Voici le 3ème chapitre, écrit ce soir, sans re-lecture. Merci à ceux (aux rares ?) qui me lisent encore. Ca me fait du bien, en cette période tendue au travail, de me mettre au clavier et de penser à autre chose. Les aventures des Bullman me plaisent déjà, j'espère qu'il en est de même pour vous... Bonne lecture !!!!

 

 

 

 

 

 

 

3

 

 

 

 

 

Normandie, 50 ans plus tard.

 

 

L’animation dans le bar s’était apaisée au fur et à mesure du récit du père de Matt. Il restait à présent silencieux, les yeux humides. Matt lui-même ne savait pas comment reprendre la conversation, jusqu’à que cela en devienne gênant. Ils observaient à l’extérieur le ballet des fanfares, des hommes en uniforme d’époque, le père avec une pointe de nostalgie, le fils avec admiration pour les hommes que ces figurants incarnaient. Il finit son cinquième verre de bière et s’essuya les lèvres en le posant. Il planta son regard dans celui du vieil homme.

- Pa’… Tu veux dire que si je m’appelle Matt, c’est à cause de…

Aussitôt, il regretta d’avoir posé cette question, si stupide et hors de propos. Mais son père se mit à sourire.

- Oui, fiston. Matt Cole était un putain de soldat, et un putain de sacré camarade ! Tu sais, à l’Armée, à l’époque, tu faisais plus confiance au gars qui se trouvait à tes côtés qu’à ta femme. Matt m’a accompagné jusqu’au Jour J. Quand je suis rentré au pays, après la Victoire, je suis allé chez ses parents. Ils avaient perdu leur plus jeune fils. J’ai gardé contact quelques temps avec eux et avec sa sœur, mais petit à petit, je me suis éloigné. Je crois que cela nous a permis de faire le deuil de Matt.

- Et après ? Tu as eu de leurs nouvelles ?

- De loin en loin. Je suis allé à leurs enterrements, dix ou quinze ans plus tard. J’avais déjà rencontré ta mère, et on cherchait à s’installer. Leur mort a été mon dernier lien avec cette saloperie de guerre. Plus tard, tu es né, et cela a suffit à notre bonheur, avec ta mère. J’ai laissé un bout de moi sur ces plages, comme je te le disais, mais le nouveau John Bullman revivait. Plus personne ne se souvenait du Sergent « Eagle » Bullman. Et c’est tant mieux…

- Tu as reconnu quelques têtes, tout à l’heure ?

- Oui, mais nous ne sommes pas parlé. Ils ont tenté à plusieurs reprises de m’inviter à ces foutues soirées de vétérans, mais j’ai toujours refusé. Je crois que certains m’en veulent, et me mettent à l’écart.

- Je suis désolé, Pa’.

- Tu parles ! Ce n’est que le juste retour des choses… C’était à moi de leur donner des nouvelles. J’ai laissé tomber les hommes dont j’avais la charge du débarquement à la Libération.

- Il est peut-être temps de rattraper le temps perdu, c’est l’occasion ici.

- Peut-être… J’ai aperçu Garner et ce filou de Web’. Je devrais aller les saluer avant de reprendre l’avion.

- Humm…

Matt était pensif. Une question lui tiraillait encore les lèvres. Il profita que son père buvait une gorgée de bière fraiche pour se lancer.

- Dis, Pa’… Il y a un truc dont tu ne m’as pas parlé. Que s’est-il passé dans le cimetière, dans ce village ? Tu ne t’étais pas effondré comme ça sur la plage… Pourtant, cela avait dû être bien plus terrible.

Une lueur de surprise passa dans les yeux du vieux Sergent. Il eut un mouvement de recul qui ne passa pas inaperçu pour son fils. Il prit le temps de faire rouler sa gorgée autour de son palais, et consentit enfin à déglutir. Il posa le verre sur la table en le fixant intensément.

- J’y ai tué deux hommes de sang-froid, dit-il enfin. Deux frisés se cachaient dans l’espèce de tombeau que tu as vu tout à l’heure. J’avais quitté mes camarades quelques minutes pour pisser un coup, quand ces salauds sont sortis de leur cachette. J’avais la trouille, alors j’ai sorti mon Garand, et je les ai abattus avant qu’ils ne me sautent à la gorge. C’était les deux premiers que je voyais mourir de près…

Un ange passa. Matt sentait que son père lui cachait quelque chose ou ne lui disait pas toute la vérité, mais il craignait de lui en faire part. Les colères du vieil homme étaient légendaires et quelque chose lui disait de ne pas lui en toucher un mot. Les sourcils froncés, il le considéra gravement. Comme s’il sentait les rouages du cerveau de son fils se mettre en branle, John partit d’un rire tonitruant.

