Dans une maison terne, deux cent mètres plus loin, un homme se tenait derrière un écran de télévision. L’obscurité dans la pièce était trouée uniquement par les formes évoluant sur le poste, créant des fractales bleutées sur le visage dur de son utilisateur. Cela faisait désormais plusieurs mois qu’il attendait ce moment. Le vieux avait passé l’arme à gauche, et avec lui l’espoir de voir surgir la relique. Le téléphone sonna sur sa console. Seule une poignée d’hommes en connaissait le numéro, c’était eux à coup sûr.

- Ja ?

Ist der Sohn gegangen?

- Oui, il est parti à l’instant.

- Vous croyez qu’il a repéré notre présence ?

- Je l’ai cru, à un moment. Il a tourné autour de la micro-caméra du séjour, puis il s’en est éloigné en cherchant ses clés de voiture.

- Gut. Des années qu’on traque le vieux, qu’on le surveille sans succès. La fouille de sa maison n’a rien donné, les écoutes non plus. J’ai cru qu’on s’était gouré de soldat, mais mon intuition me dit que c’est le bon.

- Oui, son comportement était suspect jusqu’au bout.

- Profitez que la maison est vide pour enlever toute l’installation, le fils ne va certainement pas tarder à tout déménager et à apercevoir notre passage. Quelqu’un l’a approché pendant l’enterrement ?

- Oui, le notaire du village. Ils se sont parlé quelques minutes, probablement pour les détails de succession.

- Ca me laisse songeur. Je n’aime pas trop ça. Et si le vieux en avait profité pour mettre ce qu’on cherche à l’abri dans l’étude ?

- Peut-être, en tous cas, je mets un homme sur le coup. N’aurait-il pas été plus simple d’isoler le vieux et de le faire parler ? Nous aurions gagné un temps précieux…

- C’était hors de question. La confrérie se doit d’être la plus discrète possible, souvenez-vous de nos enseignements. Le but ultime est à portée de la main, pas la peine de gâcher tout sur un coup de folie. Si on l’avait enlevé puis tué, une enquête aurait été ordonnée, et on aurait fouillé partout autour de lui. Pourquoi un vieil homme apparemment sans histoire aurait-il été torturé puis assassiné ? Je vois d’ici les fédéraux tout éplucher, ce qui nous aurait contraints au silence. Non, mein Freund, il valait mieux attendre, comme nous l’avons fait. Allez de suite effacer toute trace de notre passage dans cette bicoque. Et tenez-moi au courant de la suite des événements. Auf Wiedersehen.

L’homme soupirait lorsqu’il reposa le combiné. Cette histoire aurait pu être réglée plus rapidement, et tout aussi discrètement que souhaité. Il espérait que le fils ferait un faux pas rapidement, leur permettant de récupérer leur dû.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

5

 

 

 

 

 

La maison de Coleshaw était de caractère, bien que d’un goût simple. Le porche était soutenu par deux piliers en béton, délicatement nervurés sur toute la longueur. Aux fenêtres étaient suspendus des bacs à fleurs débordant de neige. Mais il imaginait facilement qu’ils présentaient des géraniums flamboyant à chaque printemps. Le notaire était homme à profiter des plaisirs simples de la vie, du coucher de soleil au chant des oiseaux. Quelque part, il était admiratif. Loin du tumulte des grandes villes où il se ressourçait, des hommes profitaient pleinement de la campagne et de son rythme apaisant.

Il monta les deux marches qui menaient à la porte en chêne massif peinte en rouge vif. Il remarqua la plaque professionnelle, usée par les ans et les intempéries, qui annonçait la profession du Maître des lieux.

 

 

 

Etude Notariale de Forestown

Comté de Stearns

 

Coleshaw et fils

 

 

Actes notariés, successions, bornage depuis 1967

 

 

 

Matt se souvenait avoir entendu parler il y a quelques années d’un terrible accident de chasse dans les bois environnants qui avait causé la mort du fils du notaire de la ville. Sans les connaître, il avait perçu la tristesse qui s’était emparé de la ville. Le père n’avait sans doute pas eu le courage, l’envie, ou le temps de faire changer la plaque. Il tira sur une chainette reliée à une cloche qui vibra dans l’entrée. Le silence lui répondit quelques instants, avant qu’une série de pas étouffés se fasse entendre. Le notaire s’effaça pour le laisser entrer, sans préambule. Sur le sol, une série de valises attendaient le départ imminent de leur propriétaire. En les apercevant, Matt se souvenait de ce que l’homme lui avait dit. Il se sentait un peu mal à l’aise sans pouvoir expliquer pourquoi.

