Tjrs en pleine période sur-active au taf, j'ai pris le temps de finir le chapitre, petit à petit... J'espère que la qualité ne s'en ressent pas... Bonne lecture à tous !!!!! Je vais tacher de poursuivre un peu, le 3ème sera plus simple à écrire...

 

L’homme courait à perdre haleine sur le camp provisoire. Son fusil Garand rebondissait à chaque pas sur sa cuisse. Il n’entendait que son souffle, la poitrine en feu. Cela faisait trois heures qu’il avait débarqué en enfer. Il jeta un regard rapide sur les civières et les cadavres entassés dans un coin. Il réprima un haut-le-cœur devant ce gâchis. Nombre des ses camarades étaient désintégrés par la mitraille. Sa respiration s’accéléra au fur et à mesure de sa course. Il avisa un groupe d’hommes un peu plus loin sur la gauche, rassemblés en cercle au pied de la falaise. Ils semblaient eux aussi harassés de fatigue. Pourtant, aucun d’entre eux ne pouvait dormir. A chaque fois qu’ils fermaient les yeux, les hommes revoyaient le bain de sang sur le sable, les corps qu’il fallut enjamber ou écraser sous les rangers pour grimper sur les échelles, sous les balles. Il ralentit ses pas pour les aborder. Les soldats cessèrent leur conversation, et le dévisagèrent. Il savait que le plus âgé avait au maximum une vingtaine d’année, mais ces dernières heures les avaient fait vieillir prématurément.

- Dites, les gars, vous êtes de quelle compagnie ?

- La E, comme Emmerdes ou Enfer, à toi de choisir, répondit l’un d’entre eux, le plus costaud.

- Ok. Où se trouve le Sergent Bullman ?

- « Eagle » Bullman ? S’il n’est pas encore mort, tu le trouveras près du promontoire, là-bas !, répondit l’un d’entre eux avec un geste du bras

- Je l’ai vu il y à peine 15 minutes, il doit y être encore, précisa un autre.

- Merci les gars, je file !

Les hommes le saluèrent d’un grognement et d’un hochement de tête, et reprirent leur conversation, sans se préoccuper de lui plus longtemps. Un petit malin avait surnommé le Sergent « Eagle » après son ascension miraculeuse. Le sobriquet avait déjà fait le tour du bataillon. Il se dirigea vers l’endroit désigné en marchant, pour retrouver son souffle et prendre le temps de regagner un rythme cardiaque normal. Le Sergent John Bullman était réputé pour être un excellent combattant, et le rencontrer sur demande de Rudder lui procurait un sentiment de fierté. Les huiles qui commandaient la compagnie avait eu vent de cet exploit par la radio, et lui promettait déjà une distinction. L’armée l’a encensé immédiatement, mais celui-ci donnait l’impression de s’en moquer. Il gardait les yeux dans le vague, vers l’horizon. Son regard s’attardait, paraît-il, sur l’armada et sur la mer rougie du sang de ses camarades. L’homme se présenta dans son dos en silence et fit mine de tousser pour attirer son attention.

            - Oui, Soldat ?

            - Pardonnez-moi, Sergent. Le Lieutenant Rudder souhaite vous voir pour vous confier une mission.

- Ok, je vous suis, acquiesça-t-il dans un soupir.

L’homme mena John à l’abri d’un cratère, accolé à un bunker antiaérien, où l’attendait le Chef du bataillon. Il fumait un cigare en examinant une carte avec deux sous-officiers qui l’écoutaient religieusement. Il paraissait soucieux. Ses hommes avaient déjà repoussé une contre-attaque il y a un peu moins d’une heure, menée par une compagnie d’infanterie allemande. Pour le moment, les pertes ont été limitées. Lorsqu’il leva le nez de ses cartes pour apercevoir le Sergent, Rudder laissa échapper un sourire. Il l’invita à s’approcher, et le présenta aux deux sous-officiers. Après qu’ils lui aient présentés leurs félicitations, le Lieutenant prit John à l’écart. A l’arrière du bunker, il lui expliqua ce qu’il attendait de lui.

- Sergent, je vais vous demander de prendre trois hommes et d’effectuer une patrouille de reconnaissance plus en avant dans les terres. Je voudrais savoir de combien de forces disposent encore les frisés. Tout à l’heure, il y avait une compagnie complète, je ne voudrais pas qu’un bataillon de Panzers viennent les appuyer sans que j’en sois prévenu. Dans ce cas, j’ordonnerai que l’on se replie vers la plage.