- Eh bien, fiston ! On dirait que tu as vu un mort ! Allez, finis ta bière, on sort !

Joignant le geste à la parole, John avala d’un trait son propre verre, et se leva en titubant pour aller régler leurs consommations. Un jeune garçon accoutré comme ces gamins des cités chaudes de l’hexagone le bouscula sans ménagement. Il ne semblait même pas avoir remarqué son geste.  John l’apostropha dans un français impeccable, restes sans aucun doute de son séjour dans le secteur.

- Eh, gamin ! Fais un peu attention, une vieille carcasse comme la mienne a du mal à tenir debout avec l’âge.

L’autre se retourna et sembla prendre conscience de son existence. Son regard en disait long sur le mépris qu’il accordait aux anciens.

- Z’y va, qu’est-ce tu veux, le débris ? T’as un blème ?

- Ecoute, gamin ! Je n’ai plus le temps ni l’envie de me laisser marche dessus par un morveux… Tu m’as bousculé, tu t’excuses, point !

- Tu me cherches ou quoi ?? Je vais te fumer, allez, casse-toi, bouffon !!!

- Espèce de petite merde !!! Dire que je me suis battu, que j’ai failli laisser ma peau sur vos plages de merde pour sauver la liberté de petits cons dans ton genre !!! Sans moi, tu parlerais Schleu, merdeux !!!

- Ca suffit !!!, hurla Matt en s’interposant.

Les deux hommes, que deux générations et un monde séparaient se tenaient le visage à dix centimètres l’un de l’autre. La colère sourdait des pores de leurs peaux, prêt à laisser libre cours à sa violence. Matt mit une main sur leurs épaules et les éloigna lentement.

- Ecoute, mon père est fatigué, toutes ces manifestations, le protocole, les souvenirs… Ca en userait plus d’un.

Puis, se tournant vers son père.

- Papa, ce jeune ne t’a pas bousculé volontairement, et il s’excuse de ne pas t’avoir remarqué. Viens, allons-y, maintenant.

Les deux adversaires se toisèrent sans ciller. On aurait pu entendre les battements d’aile d’un moustique tant la tension entre eux était palpable. Le patron débarrassait discrètement le comptoir des verres et des bouteilles qui y trainaient. Les habitués retenaient leur souffle et attendaient l’issue de l’affrontement. Matt insista.

- Pa’, nous devons y aller.

Puis, le vieil homme se redressa et commença à se retourner. Les secondes à venir passèrent au ralenti pour son fils. Matt soupira et commença à s’éloigner sans voir le jeune enfoncer sa main dans sa poche. Lorsqu’il la ressortit, les doigts étaient refermés comme des griffes sur un couteau à cran d’arrêt. Jusqu’au bout, le journaliste n’avait pas senti l’imminence de l’attaque. Lorsque l’assaillant libéra la lame de son logement, dans un bruit sec, son père s’arrêta imperceptiblement et amorça un demi-tour. Intrigué, Matt s’arrêta un poil de seconde après lui, et tournait la tête vers l’arrière pour apercevoir le poing fermé de son père s’écraser sur le visage du jeune. Il était surpris de la vivacité dont il faisait encore preuve à son âge. L’autre bras de son père bloquait le couteau contre le zinc, lui donnant le champ libre pour frapper à nouveau son adversaire. Matt était bouche bée. Lui-même aurait surement été perforé à plusieurs reprises avant de comprendre ce qu’il lui arrivait. Le gamin se tordait de douleur sur le sol, après être tombé de sa chaise de bar. Son nez et son arcade pissait le sang. Une autre gamine de son âge courut pour lui porter secours en couinant.

John Bullman contemplait le tableau, sans fierté ni honte. Il avait juste l’air… navré. Comme s’il regrettait de montrer ceci à son fils. Fils qui n’en croyait toujours pas ses yeux. Jamais il n’avait vu son père se battre. Il le considéra d’un œil nouveau, comme s’il ne le connaissait pas. L’autre John Bullman est mort, ici, sur ces plages. Il repensait à leur conversation. Et si sur ces terres de douleur, il venait d’avoir un dernier sursaut sous l’impact des souvenirs, se dit-il. Quand John sortit du bar, il régla la note et allongea de quelques centaines de francs pour les dégâts et les soins du gosse.