- Pardonnez-moi, Maître, de retarder ainsi votre voyage.

- Ne vous en faites pas, jeune homme. Le décès de votre père est survenu sans crier gare, de toute façon. Allons, suivez-moi.

Matt le suivit dans un couloir étroit jusqu’à une porte sur laquelle une plaque en plastique doré du nom et prénom de l’homme était fixée. Il remarqua du coin de l’œil qu’une plaque similaire pour le fils était accrochée à celle d’en face, fermée probablement à clé. Le notaire l’invitait d’un geste de la main à entrer. Le bureau était conforme à ce qu’on peut attendre d’un fonctionnaire de campagne. Les habituelles décorations faites des diplômes de l’université locale, d’un poster représentant une rivière en foret et de plans cadastraux recouvraient les murs, tapissés d’un papier défraichi. Le bureau en chêne paraissait tout droit sorti d’un musée de l’administration. Le plateau était rayé et patiné par l’usage prolongé plus de huit heures journalières, des années durant. Lorsque Coleshaw s’assit dans son fauteuil, le cuir craqua d’indignation. Il joignit les poings, les coudes appuyés sur un sous-main grenat. Derrière lui, une fenêtre en bois laissait passer les rayons du pâle soleil de l’hiver, lui offrant une silhouette fantomatique. Matt pris place sur un fauteuil en moleskine qui aurait pu être revendu une fortune à quelque amateur de déco design, s’il n’était usé jusqu’à la corde. Le notaire glissa sur le sous-main un dossier dont la couverture était couverte d’une écriture sibylline.

- Bon, voici donc le testament de votre père.

Il sortit une grosse enveloppe kraft qu’il décacheta. Une feuille blanche lignée apparut dans ses mains. Il chaussa des lunettes de lecture et débita le texte d’un ton solennel.

- « Moi, John Bullman, né le 17 décembre 1924 à Forestown, Comté de Stearns, dans l’Etat du Minnesota, de Mary Follows et Jack Bullman, déclare désigner mon fils Matt Bullman, né le 09 janvier 1970 à Forestown, de moi-même et de ma regrettée épouse Millie (Dieu ait soin de son âme) comme exécuteur testamentaire et légataire universel. »

Coleshaw toussota dans son poing, avant de poursuivre, gêné. Il avait sans aucun doute déjà lu la suite. Connaissant son père, Matt imaginait ce qu’il avait bien pu inventer.

- « Et si un enfant de salaud se posait la question, je suis tout à fait sain d’esprit, et je l’invite à venir tâter de mon punch pour constater que je suis aussi gaillard qu’un gamin de vingt ans. Fait en l’étude de cette fripouille de Coleshaw, le 12 juin 2001 ».

Matt était au bord de l’hilarité. La tête du notaire valait bien tout l’or du monde. Il était pâle comme un linge et ne parvenait plus à accrocher son regard sur l’ « héritier ». Ce dernier repensait à l’altercation, plus de dix ans plus tôt dans ce bar de Normandie. Au moment où il a rédigé ce texte, John Bullman était certainement encore capable d’assommer un morveux à mains nues. Sûr que son père doit apprécier sa blague d’outre-tombe, là où il se trouve. Néanmoins, il était surpris.

- C’est tout ? Il vous a payé pour ça ?

- Oui, c’est tout.

Matt ne cachait pas sa déception. Il s’attendait à une de ces révélations surprises que l’on voie que dans les films, du genre un enfant caché qui devient légataire lui aussi, un animal de compagnie qui récolte la mise… Quoique, se  dit-il, par les temps qui courent, la réalité dépasse souvent la fiction, et certains testaments valent de l’or sur le marché de l’excentricité. Le notaire coupa court à ses pensées.

- Oui, enfin, c’est tout ce qu’il y a d’écrit sur la feuille, parce que ceci était joint avec.

Ses doigts fourrageaient dans à l’intérieur du kraft, pour en sortir une enveloppe blanche, tapissée de bulles d’air à l’intérieur, du type de celles qu’on utilise pour envoyer des livres ou des objets fragile. Matt fronça les sourcils, l’attrapa et en observa toutes les faces. L’écriture familière de son père précisait que le pli devait être décacheté après sa mort, uniquement par son fils. Un sceau de cire maladroitement dessiné était apposé sur le rabat. Un signal d’alerte venu de son enfance retentissait avec insistance dans son cerveau, connectant des synapses selon un code oublié. Son père ne l’adressait pas à Matt Bullman, mais à Matthew. Peu de gens savaient que son vrai nom était celui-ci, et qu’il préférait de loin l’usage de son diminutif. Les rares fois où John l’avait appelé par son prénom officiel, cela était dans des occasions où il avait peur pour sa santé, comme ce jour où il avait traversé la route devant un poids lourd lancé à toute vitesse, ou comme cette autre journée où il avait failli se perdre dans les forêts immenses autour du village. L’organe de son père vibrait à chaque fois d’un mélange de colère et de terreur lorsqu’il hurlait « Matthew » à s’en faire exploser les poumons. Le garçon l’avait guidé à travers les frondaisons en pleurant de peur. A compter de ces incidents, cela avait souvent pour effet de le mettre sur le qui-vive, à l’affut d’un danger potentiel.