- Je comprends, Lieutenant. Vous voulez qu’on ratisse un secteur précis ?

- Commencez par inspecter les villages des environs. Ne prenez pas de risques inutiles, si vous croisez des Allemands, repliez-vous sans histoires, et venez faire votre rapport.

- A vos ordres, Lieutenant.

Bullman s’éloigna, après avoir salué son officier. Il se sentait soulagé d’avoir enfin autre chose à faire que d’attendre de se faire massacrer. Louvoyant entre les cratères, il sélectionnait mentalement les hommes qui l’accompagneraient. Dans le lointain, les combats faisaient toujours rage. Les explosions s’enchainaient sans réelle accalmie. Il se plaqua au sol, et s’aperçut que les hommes autour de lui faisaient de même, quand une escadrille de Messerschmitt rasa la Pointe du Hoc dans un vrombissement lugubre. Il se redressa pour les observer amorcer leur piqué sur les plages de l’Est. Il eut une pensée pour les pauvres gars qui se trouveraient arrosés par la grêle de mort des appareils ennemis. Un Ranger était installé derrière les commandes d’une batterie de Flak et les visait. Des flocons noirs apparurent dans le ciel de la Normandie, frôlant soudain et dangereusement l’aile d’un avion. Il put passer à travers, mais eut moins de chance un peu plus loin. La queue explosa en une myriade d’étincelles, et le nez partit dans une vrille incontrôlable. Sans même attendre l’issue prévisible qui attendait le pilote, Bullman se releva tout à fait, remit son arme sur son épaule, et partit à la recherche de ses hommes.

Il les trouva éparpillés dans une série de cratères, en train de préparer leur défense. Deux d’entre eux étaient prostrés au fond de leur trou, le regard éteint. Il s’approcha d’eux, et plia les genoux au bord de leur refuge. Il leur demanda comment ils se sentaient, d’une voix douce.

- Mal, Sergent ! répondit le plus jeune des deux.

Il se souvenait que ce gosse avait à peine 18 ans. John observa longuement les traits juvéniles du jeune homme, presque enfantins. La guerre avait fait de lui une épave, réduisant en bouillie son âme. Il ne se sentait lui-même plus très loin de cet état, et il tapota doucement l’épaule du garçon. Il crut se souvenir qu’il s’appelait Smith, et Pirkowsky pour le second. Ce dernier était plus vieux, mais Bullman avait appris que ses plus proches amis avaient encaissé plusieurs balles sous ses yeux. Une nouvelle explosion, plus proche d’eux cette fois-ci leur fit baisser la tête. Un peu de poussière et de terre parvint jusqu’à leur casque. Smith se mit à trembler en gémissant. Pirkowsky n’eut aucune réaction, ou presque. Un ruissellement se faisait entendre sous le soldat. Bullman fixa avec compassion le flot d’urine qui s’échappait du pantalon de l’homme. Il secoua lentement la tête d’impuissance, et décida de leur accorder une période d’accalmie.

- Les gars, écoutez…

Ils plantèrent leurs yeux ternes dans ceux de John.

- Allez à l’infirmerie, à l’arrière des lignes. Prenez un café chaud, reposez-vous quelques heures, et revenez me voir après. Ok ?

- Mais nous ne sommes pas blessés, Sergent. Ils n’accepteront jamais que nous…

- Ils le feront, bordel ! Tonna Bullman. Qui commande cette section ? Allez là-bas, tous les deux ! Et s’ils vous refusent l’entrée, vous m’en parlez ! Ces enfoirés n’étaient pas là, ce matin, avec nous. Allez-y, avant que je vous botte le cul !

Un pâle sourire de reconnaissance se dessina sur les lèvres de Smith. Il allait pour le remercier, mais le Sergent l’arrêta d’un geste. Il l’aida à sortir du trou, remit Pirkowsky sur ses jambes et glissa l’oreille du jeune homme :

- Prends soin de ton copain, il a l’air en pire état que toi encore ! J’ai déjà assez perdu d’hommes comme ça, pour que les autres deviennent complètement cinglés.