Matt dut courir pour rattraper son père qui ne l’avait pas attendu sur le trottoir. Il marchait d’un pas alerte, en direction de la voiture. Lorsqu’il arriva à sa hauteur, essoufflé, il entendit John qui murmurait, comme pour lui-même.

- Et encore, ce petit peigne-cul a eu de la chance. Avec vingt ans de moins, il avait le droit à la morgue, pas à l’hôpital.

- Pa’… Je…

- Oui, je sais ce qu’il te passe par la tête.

Il stoppa et prit son fils par les épaules, comme pour le protéger lorsqu’il était enfant. Matt retrouva des sensations familières dans ce geste.

- Tu te demandes où j’ai appris ça, comment j’ai pu rester aussi rapide, et peut-être tout un tas d’autres choses. Où veux-tu que j’ai appris un jour à envoyer un uppercut comme ça ? A Camp Forrest, bien sûr. Je t’ai pas dit que j’étais aussi doué en boxe, à l’époque. J’avais gagné un tournoi entre les compagnies. Je te raconte ça de suite…

Il le lâcha et reprit sa marche. Matt était docile subitement, et suivait cet homme qui était son père, mais sans l’être tout à fait. Il eut du mal à trouver où était le changement, et il comprit soudain. Ses épaules s’étaient redressées, il paraissait plus grand et en pleine forme.

- Matt ?...

- Oui, Pa’ ?

- Tu as eu une excellente idée de me faire venir ici, finalement. Les souvenirs gravés dans ma cervelle et les fantômes de mes amis sont difficiles à évoquer, mais je crois que je retrouve l’âme qui fut la mienne, à l’époque. Petit à petit, je respire cette jeunesse que j’avais crue perdue. Merci du cadeau, mon fils… J’ai vachement envie de revoir ces canailles de Garner et Webster, maintenant.

- Si tu veux, Papa.

- Et d’abord, donc, ce tournoi de boxe ! J’étais donc depuis trois semaines à Camp Forrest, sous les ordres d’une véritable ordure, ce fumier de O’Neil, un Irlandais d’origine, qui était aussi nul pour picoler que commander, quand…

Dans le bar, un des habitués sirotait pensivement son ballon de vin rouge. Déjà, il n’accordait plus qu’une oreille distraite aux radotages attendus de ses vis-à-vis. Le vétéran qui accompagnait l’homme plus jeune le laissait perplexe. Il avait étendu le jeune crétin d’un coup de poing. L’autre, qui l’avait appelé « Papa » avait l’air très surpris. Il faudrait vérifier par la suite qu’il était bien son fils. Lorsqu’il était entré dans le cimetière, puis dans le mausolée pour pleurer, il eut une bouffée de joie, depuis sa planque, dans une cabane à outils. L’homme ne pouvait pas le voir, il en était sûr. Il laissa un billet de cinquante francs sur un cendrier en laiton et se leva. Les piliers de comptoirs s’animèrent.

- Eh, Marcel, tu nous quitte déjà ?, dit un homme bedonnant au cheveu rare.

- Oui, tu nous abandonnes alors que j’allais offrir ma tournée ?, renchérit un autre, un béret vissé sur le crâne. Son visage rubicond et son nez piqué de cratères violâtres témoignaient de son accoutumance au vin bon marché.

Il se força à reprendre son masque affable, et à hacher les mots comme s’il avait trop abusé de boissons alcoolisées. Ces ivrognes lui avaient rendus service lorsqu’il avait s’agit de suivre le vieux, mais il devait s’en débarrasser avant de le perdre de vue.

- Oui, les gars. Mon train pour Paname ne va pas m’attendre. Si je le loupe, ma gosse va me foutre une de ces dégelées, je vous dis que ça… Allez, ravi de vous avoir connu les gars, et Vive le Général !

Ils répétèrent en chœur la litanie, pendant que l’un d’entre eux sanglotait, le nez dans son verre.

- Ah, De Gaulle, lui, c’était un mec, un vrai !

