Voilà, sur ce coup-là, j'ai besoin de vous... Je m'explique: j'ai l'impression que quelque chose ne tourne pas rond dans cette scène, que Matt y manque de vie et de réalisme... Je n'arrive pas à mettre la main sur ce qui cloche... Peut-être rien, après tout... Peut-être que ça fonctionne, que le personnage semble crédible, à vous de me le dire... (merci d'avance à ceux qui le feront). Suite en cours d'écriture...

 SUITE POSTEE EN BAS, dans ce même article....

 

 

 

 

 

 

 

 

 

4

 

 

 

 

 

Minnesota, de nos jours.

 

 

La nuit était tombée tôt sur le village. La neige rendait les trottoirs glissants et recouvrait chaque détail de son manteau uniforme. Ici et là, quelques maisons tentaient de résister à la blancheur ambiante en exhibant fièrement des guirlandes multicolores pendues le long de leurs façades. A quelques encablures du centre-ville et du sapin séculaire planté au centre de la Grand-Place, décoré lui aussi, la petite villa des Bullman respirait le calme. Seule la fenêtre de la salle à manger laissait passer un rai de lumière, indiquant la présence d’êtres humains à l’intérieur.

Seul pour la première fois depuis des heures, Matt plongea dans le vieux canapé du séjour avec un soupir. Il était harassé de fatigue. Il avait eu du mal à expédier les derniers visiteurs, avec force remerciements et promesses que tout irait bien. Mme Smithers, la voisine, avait insisté pour lui préparer un plat de sa spécialité. Il avait épuisé tout son stock d’excuses et de phrases de circonstances, et avait fini par accepter du bout des lèvres. Rien ne semblait pouvoir ébranler son envie de l’aider. La vieille dame avait reparu quelques minutes plus tard, chargée d’un plat à gratin recouvert d’aluminium. Après l’avoir remercié, il avait refermé la porte et depuis son repas refroidissait lentement sur la table de la cuisine. Il avait surtout besoin d’être seul. Seul, avec son chagrin. Demain, on enterrait son père, il voulait profiter un peu de la maison, se replonger dans son enfance, avant d’affronter une nouvelle journée de visites de proches, d’amis, de vagues connaissances.

Deux jours plus tôt, il était assis à son bureau, préparant le bouclage du prochain numéro, quand le médecin de famille l’avait appelé. Son père s’était éteint dans la nuit, son vieux cœur refusant de poursuivre la lutte. Le Docteur lui avait assuré que son départ vers l’autre monde s’était passé sans douleur, sans cris, juste avec une pointe d’apaisement. Hébété, il n’avait pas pleuré de suite, était parti voir Keene, le patron du journal, et avait demandé un congé d’une semaine. Les rumeurs filant bon train, il avait essuyé avec malaise les condoléances de ses collègues et tout un artifice de phrases pré-formatées de circonstance, avant de monter dans sa voiture et avaler d’un trait le trajet jusque la maison familiale. La tante Sue s’était occupée d’organiser la veillée funèbre et les obsèques. Matt s’est jeté dans ses bras et a pleuré longuement, inondant sa vieille robe aux couleurs délavées de sa douleur. Ce furent ces seuls moments où il osa donner libre cours à ses larmes. Son père répétait sans cesse qu’un homme ne pleurait pas, et bien qu’il ait toujours trouvé ça idiot, il appliquait malgré lui ce principe à la lettre. Son regard accrochait avec émotion les tranches de vie exposées autour de lui. Les photos de sa mère, de lui enfant, de ses parents, les quelques coupes remportées lors de manifestations sportives locales, mais aussi son premier article publié. Tout ceci surgissait comme un flash dans sa mémoire, alors qu’engoncés dans leurs habitudes, ni son père, ni lui, ne les regardaient encore jusqu’à la semaine passée. Alors qu’il était plus là, ces objets redevenaient les témoins forts d’un passé définitivement révolus. Ses yeux tombèrent sur la photo qu’il avait insisté pour prendre en Normandie. On y voyait son père et les deux vétérans de sa section qu’ils avaient retrouvés avant de partir.