- Ok, Sergent. Merci…

Prenant son compagnon par l’épaule, Smith s’éloigna de la zone lunaire, en direction de l’arrière. Bullman grommela entre ses dents pour honnir la stupidité de cette guerre. Il les regarda encore quelques secondes, avant de s’éloigner à son tour, vers un autre cratère. Les hommes qu’il cherchait étaient là. Plus âgés et plus expérimentés que lui, il avait besoin de leur sens aguerris pour la patrouille. Il leur expliqua en quelques mots ce qu’il attendait d’eux, et les aida à sortir de leur trou. Ces hommes étaient ceux en qui il avait le plus confiance. Le plus vieux, âgé à peine de 26 ans, était garçon de ferme au Texas, quand les recruteurs de l’Armé l’ont convaincu de rejoindre le front. Grand et robuste, Doug Michman était l’un des meilleurs au corps à corps de l’unité. Malcom Garner qui le suivait, était un des rares noirs admis parmi les Rangers. Héritier d’ancêtres esclaves dans les champs de coton du Sud, il avait gardé d’eux une volonté et un optimisme sans faille. La ségrégation plus ou moins encore en vigueur au pays avait empêché sa montée en grade, malgré plusieurs tentatives de Bullman. Le Sergent appréciait sa vivacité d’esprit, ses dons de stratège. Il nourrissait pour lui l’espoir que les mentalités changeraient et qu’on l’emploierait à sa juste valeur. Le dernier, enfin, était un fils de nanti de New York qui l’avait forcé à intégrer West Point. Peu attiré par la carrière d’officier, Sam Webster Jr avait provoqué les foudres de son père lorsqu’il s’était fait virer de la prestigieuse école, après avoir fait le mur à plusieurs reprises pour rejoindre ses petites amies. Webster père avait contacté le commandant en chef de Camp Forrest, un vieil ami, pour qu’il apprenne à son bon à rien de fils les joies de l’Armée. Contre toute attente, Sam s’était montré un combattant vaillant et résistant. Bullman avait obtenu sans peine qu’il obtienne ses galons de caporal-chef. Il était particulièrement fier des aptitudes de ses trois protégés. Il les briefa rapidement, et ils partirent pour leur patrouille.

Laissant derrière eux les bunkers et les cratères, ils s’enfoncèrent dans les bocages normands. Le secteur situé juste derrière la zone de regroupement était couvert de champs de mines qu’ils s’employèrent à traverser avec prudence. Aucun des hommes ne prononçaient la moindre parole. Ils avaient l’œil aux aguets, prêts à en découdre, si l’ennemi survenait. Les Rangers avaient repoussé avec succès la dernière contre-attaque. Les Allemands s’étaient repliés, d’après Rudder plus de trois kilomètres à l’arrière, au-delà d’un village appelé Cricqueville-En-Bessin. Bullman avait décidé d’éviter cette zone, et de se diriger le long d’un axe Sud-Sud Est. Ils observaient le long du trajet le bocage normand. Les haies constituaient des obstacles pénibles à surmonter. A chaque fois qu’un de ces murs végétaux s’offraient à eux, ils poussaient un soupir, avant de le défoncer laborieusement à coup de pelle pliable qu’ils emportaient avec eux. Lorsque la trouée était suffisamment large, ils se ruaient à travers malgré la morsure des ronces, comme si une force mystérieuse allait les avaler et effacer toute trace de leur passage. A un détour d’un champ de blé, ils eurent la surprise de voir des paysans locaux passer la faux, loin des préoccupations des combattants. Ils s’arrêtèrent une minute pour les examiner. La sueur recouvrait d’un voile brillant leurs fronts. Derrière leurs silhouettes, des fumées âcres, des explosions, et des éclairs de lumière dessinaient sur l’horizon les stigmates de la guerre. Voir ces hommes continuer à travailler la terre au milieu des obus et des balles leur paraissait surréaliste. Ils continuèrent sur un ordre du Sergent leur chemin, en se retournant de temps à autre sur cette apparition.

Ils se trouvaient à tout juste un kilomètre d’un village appelé Saint-Pierre-Du-Mont, quand un éclat de métal caché derrière un rideau d’arbres attira le regard de Bullman. D’un signe de la main, il fit signe à ses hommes de stopper, et de se mettre à couvert. Il se pencha légèrement, et pointa son Garand dans la direction de la lueur. Ses chaussures ne faisaient aucun bruit quand il traversa l’asphalte gris de la chaussée. Il retint son souffle, et écarta en douceur une branche qui l’empêchait de voir ce qu’il se cachait derrière. Lorsqu’il put voir tout à fait, ses yeux s’écarquillèrent et sa bouche s’ouvrit pour une grimace de surprise. Un regard panoramique sur les environs le rassura. Aucun uniforme vert-de-gris dans le secteur. Excité comme un enfant qui déballe un nouveau jouet, il revint vers ses hommes en courant, toujours arc-bouté, et chuchota :

- Les gars ! Venez voir ça !