L’homme s’éloigna en titubant, feignant l’ivresse. Il sourit intérieurement lorsqu’il repensa à la période pas si éloignée où il n’aurait pas feint cet état, où il s’entrainait à le retrouver tous les jours. Il s’en était sorti grâce à ce mystérieux bonhomme qui l’avait aidé à se payer une cure de désintoxication dans la clinique la plus réputée de Paris. Il y avait côtoyé des stars du show-biz et des anciens politiques. Son bienfaiteur avait exigé de lui à l’époque qu’il lui rende service, s’il avait besoin de lui.

- Quand ?, avait-il demandé.

- Quand le moment sera venu, je vous appellerai. Je saurais où vous trouver.

En attendant, il avait reçu une rente de quinze mille francs par mois, qui a bien gonflé son fonds de retraite. Il ne pensait plus à ce marché, pensant être tombé sur un dingue, quand on l’avait contacté, au nom de cet homme. Il frissonnait maintenant. Il y avait quelque chose dans sa voix qui le terrifiait, sans qu’il sache exactement de quoi il s’agissait. Peut-être les promesses implicites qu’elle dissimulait sous ce timbre affable, et ses propos policés. Il imaginait sans peine le sort qui pouvait attendre ceux qui n’obéissait pas. Et réprima un nouveau frisson quand il se demanda ce qui l’intéressait chez le vieux du bar. Il se força à chasser cette idée de sa tête au moment où il se souvenait qu’il aurait participé aux tracas futur de ce vétéran.

Il approchait d’une petite mais puissante Renault aux vitres fumées. Alors qu’il arrivait à sa hauteur, la vitre côté passager coulissa sans bruit à l’intérieur de la portière. Un émissaire de son bienfaiteur attendait, le visage fermé. Des lunettes de soleil dissimulaient ses yeux, ce qu’il détestait. Impossible de savoir si l’autre le regardait. Presque peu de mots furent d’abord échangés.

- Alors ?

- C’est le vieux qui vient de sortir du bar, celui qui était avec un mec plus jeune. Ce doit être son fils, d’après ce qu’ils disaient.

- Vous êtes sûr que c’est le bon ?

- Pratiquement. Le vieux a parlé des deux boches qu’il a tués dans le cimetière, après le Jour J.

L’autre le fixa sans frémir, enfin le crut-il à cause des lunettes, comme s’il venait d’hurler une insulte à la garden-party de l’Elysée. Ses lèvres blanchirent comme s’il se contenait, puis reprit d’une voix glaciale :

- Quoi d’autre ?

- Rien… Ah si !!!

Aucune réaction en face, seulement son reflet peu rassuré dans le miroir sombre des verres. Il se retint de s’enfuir à toutes jambes.

- Il semble que ce soit un héros, ce gars. Il a fait partie de l’équipe qui a déglingué les canons qui étaient planqués dans le bocage, à l’arrière de la Pointe. C’est un des ces Rangers qui ont escaladé la falaise.

- Ok, merci. Je vais vous donner votre récompense. Vous l’avez méritée.

Il sursauta lorsque l’homme écarta les pans de sa veste pour glisser sa main à l’intérieur. Il se crut soudainement la victime d’un mauvais film. Dans le rôle peu envié de l’indic’ remercié à coup de plomb… Il n’aurait jamais dû s’engager avec eux dans ce merdier. Il transcrivait dans son esprit des images en temps réel, la main qui se referme sur une crosse, glissée dans un holster parfaitement graissé. Un filet de sueur coula dans ses yeux, le forçant à les cligner sans relâche. Il aurait pu tenter de s’enfuir, mais il était pétrifié. De toute façon, se dit-il, ils sont plus jeunes et plus entrainés que moi, ils m’auraient rattrapé rapidement, puis abattu dans un coin tranquille. L’homme allait extraire sa main armée au grand jour, quand il s’interrompit. Un de ces figurants déguisés en soldat américain passait, hilare, le bras d’une jeune femme sous chacun des siens. Le trio s’éloigna sans leur porter la moindre attention. Lorsqu’il reposa son regard sur l’habitacle de la voiture, l’homme tenait dans sa main une petite boite en carton, scellée par du ruban adhésif. Elle avait la taille d’un billet de cinq cent francs. Surpris, il sursauta, tant cette apparition était inattendue. L’homme murmura dans un souffle.

- Voilà. Trente mille francs en billets de cinq cent. Tenez !