Et c’est exactement ce qu’il ressentait à ce moment. L’imminence d’un événement grave ou l’approche d’un péril. Ses yeux restaient fixés sur les sept lettres qui hurlaient dans sa tête. Son père l’avertissait par delà la mort. Il devait ouvrir cette enveloppe lorsqu’il serait seul, l’avertissement était clair. Il la palpa, mais l’épaisseur de bulles empêchait de deviner quoi que ce soit sur son contenu.

- Tout va bien, Monsieur Bullman ? Vous avez l’air étrange… Vous voulez un peu d’eau ?

La voix du notaire le ramena à la réalité. Sa voix eut quelques dératés lorsqu’il lui répondit.

- Non, Maître… Enfin, oui ! Tout va bien, je suis ému, c’est tout. Non merci pour l’eau, je crois que je vais y aller, vous devez être impatient de partir.

- Vous êtes sûr, Monsieur ?

- Certain, Maître !

Il se leva de son fauteuil, mais Coleshaw le retint.

- Attendez !

- Oui ?

- Juste une signature ici, pour mes archives.

 

Lorsqu’il sortit de la maison cossue, Matt soupira. L’impatience lui nouait l’estomac. Il avait le sentiment que l’enveloppe qu’il tenait dans sa poche pesait une tonne. Il ne pouvait s’empêcher de garder le contact sur elle avec sa main, enfouie dans les coutures de sa veste. Il marchait aussi vite qu’il le pût sans attirer l’attention jusqu’à sa voiture. Avant de déverrouiller la portière, il s’assura qu’il n’était pas suivi. Il se mordit la lèvre en songeant qu’il devenait paranoïaque. Il restait tout de même ce système dans le grenier, et l’avertissement depuis l’au-delà de son père.

- Dans quoi s’est-il fourré ?, murmura-t-il derrière le volant.

Il sortit de sa poche la mystérieuse enveloppe qu’il considéra quelques secondes avant de la poser avec précautions, comme si elle renfermait une bombe, sur le siège passager. Il restait dubitatif. Où l’ouvrir ? se dit-il. Pas dans la maison, en tous cas. Elle doit avoir un rapport avec les salauds qui surveillaient mon père. Une étincelle s’alluma dans ses pupilles. Il savait où être tranquille pour en voir le contenu. Il aurait dû y penser plus tôt, pensa-t-il. Il mit le contact et démarra la voiture. Il avait un bond dans le passé à faire, l’ambiance idéale pour ouvrir cette lettre.

 

 

Comme il le pressentait, le parking entourant la grille d’accès était vide. A cette saison, la trêve était la règle et l’édifice entrait dans une période de sommeil pour quelques semaines. Comme lorsqu’il était adolescent, la grille n’était pas fermée à clé, et il entra au sein du sanctuaire. La pelouse était comme toujours impeccablement soignée, verte et moelleuse comme dans ses souvenirs. D’abord surpris de l’absence de manteau de neige sur l’aire de jeu, il se souvint d’une soirée où son père râlait contre cette dépense inutile que la mairie engageait. Alléché par la promesse de retombées juteuses par un commercial véreux, le maire avait accepté l’offre d’une entreprise d’installer un chauffage sous la pelouse pour pouvoir jouer en toutes saisons, même l’hiver.  De fait, depuis deux ans que le système était en place, Matt avait appris que personne n’avait accepté de jouer encore un seul match ici. Pire, pour éviter que les tuyaux ne gèlent, les services d’entretien devaient chauffer à plein régime, occasionnant des factures de gaz sans précédent. Toutefois, ce soir, il était heureux de retrouver le Stade déneigé.

 Il ne put s’empêcher de caresser de la main le gazon, comme avant chacun de ses matchs. A l’époque, il ne voulait pas la fouler sans avoir cédé à ce rituel. Les gradins avaient besoin d’un coup de peinture depuis sa dernière visite, mais la municipalité avait fait remplacer le tableau d’affichage pour une version plus moderne, et électronique. Il pénétra dans l’espace réservé au public par un portail rouillé. Les escaliers de béton lui semblaient plus faciles à escalader, dans le passé.