Il repartit aussi vite qu’il était venu. Les trois hommes l’imitèrent, et passèrent la tête à travers le rideau de verdure.

- Dieu tout puissant ! Souffla Webster.

- Ils sont là, tous les cinq, confirma Garner.

- Ouais, et que va-t-on en faire ? demanda de son accent trainant Michman.

- On va les détruire, tiens ! S’esclaffa Bullman. Vous ne croyez quand même pas que je me suis tapé la montée sur cette saloperie de falaise pour rien ? Web’, passe-nous l’explosif, chacun en prend un !

Webster fouilla dans son sac et en sortit des explosifs suffisant pour détruire les affuts des canons de 155 mm qu’ils étaient venus chercher sur la Pointe du Hoc. La frustration que John avait ressentie lorsqu’il était parvenu au sommet après sa folle ascension, avait fait place à un sentiment de revanche sur le sort. En s’approchant, il manqua de trébucher sur les cadavres de deux allemands, morts probablement dans un assaut sur leur position. Les amis qui leur avaient dégagé la route n’avaient probablement pas remarqué ce que ces hommes protégeaient. Il se dirigea vers une tente militaire montée un peu à l’écart. Il écarta un pan de toile, son révolver à la main, prêt à faire parler la mort. A l’exception d’une table, de quelques chaises et d’une couchette, elle était vide d’occupants. Sur le plateau de chêne, il remarqua une pile de papiers, dont il s’empara. Avec un peu de chance, cela intéresserait Rudder. Lorsqu’il sortit, il ne put s’empêcher d’admirer leur trouvaille, et ses hommes au travail. La gueule sombre de chacun des canons était à présent obstruée par des doses d’explosif. Un filet de camouflage était tissé au-dessus d’eux, leur dessinant d’étranges arabesques sur les joues. Bullman contrôla que tout était prêt et donna le signal pour la mise à feu. Webster alluma les mèches les unes après les autres. Ils s’enfuirent en courant de l’autre côté de la route, à l’abri, couchés dans un fossé. Ils rentrèrent la tête dans leurs épaules en attendant la détonation, qui ne mit que peu de temps à venir. Un souffle chaud leur caressa le dos, en même temps qu’un magma de feuilles et de bois. Le cri déchirant du métal en fusion manquant de peu de leur crever les tympans. Le silence revint après quelques secondes. Bullman risqua un œil sur leur œuvre, et toqua de l’index sur les casques de ses hommes. Ils redressèrent lentement leur nez sur ce qu’il subsistait de leur objectif initial. Le rideau d’arbres laissait la place à une fenêtre béante sur la clairière. Les affuts des canons étaient déchirés dans une forme étrange et cocasse, évoquant vaguement la forme d’une marguerite. Ils se congratulèrent mutuellement et reprirent leur route, avant que des renforts Allemands n’arrivent. L’explosion avait du s’entendre à des centaines de mètres à la ronde, et on devinait aisément qu’elle ne venait pas du ciel, cette fois-ci.

Après un passage sur Saint-Pierre-Du-Mont, ils retournèrent sans encombre à la Pointe du Hoc, où Rudder les accueillit en héros. Les papiers dérobés par le Sergent contenaient le plan d’implantation de plusieurs installations sensibles sur le secteur. Ils trouvèrent aussi un document qui les éclaira sur les raisons de leur stupéfaction à l’arrivée au sommet. Un ordre de mission du Haut-Commandement de la Wehrmacht donnait l’ordre de substituer les canons de la Pointe du Hoc vers l’arrière des lignes et de les remplacer par des pieux de bois peints en gris pour tromper les espions alliés. Bullman fut porté aux nues par les Rangers survivants, juste avant une nouvelle contre-attaque qui fit plusieurs morts parmi leurs rangs.

Au lendemain du Jour J, lorsqu’ils furent rejoints par les renforts qu’ils attendaient, seuls 90 Rangers étaient encore en vie sur les 225 que commandait le Lieutenant Rudder.