Il la prit des mains de l’homme comme un automate. Il eut pendant un instant fugace un contact avec le bout de ses doigts. Il retira vivement sa main. Cet homme était glacé, et transpirait la mort. Il trembla pour de bon quand un sourire se dessina sur sa joue.

- Qui-y-a-t-il ? Vous êtes blanc comme un linge… Vous pensiez que j’allais vous tuer ?

- Euh… Non, non. Merci… Merci pour tout.

Il commença à déchirer le scotch qui refermait la boite, quand l’homme l’arrêta.

- N’ouvrez pas ça dans la rue ! Attendez d’être chez vous, ou au moins dans votre voiture. Pas la peine d’attirer l’attention.

- Vous avez raison.

- Restez disponible, finit l’homme, alors que la fenêtre se refermait.

Il soupira, heureux d’en finir avec ce diable. Il retourna à sa voiture, garée quelques centaines de mètres plus loin.

A l’intérieur de la Renault, l’homme composa un numéro sur un téléphone portable. Il observait du coin de l’œil en attendant la tonalité l’ancien ivrogne qui regagnait son auto, une vieille Peugeot, à moitié défoncée. Il n’avait que du mépris pour ces gens, sortes d’électrons libres en parcours autour de professionnels, remplaçables à l’infini contre quelques billets. Elle arriva enfin, et son interlocuteur décrocha dès la première sonnerie.

- Ja ?

- Alles Gut !

- En français, s’il vous plait. Nous pouvons nous passer de l’allemand pendant l’opération.

- Bien, Monsieur. L’indic’ a trouvé notre homme. Vous aviez raison, je n’y croyais pas une minute, mais nous avons joué de chance. Il est revenu au cimetière, pour l’anniversaire de leur débarquement.

- L’assassin revient toujours sur les lieux de son crime, dit-on… Je me doutais qu’il ferait partie de la masse de vétérans.

-Il n’est pas seul. Il est venu avec son fils. Karl s’occupe de la plaque d’immatriculation de leur voiture, mais ce doit être un véhicule de location.

- Tant mieux ! Plus on est de fous…

- Que doit-on faire ? On les isole et on force le vieux à nous dire où il l’a caché ?

- Non ! Surtout pas ! Nos prédécesseurs ont péché pour avoir trop attiré l’attention sur eux ! Nous avons réussi à remettre sur pied l’organisation petit à petit. Surveillez-les, trouver leur adresse, mettez sa maison sur écoute, et armez-vous de patience. Jamais il ne doit savoir que nous sommes sur sa piste. Un échec signifierait la fin de notre but ultime.

- Bien, Monsieur. Cela sera fait comme vous le souhaitez.

- Parfait ! Vous avez récompensé comme il se doit notre informateur ?

- Selon vos instructions, répondit-il, au moment où la Peugeot qu’il observait il y a encore quelques instants vola en éclats. Le capot recouvrant le moteur s’éleva à plusieurs mètres au-dessus de la carlingue, avant de retomber sur le trottoir. Il crut même voir la carcasse s’élever d’une vingtaine de centimètres.

- Je viens de l’entendre. Neutralisez les autres, et ne perdez-pas notre cible de vue !

La conversation fut interrompue sans plus un mot. L’homme se félicita pour son ingéniosité. La boite contenait une grenade datant de la dernière guerre, en parfait état de marche. Il l’avait dégoupillée et calée la cuillère contre le couvercle de la boite, de la sorte qu’elle s’éjecte et arme la grenade lorsque le scotch serait déchiré. Il avait prit soin de placer la goupille à l’intérieur. La police conclurait à un accident à l’origine d’une manipulation hasardeuse de la victime. En marge des manifestations, tout le monde connaissait l’existence d’un marché parallèle destiné aux amateurs d’engins de guerre, nombreux dans ces périodes. Il l’aura acheté sur un de ces étals clandestins. Il voyait d’ici la conclusion du rapport. Il fit signe à son acolyte de démarrer, et de rejoindre la voiture qui avait quitté son emplacement deux minutes plus tôt. Il jeta un dernier regard dédaigneux sur l’épave fumante. Petit cadeau des Boches, ironisa-t-il, pour lui-même. La foule des badauds grossissait autour du brasier, aussi accélèrent-ils la manœuvre. Le travail venait juste de commencer, après une période de sommeil de cinquante longues années.