Il ne se souvenait même plus de quelle époque il s’agissait. Les images qu’ils gardaient à l’esprit étaient celles de ses parents, gonflés de fierté, lorsqu’il s’envolait à l’autre bout du camp adverse avec le ballon pour marquer. Il avait cru pouvoir un jour accéder aux championnats professionnels, mais son départ pour ses études de journalisme avait mis un frein à ses vœux pieux. L’ambiance survoltée d’une salle de rédaction, l’excitation lors de la découverte d’un scoop, l’instant magique où le déclencheur d’un appareil photo entame le processus de capture d’image avaient remplacés dans son cœur les soirées d’après-match, les bruits de vestiaires et les jambes interminables des pom pom girls. Il s’installa sur un des sièges en plastique, en un endroit d’où il pouvait observer toute l’enceinte. La journée avançait doucement, orchestrant comme chaque jour le ballet de l’astre solaire, modifiant les choses perpétuellement jusqu’au nouveau cycle.

Matt observait ces bribes de mémoire, revivant l’exaltation de la victoire, la déception de la défaite, les mi-temps orageuses sous les hurlements du coach. Perdu dans ces évocations, il faillit en oublier le legs mystérieux de son père. Après un dernier regard autour de lui, il décacheta l’enveloppe et fit glisser son contenu dans sa paume. Une clé et un bristol y glissèrent. La clé était anonyme. Il la fit tourner, cherchant vainement une inscription ou une marque quelconque. Sa seule distinction des autres modèles courant était qu’elle était en or. Matt se demandait où John avait pu la trouver. Les cannelures étaient régulières, mais sortaient de l’ordinaire. De plus, elle avait l’allure des ces vieilles clés rondes que l’on utilisait souvent sur les portails. Elle n’était pas d’une époque récente. Il se rabattit vers le bristol, dans l’espoir d’une explication. Il dut masquer sa déception. L’écriture familière de son père ne l’éclairait pas. Au contraire, il se demandait s’il n’avait pas perdu la raison quand il a rédigé cet ultime adieu à son fils. Il ne parlait même pas de la clé, et de la serrure qu’elle actionnait.

 

Mon fils,

 

Le grand voyage a commencé, je ne serai plus là pour t’engueuler si tu t’inventes une maladie pour ne pas remplir ton devoir, que ce soit à l’école ou au boulot.

Si tu recommençais, tu penseras à mes vieux amis restés en Normandie. L’un d’eux détient la clé du passé, à travers le chiffre qui ne contient que des lettres. La source de la connaissance viendra de mon prénom, accolé à celui qui escaladait avec lui les falaises de la Pointe, amputé de sa queue.

Fais-en bon usage. Je suis enfin parti rejoindre ta mère, ne pleure pas.

Adieu mon fils. Ton père qui n’a jamais cessé de t’aimer.

Matt était incrédule. Que signifiait ce charabia ? Il retourna le carton pour chercher une éventuelle inscription ou un post-scriptum, mais le seul texte visible était celui qui recouvrait le recto. Il brula l’enveloppe et fourra le contenu dans sa poche. Il descendit lentement les marches, l’esprit confus. Il repassait le texte dans sa tête. Il connaissait très bien son père. S’il s’était senti menacé ou épié, il était capable de dissimuler un message  à lire entre les lignes. Mais comment le déchiffrer ? Matt ne le croyait plus si fou, au regard de son prénom entier qu’il avait écrit, cette installation invisible dans la maison. Il avait forcément voulu lui dire quelque chose, probablement ce à quoi cette clé servait. Rien que pour son poids, Matt aurait pu en tirer un sacré prix, surtout avec le cours actuel de l’or.

S’il y avait des instructions derrière ce texte, elle devait permettre l’accès à quelque chose de bien plus précieux encore. Il arriva jusqu’à sa voiture, monta à l’intérieur, et mit le cap sans tarder sur la maison familiale. D’ici un peu moins de huit jours, son congé exceptionnel serait terminé, et il avait hâte de reprendre son travail. Tenter de comprendre ce texte l’occuperait en attendant. Il ne souhaitait pas pour le moment vendre ce bien, plus par sentimentalisme et nostalgie que par réel attachement matériel. Le notaire lui avait promis de lui expédier le nouvel acte de propriété avant de partir. Il pourrait donc presque exclusivement se consacrer à son message, entre deux visites de Mme Smithers.