Il se souvenait de ce séjour, qui le rendait toujours sceptique sur cet autre John Bullman qu’il avait suivi sur le chemin des souvenirs. Son père paraissait si sombre, mais en même temps sûr de lui comme jamais il ne l’avait vu. Garner et Webster s’étaient révélés être de sacrés boute-en-train, loin de l’image austère de son paternel. Après leur retour, ils n’avaient plus jamais reparlé de la guerre, et de la Normandie. Son article avait été publié, ils avaient repris leur habitude de s’épancher sur leur mère en buvant des bières. Matt se demandait encore une fois, plusieurs années après leur périple, ce que son père avait bien pu lui cacher sur cette période. Son hésitation à répondre à ses questions dans le bar lui avait mis la puce à l’oreille. Il se souvint soudainement de cette vieille cantine en fer, rangée dans le grenier. Son père lui avait interdit depuis l’enfance de s’en approcher, interdiction qui était valable pour sa mère. Il n’avait pas le souvenir de l’avoir déjà vue ouverte. Peut-être contenait-elle des éléments qui pourraient l’aider à en savoir plus, se dit-il.

Il se releva d’un bond, et monta les marches de l’escalier quatre à quatre, sans oser regarder la porte de la chambre de son père. Il savait que c’était là que le médecin avait recueilli son dernier soupir, et ne voulait, enfin, n’avait pas encore le courage, d’y pénétrer. Il était convaincu que les murs et l’atmosphère conservaient des traces de ce qu’il se passait, et ne voulait pas perturber le fragile équilibre qui avait bercé son père au cours de ses derniers instants. Il se planta sous la trappe d’accès au grenier, sur laquelle était fixée une cordelette qu’il tira de toutes ses forces. Le panneau de bois bascula, dévoilant un escalier escamotable. Il grimpa les degrés, et tâtonna sur le panneau d’entrée, à la recherche d’un interrupteur. Lorsqu’il le trouva, une ampoule nue diffusa une lumière crue depuis le plafond, posant sur les objets un éclairage puissant. Incroyable, se dit Matt, le merdier que l’on peut accumuler dans une vie. Il pensait déjà à la difficulté qu’il allait avoir pour évacuer tout ça. Pêle-mêle, on trouvait un vieux fauteuil à bascule dont un des pieds était cassé, un vieux vaisselier, dépourvu de vitres, des cartons de livres usagés, mais aussi des disques vinyles inutilisables à l’époque du lecteur MP3. Il farfouillait à l’intérieur de cette caverne d’Ali-Baba, exhumant la robe de mariée de sa mère, emprisonnée dans un étui en plastique. Il fit coulisser une glissière pour l’admirer, ému aux larmes. Il avait à l’esprit la photo où sa mère portait cette robe, bien placée sur la cheminée. L’étui délivra une odeur puissante de naphtaline, dont il était bourré pour faire fuir les mites. Il renifla pour retenir de nouvelles larmes. Voilà à quoi allait se résumer les liens avec ses parents à l’avenir, se dit-il. Il les vivrait, par procuration, à travers des objets, des vêtements qui leur avaient appartenu. Sentant une vague de tristesse arriver, plus puissante que les autres, il replaça la robe dans le sachet et le remis à sa place. La peine qui l’habitait depuis 48 heures allait bientôt laisser libre cours à sa force dévastatrice, le submergeant de toutes parts comme un raz-de-marée. Il n’avait nullement besoin de chercher un fléau pour se mutiler lui-même.

Il reprit son exploration du grenier, un peu intimidé. Comme le gosse qu’il était, il craignait de voir son père passer la tête par la trappe et le tancer vertement. Bien que tout ceci soit à lui désormais, il avait le sentiment d’enfreindre une règle sacrée. Il soulevait des cartons, repoussait des penderies, ôtait du passage des petits meubles patinés par le temps, mais ne trouvait pas ce qu’il cherchait. Il allait renoncer et faire demi-tour quand elle apparut. Son père l’avait dissimulée derrière une antique poussette d’enfant qui avait du appartenir à son arrière-grand-mère. Les roues en fer grincèrent quand il la poussa doucement vers le fond de la pièce. Il n’avait vu cette cantine que trois ou quatre fois, mais il l’aurait reconnue entre mille. L’interdit est source de convoitise et excitation pour les enfants, il avait imaginé et spéculé sans limites sur les trésors que devaient recéler cette boite de fer. Sur le front, il distinguait avec difficultés le grade de son père et son nom. Une série de chiffres presque complètement effacée devait représenter son matricule. Par bonheur, son père n’avait pas placé de cadenas sur les fermoirs. Il les souleva religieusement et posa les mains sur le bord du couvercle. Il dut forcer un peu sur le fer rouillé pour faire jouer les charnières. Il réussit après quelques secondes d’effort à le soulever d’une demi-douzaine de centimètres. Il reprit son souffle sans lâcher sa proie. Il prit son inspiration et se décida à donner l’effort final. Le couvercle alla s’écraser bruyamment contre le mur en briques. Il sursauta quand le silence revint. Le bruit de tôle tordue l’avait effrayé, comme on peut l’être au moindre son produit dans une maison vide. Il bascula son visage vers le fond de la cantine, à la fois impatient et réticent. Il allait enfoncer la main à l’intérieur, quand la sonnette de la porte d’entrée fit vibrer son timbre. Un soupir s’échappa de ses lèvres, il se demandait qui pouvait bien venir le voir à une heure pareille.

