Alors, voici le 2ème chapitre (presque complet, n'en manque qu'un morceau), après le 1er et le prologue, plus bas dans les articles... Avant de recevoir toute critique sur les puristes du sujet, j'affirme que je ne suis pas sûr à 100 % de la réalité de ce que je décris ici. Les grandes lignes sont là, mais je me doute que dans le détail, je suis à côté...

 

 

 

 

 

2

 

 

 

 

Omaha Beach, aube du 6 juin 1944.

 

 

Le LCA tanguait dangereusement sur les vagues déchainées de la Manche. L’aube pointait à peine ses premiers rayons sur l’impressionnante armada déployée par les Alliés. Prévus pour embarquer 25 hommes, la barge de débarquement était la dixième et dernière à quitter le contact froid de la coque du destroyer. Le Sergent John Bullman s’y engouffra, avec l’aide d’un camarade. Depuis déjà plusieurs heures, l’artillerie alliée harcelait les positions fortifiées de la Wehrmacht tout le long de la côte. Bien qu’ils fussent encore relativement éloignés de la falaise, les tirs grondaient en faisant vibrer leurs estomacs.

- Ca y est, pensa Bullman, on y est !

Il repensait à son incorporation il y a quelques mois, l’entrainement et ses classes au Camp Forrest, dans le Tennessee. Il avait abandonné son emploi d’ouvrier dans une scierie qui borde les forêts dense de son Minnesota natal. Son père avait servi l’Armée Américaine sur les fronts du Chemin des Dames lors de la première Guerre. C’est donc avec orgueil et fierté qu’il avait accueilli le vœu de son fils de prendre part à la libération de l’Europe. Sa mère était moins enthousiaste, mais le soutenait sans réserve. