extérieur, il distinguait le drapeau des Etats-Unis, qui voisinait avec celui de l’emblème présidentiel. Cela le ramena par combinaisons de pensées à ce jour où il admirait le Président Clinton rendre hommage aux Rangers, alors que son père regardait avec tristesse l’horizon, perdu par-delà les plages. L’aigle sur le logo présidentiel lui rappela que son père était surnommé « Eagle » depuis son ascension incroyable. Il faillit sauter de joie sur sa chaise. C’est l’aigle qui l’accompagnait sur les échelles. John Bullman avait toujours dit avoir laissé un autre lui-même là-bas. Il commença à remplir son tableau sur cette nouvelle base, en respectant ensuite l’ordre alphabétique. « Eagle » était amputé de sa queue, puisque les lettres ne pouvaient être répétées. Il se frottait les mains quelques instants pour refréner un élan d’excitation. Il griffonna et contempla le résultat.

 

 

  (normalement, ici, tableau que je n'arrive pas à mettre, malgré une dizaine de tentatives,tant pis... Le voir sur 360 sinon... Là-bas, ça a marché du premier coup... Pour une fois...lol)

Il lui restait à trouver le mot-clé utilisé pour inverser l’ordre des coordonnées. Il élimina les éléments déjà découverts dans le texte. Il ne lui restait que ce vieil ami qui détient la clé du passé, à travers le chiffre. Il fit un effort de mémoire. Son père ne lui avait parlé de presque aucun soldat laissé sur les plages, à l’exception d’un ou deux. Il ne se souvenait pas du nom de cet homme qui tremblait de peur dans la barge de débarquement, malgré ses efforts. Subitement, il trouva. John lui avait bien parlé d’un ami, d’un homme si important pour lui que son fils porterait plus tard le même prénom. Matt Cole, le frère tombé sous les balles allemandes, et première perte choquante pour son père. Il exultait franchement, cette fois-ci. Il aligna les lettres C, O, L, et E dans des colonnes, et les recopia un peu plus loin dans l’ordre alphabétique. Il recopiait nerveusement les lettres selon les instructions du livre, puis les traduisit d’après son tableau. Alors que le message en clair apparaissait sous ses yeux, il devenait de plus en plus médusé. Jamais, au grand jamais, il ne se serait attendu à ça.

Il connaissait maintenant l’usage qu’il devrait faire de cette clé. C’est l’endroit où il devrait s’en servir qui le laissait pantois. Il allait devoir traverser l’Atlantique et retourner en Europe. Il recopia le texte lisiblement, et brula dans une poubelle les morceaux de papier qui lui avait servi à écrire les étapes du déchiffrage. Il attrapa son téléphone portable dans une poche et consulta sur un serveur les horaires des prochains vols long courriers.

En se dépêchant, il aurait encore un peu de temps pour faire sa valise et laisser les clés à Mme Smithers. Il se leva et retourna dans l’allée B pour replacer le livre à sa place. Lorsqu’il passa devant l’accueil, il jeta à peine un regard sur le cerbère à lunettes, sortit et se rua dans sa voiture. Il reprit dans sa main le texte en clair et resta bouche bée un moment. Comment son père avait-il pu ouvrir un compte en suisse ?, ne cessait-il de se répéter. Le message lui brulait les rétines. Sa main trembla si fort que les lettres se brouillaient devant ses yeux. Si bien qu’il le jeta sur le siège passager Il démarra sa voiture et lut une dernière fois le message, comme s’il était sûr de rêver.

 

 

Commerz  Swiss  Bank  Zurich.  Weinbergstrasse. compte  04873257012