A regret, il se leva et s’essuya les mains sur son jean. Son visiteur insistait et martelait sans relâche le bouton. Agacé, il hurla qu’il arrivait, espérant qu’on l’entendrait de l’étage. Il faillit se rompre le cou en descendant trop vite l’escalier. La silhouette derrière le panneau de verre dépoli de la terrasse faisait les cent pas en attendant qu’il ouvre. Il maugréa entre ses dents. Il était persuadé de s’être débarrassé de tous les visiteurs. Peut-être était-ce Mme Smithers qui venait s’assurer que tout allait bien ? A la réflexion, se dit-il, ce serait l’hypothèse la plus vraisemblable. Il déverrouilla les serrures et la chainette de sécurité, et entrouvrit la porte. La surprise le cloua sur place.

- Jess’ ?

- Surpris ? Roucoula-t-elle.

- Un peu, oui… Je croyais que tu devais aller à New York pour un comité de rédaction demain.

- Je me suis excusé, leur ai inventé une histoire qu’ils ont gobé et j’ai pris le premier avion pour te rejoindre. Je voulais savoir comment tu allais.

Matt observa en silence la jeune femme. Cela ne faisait que deux mois qu’ils étaient ensemble. Il avait déjà parfois du mal à se souvenir ce qui l’avait séduit chez elle lorsqu’il l’avait rencontrée. Plus d’un homme se serait damné pour n’avoir le droit, ne serait-ce que, d’humer son parfum. Il l’avait rencontrée lors d’une conférence inter-rédaction, et l’avait séduite lors du cocktail offert par la suite. Ils avaient fini la soirée dans une chambre d’hôtel, où leurs ébats bruyants avaient provoqués les plaintes des chambrées voisines. Il faut dire que Jessica n’était pas des plus discrètes lorsqu’elle voyageait aux sources du plaisir. Sans se souvenir pourquoi ni comment cela s’était produit, elle avait vite envahi l’univers de Matt. Ce soir-là, la dernière personne qu’il attendait était bien elle. S’il pensait d’elle qu’elle était un bon coup, il ne concevait pas qu’elle était capable de le réconforter dans sa peine. Elle s’impatientait sur le perron, se dandinant d’un pied sur l’autre.

- Bon, tu me fais entrer ou nous restons dehors ? Il fait un froid de canard !

- Euh… Oui, pardon. Va-y, entre !

Il s’effaça pour la laisser passer, admirant au passage ses courbes si suggestives. Une fois qu’il eut refermé la porte, elle se jeta à son cou en l’abreuvant de baisers sucrés. Elle le serra si fort qu’il crut qu’il allait étouffer. Lorsqu’il réussit à s’échapper de son étreinte, ce fut pour la voir ôter sa robe d’un geste. L’étoffe glissa sur son corps et s’affala sur le sol en un monticule soyeux. Elle était entièrement nue en-dessous. A chaque fois, Matt était béat d’admiration devant sa poitrine qu’il savait si ferme, le galbé de ses jambes interminables. Il eut une pensée vertueuse, étant donné les circonstances.

- Jess’, ce n’est pas trop le moment. L’enterrement est prévu pour demain, et je n’ai pas trop la tête à ça.

- Ah oui…, susurra-t-elle. Et depuis quand es-tu devenu si sage ?...

Elle s’approcha à pas de loups et entreprit de dégrafer sa chemise, avec un effleurement de ses doigts entre chaque bouton. Elle l’embrassa avec des petits coups de langue dans le cou. Il soupira et sentit monter dans les tréfonds de son corps la chaleur de l’excitation. Il tenta sans grande conviction de l’arrêter, mais il céda quand elle détacha sa ceinture, la fit glisser dans les passants, et l’envoya à l’autre bout de la pièce. Il la prit dans ses bras, l’emmena jusqu’à sa chambre à l’étage et oublia le temps de quelques heures le décès, les obsèques, et les plats de Mme Smithers.

 REPRISE ICI....

 

 

 

Le lendemain, Matt se réveilla à l’aide des premiers rayons de soleil, braqués droits sur ses paupières. Il ouvrait les yeux sur ce monde si familier et si lointain à la fois. Comme dans le passé, sa chambre était son refuge. Mais l’absence des odeurs de café et de toasts préparés par sa mère le ramenait à l’amère réalité. Ce matin, il accompagnerait son père pour son dernier voyage. Des remords vinrent perturber ses pensées lorsqu’il vit Jessica qui dormait paisiblement à ses côtés. Alors que son père venait de mourir, il avait pris son pied avec une bombe, se concentrant uniquement sur la jouissance, se dit-il. Puis il se raisonna en marmonnant l’adage « la vie continue ». Il l’avait déjà entendu à plusieurs reprises depuis son arrivée, assorti des habituels et inutiles « il est en paix aujourd’hui » ou encore « il est à la droite du Seigneur ». Quelles conneries ! En attendant, il n’est plus avec moi, continua-t-il en son for intérieur. Il maudissait cette journée, il maudissait les enterrements, il maudissait les bombes sexuelles, il maudissait enfin Mme Smithers et ses gratins. Décidément de mauvais poil, plus en colère après son père qui l’abandonnait que contre quoi que ce soit d’autre, il enfila ses pantoufles et descendit dans la cuisine. Il se prépara un petit déjeuner léger en attendant que Jessica se lève. Il avait déjà décidé qu’elle ne l’accompagnerait pas à l’église. De toute manière, elle ne devait pas avoir de tenue adaptée, à moins qu’elle ait emportée une de ses mini-jupes noires, ce qui aurait tout de même affolé les pacemakers des villageois. Ils n’étaient pas mariés après tout, se dit-il. Il ne se souvenait pas qu’il ait même évoqué son existence à son père. Il soupira en touillant dans une tasse le café qu’il s’était servi. Jess’ lui rappelait cruellement combien sa vie sentimentale était foirée. Il n’avait jamais pu s’engager dans une relation plus de six mois d’affilée. Son boulot accaparait la majeure partie de son temps, ce qui lui avait permis de devenir rédacteur en chef en moins de quinze ans de carrière. Malheureusement, il n’avait jamais offert à ses parents le bonheur d’avoir des petits-enfants à faire sauter sur leurs genoux. Des larmes commençaient à couler sur ses joues, pour se perdre dans le café qu’il agitait encore. A trente-sept ans, il était orphelin, concubin en CDD perpétuellement renouvelés, mais riche d’une carrière exceptionnelle.

Il se fit une réflexion sur cet âge si jeune, où il perdait ses deux parents. Son père lui avait avoué il a plusieurs années qu’ayant perdu foi en l’avenir après ce qu’il avait vu pendant la guerre, il avait refusé d’avoir des enfants. Alors que le baby-boom était en route, lui pensait au contraire que ces bébés ne seraient pas là pour offrir un nouvel Eldorado mais qu’ils seraient les victimes innocentes de la barbarie humaine, comme tant d’autres avant eux. Sa mère était tombée enceinte de lui alors qu’ils pensaient qu’elle avait atteint sa ménopause. Se résignant à la destinée qui lui envoyait ce cadeau du ciel, John avait accepté que Matt vienne au monde. Lorsqu’il est né, lui avait quarante-six ans, sa mère tout juste quarante-trois ans. Il gardait peu de souvenirs de ses grands-parents. Grandir avec des parents si âgés n’avait pas été chose simple, même s’il était entouré de tout l’amour possible. Les quolibets cruels des enfants étaient difficiles à encaisser. Puis, il avait appris ce choix contrarié par la nature, en était blessé sur le moment. L’amour qu’ils ont continué de lui transmettre avait effacé peu à peu cette déception de savoir qu’il n’était pas désiré.

Les craquements des marches d’escalier le tirèrent de ses pensées. Jessica descendait le rejoindre, nue sous une chemise qu’il lui avait prêtée. Il l’avait toujours trouvée terriblement sexy lorsqu’elle en portait une. Elle l’embrassa et lui caressa la joue.

- Ca va, tu tiens le coup ?

- Oui, comme quelqu’un qui va enterrer son père deux heures plus tard, dit-il d’un ton qu’il aurait voulu moins acide.

- Je suis désolée… J’aurais tant voulu faire pour t’aider…

- Jess’, j’ai réfléchi… Pour tout à l’heure. Je ne sais pas comment te le dire, mais j’aurais souhaité que…

Elle l’interrompit en posant son index sur ses lèvres. Elle se rapprocha de lui.

- J’ai compris, ne t’inquiètes pas. Je n’avais pas l’intention d’imposer ma présence parmi tout ces gens qui ne me connaissent pas. Je resterai ici ou j’irai faire un tour dans le village pour acheter des provisions, mais je n’irai pas au cimetière.

- Merci. Ca me fait plaisir que tu sois là, tout de même.

- Je m’en suis bien rendu compte cette nuit, dit-elle dans un éclat de rire. Matt, tu sais… Je sais que cela ne fait pas longtemps que l’on est ensemble, mais je crois que je commence à ressentir plus que l’envie de parties de jambes en l’air avec toi.

Son sourire disparut au profit d’une mine grave. Matt redoutait la suite de ce que ce genre de phrase annonçait. Ce n’était pas le moment pour lui de tabler sur des projets d’avenir.

- Jess’, je n’ai pas très envie de parler de ça pour le moment. Plus tard, si tu veux.

Elle se rembrunit imperceptiblement, mais comprit ses motivations.

- Ok, je comprends. Prépare-toi pour ton père, tu n’as plus qu’une heure et demie avant le début. File, je te laisse la salle de bains !

Sur le trajet de l’étage, Matt se surprit malgré lui à être rassuré qu’elle soit là. Ses doutes de la veille s’étaient dissipé l’espace d’une conversation autour d’un café. Bien qu’il n’imaginait pas passer le reste de sa vie avec elle, il continuerait probablement un bout de route à ses côtés, peut-être deux mois de plus, qui sait ! Il souriait au moment de s’engouffrer dans la pièce d’eau.

 

 

Les services communaux avaient déblayé la neige qui recouvrait les routes, aussi, il arriva facilement à la petite église où les derniers hommages seraient rendus à son père. En vertu de son passé sur la Pointe du Hoc, John Bullman aurait droit aux honneurs militaires, et sa dépouille serait enterrée auprès d’autres héros de la guerre, sur le carré réservé aux soldats. Matt avait toujours admiré ces croix blanches, alignés au cordeau. Lors de son voyage en Normandie, il avait prit le temps de visiter celui de Colleville-Sur-Mer. Là, sur 70 hectares, s’alignaient plus de 9000 tombes de héros de la plage d’Omaha. Il avait cherché celle qui surplombait le corps de Matt Cole, à qui il devait son prénom. Il était resté dessus, fantasmant sur le visage de cet homme qui avait était l’ami de son père.

Pour le moment, il se dirigea vers le curé qui allait officier, pour régler avec lui quelques menus détails. Tante Sue fit son apparition, laissant couler autant de larmes qu’une veuve italienne. Matt la réconforta en attendant les premières personnes. Quelques Rangers en uniforme d’apparat attendaient que le cercueil arrive, le fusil en bandoulière. Il leur transmit les médailles récoltées par son père qu’il avait retrouvées dans un chevet de son lit. Elles seraient exposées en bonne place au-dessus du drapeau américain qui serait le dernier drap pour réchauffer John Bullman. Pour éviter que chacun glisse sur une plaque de neige, un tapis vert était déroulé jusqu’à une fosse à ciel ouvert. Matt frissonna à sa vue et entra dans l’église, bientôt rejoint par les rares membres de la famille encore vivants, les amis, quelques vétérans envoyés par le club et la majorité du village. Le curé n’était plus le même que lors de sa dernière visite à Dieu, pensa-t-il. Il faut dire que pas mal de temps s’était écoulé depuis sa dernière messe. Malgré cela, l’office était impeccable. Matt avait lu avec brio son éloge, suivi de celle de Tante Sue et d’un représentant des vétérans, louant le courage du Sergent « Eagle » Bullman, premier à monter au sommet de la Pointe du Hoc pour une offensive victorieuse des forces alliées. Le maire se lança lui aussi dans un discours en mémoire de ce citoyen émérite, mais ne put achever tant l’émotion lui nouait la gorge. Matt n’aperçut ni Garner, ni Webster. Les deux hommes étaient maintenant très âgés, et il se doutait que le déplacement aurait été éprouvant pour eux.

Après un dernier psaume, l’officiant invita les Rangers à emmener le cercueil vers le petit cimetière. Des sanglots agitaient l’assistance, et Matt lui-même participait au concert de pleurs. Les militaires soulevaient leur fardeau au-dessus des têtes, et avançaient d’un pas cadencé. Petit à petit, la foule sortait par vagues successives, en retrait derrière le fils et la sœur du disparu. Le froid mordait les corps et les âmes. Ils étaient encadrés sur les derniers mètres par une haie d’honneur d’une dizaine de Rangers, le regard fixe et l’arme présentée sur leurs poitrines. En hommage à John, ils avaient revêtu l’uniforme en vigueur le jour du débarquement. Matt retrouva l’émotion si particulière qu’il avait ressenti lors de son voyage en Normandie. Encore une fois, il avait le sentiment d’être projeté dans le temps. La gueule noire de la fosse attendait impatiemment d’avaler l’écrin de chêne où reposait John. D’un geste unique, réglé au millimètre, les soldats posèrent délicatement le cercueil sur deux cordes tendues en travers du trou, reliées à des poulies électriques.

Des monceaux de fleurs recouvraient l’espace autour de lui. Le contraste avec la neige et le froid était saisissant. Comme s’il subsistait un point intemporel qui aurait retenu le printemps obstinément. L’un des gradés plia soigneusement le drapeau et le lui remit ainsi que les diverses médailles glanées par son père. Oubliant ses conseils, il se mit à pleurer sans retenue alors que le couvercle laqué disparaissait à sa vue. Il entendait à peine les salves des fusils que les militaires tiraient en chœur pour un dernier salut à son père. Après, il se mit de coté pour le long défilé des hommes et des femmes de l’assistance, pour jeter une rose sur le cercueil. Chacun eut un mot réconfortant pour Matt et Sue et s’empressa de partir, pour fuir le froid mordant devant un café brulant. Etonnant comment les gens passaient vite à autre chose, dès que la dépouille était portée en terre, alors qu’elle n’était pas encore ensevelie sous des tonnes de remblais. Matt avait souvent été témoin de ce phénomène. Très vite, les gens ôtaient cravates et chapeaux noirs et se retrouvaient dans un bar pour vite retrouver les plaisirs des vivants. Comme si la mort était une malédiction. Mais qu’on ne s’y trompe pas, se dit-il. Un jour ou l’autre, c’est notre lot à tous. Tenter de s’abriter derrière des paravents faits de sourires, de blagues, et de faux-fuyants ne recule rien sur l’arrivée de notre heure.

Alors que la file d’attente raccourcissait, et que le bois n’était presque plus visible sous les pétales de rose, Matt remarqua un petit homme qu’il ne reconnaissait pas. Celui-ci semblait être là pour quelque chose de plus qu’un devoir de mémoire. Ses yeux sombres étaient fixés sur lui derrière des petites lunettes cerclées. Son front dégarni et son costume bien coupé faisait penser à un de ces petits fonctionnaires de campagne. Sa démarche était maladroite et gauche, comme s’il était gêné de se trouver là, touché par la douleur dans une moindre proportion que les autres. Lorsqu’il arriva à la hauteur de Matt, il lui prit la main longuement, en se lançant avec difficulté dans un flot de paroles de condoléances. Puis, il se pencha à l’oreille du jeune homme pour murmurer, à l’abri d’indiscrets.

- Pardonnez-moi, Monsieur Bullman. Puis-je vous parler en privé ? Cela ne prendra que quelques instants.

- Oui, bien sûr.

Intrigué, Matt s’excusa auprès de sa tante, et s’éloigna avec l’homme si fluet. Ils s’isolèrent à quelques mètres, à l’abri derrière un gros saule pleureur. Matt encouragea l’homme à parler d’un signe du menton.

- Monsieur Bullman, désolé de vous parler de ceci dans un moment pareil, mais je dois m’absenter dès demain pour une semaine et je sais que vous allez vous-même repartir chez vous. Je suis Maitre Coleshaw, l’unique notaire du village.

- Un notaire ? J’ignorais que mon père avait fait un testament, je suis l’unique héritier en principe.

- Et pourtant il en a déposé un dans mon étude. Il est venu me voir il y a six ans pour officialiser certains termes de sa succession. Je le connaissais depuis plusieurs années, ainsi que votre charmante mère. C’est moi qui avais rédigé à l’époque l’acte d’achat de la maison. Il m’a dit lors de sa visite que c’est à vous que je devrais m’adresser, dès sa disparition future.

- Je suis surpris, il ne m’en a jamais parlé. Et je ne vois pas l’intérêt de rédiger un testament dans sa situation. En dehors de sa maison et des meubles, il n’avait pas grand-chose.

- Vous savez, les gens n’aiment pas énormément évoquer ce genre de chose avec leurs proches, par gêne peut-être d’aborder des choses si pénibles que la mort. Pouvez-vous passer me voir à 15 heures cet après-midi ? J’aimerais assez régler les détails rapidement, comme votre père l’avait souhaité.

- Oui, pourquoi pas. Autant en finir de suite, en effet. Où se rejoint-on ?

- Chez moi, en face du Tribunal, de l’autre côté de la place.

- Bien, à tout à l’heure donc.

L’homme s’éloigna à petits pas mesurés, tant la neige semblait capable de l’envoyer jusqu’à la grille du cimetière d’une glissade que des gosses n’auraient pas reniée. Matt était songeur. Un testament ? Pourquoi faire ? Il observa Coleshaw quelques instants, puis se décidé à rejoindre Tante Sue pour serrer les dernières mains.

Ils ne furent bientôt que tous les deux pour observer les employés des pompes funèbres reboucher le trou avec une mini-pelle à moteur. Matt entourait de son bras les épaules de sa tante. Lorsqu’il se rendit compte que leur présence gênait les hommes chargés de nettoyer les alentours, il la prit par la main, et la raccompagna chez elle. Après l’inévitable café, où ils évoquaient en souriant les souvenirs si vivants de son père, il prit congé d’elle sur les coups de midi. Après une journée sans avaler quoi que ce fût, il sentait son estomac protester avec énergie. Il espérait que le plat de Mme Smithers trônerait toujours sur la table de cuisine. Cette fois, il serait le bienvenu. Il se sentait enfin en paix avec lui-même.

Un mot de Jessica l’attendait sur la table. Elle le remerciait de son accueil, lui demandait de lui téléphoner dès qu’il aurait un peu de temps. Elle expliquait qu’elle avait dû repartir sur la demande insistante de son patron. Matt abandonna le papier, mangea rapidement, et monta se coucher une heure. Il dormit sans aucun rêve, l’épuisement faisant le reste. Enfin, il pouvait gouter au repos.

Lorsqu’il se releva, il pensa immédiatement à cette cantine qu’il n’avait pas pu explorer, interrompu par l’arrivée de son amie. Avant de se changer, il remonta dans le grenier. La boîte de fer terni était toujours là, le couvercle encore appuyé sur le mur. Des détails qu’il n’avait pas pu apercevoir lorsqu’il était monté de nuit lui sautaient aux yeux, dévoilant un patchwork de couleurs vives et de bois vernis. Il s’approchait avec la même déférence que la veille de la cantine de son père. Un drap blanc recouvrait le contenu pour le protéger de la poussière. Il l’enleva délicatement, comme s’il était fait de parchemin et le posa sur une chaise cannée à sa gauche. En dessous, apparut l’uniforme de son père, plié et repassé correctement. Il n’en crut pas ses yeux. Il déplia la veste et la chemise, toutes deux décorées des blasons de son régiment et des chevrons de son grade. Il admirait cette relique et la posa contre son torse pour comparer ses mensurations à celle qu’avait son père. Excité, il posa le tout religieusement pour s’emparer du casque qui se trouvait à côté. Un filet l’entourait, et le cuir de l’attache était craquelé par l’usure du temps. Il n’osait pas s’en coiffer, tant ces objets revêtaient un caractère sacré à ses yeux. Il était rayé en plusieurs endroits, et un petit trou sur le coté étaient les seuls témoignages de ce que son propriétaire avait bien pu traverser avec lui. Puis, dans une housse fermée par une glissière, reposait le fusil Garand M1 dont son père lui avait parlé. Matt était époustouflé de l’état exceptionnel dans lequel l’arme se trouvait. LE canon était enduit de graisse, ce qui avait permis d’éloigner la rouille. L’acier était luisant comme au premier jour. La crosse en bois avait était vernie en plusieurs couches. Au fond de la housse se trouvaient deux de ces clips dont lui avait parlé son père. Il se souvenait qu’il fallait en enfoncer un dans la culasse pour recharger l’arme. Il jouait avec la gâchette qui travailla parfaitement. Il était au fond un peu surpris que son père ait pu conserver ceci après la guerre, mais avec la masse d’armes qui circulaient à l’époque, il était probablement facile d’en dissimuler une. Dans la housse, il trouva aussi un Luger, surement un trophée prélevé sur un officier allemand, dont les soldats américains étaient en perpétuelle recherche. Au marché noir, il aurait pu en tirer au moins trois ou quatre mille dollars. Il comprenait un peu mieux pourquoi il lui était interdit de s’approcher de cette caisse, enfant. Si petit Matt s’était amusé à jouer aux cow-boys et aux indiens avec ces jouets d’adultes, sa mère aurait eu une attaque.

Enfin, sous la housse, il découvrit quelques cartes d’Etat-major, une boussole, et quelques objets d’époque, comme une dague, un paquet de chewing-gums, une gamelle en fer blanc. Rien qui aurait pu l’aider à répondre à ses questions. Il replaça tout à la même position, et se releva en gémissant. Il referma la cantine, et se dirigea, déçu, vers la trappe. Avant d’éteindre la lumière, un détail attira son regard. Il s’en approcha et plissa les yeux.

- Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ? dit-il.

Un câble noir était fixé dans l’angle d’une poutre, presque invisible. Les fixations avaient un aspect assez récent, et son père ne lui avait jamais parlé de travaux électriques dans la maison. Il suivit le fil du regard, puis du doigt, quand il disparut derrière un chevron. Il continuait approximativement son chemin jusque dans l’angle le plus éloigné de la trappe, derrière un fatras de cartons entassés pêle-mêle. Curiosité piquée au vif, il les poussa un à un pour en savoir plus. Lorsqu’il vit à quoi le câble était raccordé, il étouffa un juron. Il se souvenait avoir vu ce genre de matériel au cours d’un reportage consacré au matériel utilisé par des détectives privés. Ce qu’il avait sous les yeux était un émetteur qui envoyait des impulsions à un récepteur, placé au maximum à cinq cent mètres de la maison, en raison de la faible portée. Son alimentation était fournie d’après le réseau de la maison, depuis un savant piquage sur l’installation. Son père était sur écoute… Mais qui ?, bon sang, pensa-t-il. Et pourquoi ?

La poussière sur le boitier lui indiquait que cela n’avait pas été installé la semaine précédente. Le souffle court, il descendit chercher les micros et les caméras. Aussi discrètement que possible malgré sa colère, il fourragea partout en râlant après ses clés de voiture disparues, au cas où il serait écouté. Il finit par distinguer dans le manteau de la cheminée un trou pas plus gros qu’une tête d’épingle, dans lequel un minuscule point noir l’épiait. Il n’en revenait pas. Ses moindres faits et gestes et ceux de son père, épiés par un homme invisible, aux desseins inconnus. Il serra les dents quand la séance de la veille avec Jessica lui revint en mémoire. Inconsciemment, il  avait offert un spectacle son et couleurs au salaud qui les surveillait. L’heure tournant, il s’engagea sur l’allée devant le perron pour démarrer sa voiture. Coleshaw allait l’attendre. Il avait hâte d’apprendre ce qu’il lui réservait. John était-il au courant pour cette surveillance ? se dit-il. A quoi rime-t-elle ? Mon père est un homme sans histoires. Merde !

Le gravier crissa sous la neige quand il engagea la voiture le long de la petite rue. Il s’éloigna en direction du centre, un poids à l’estomac.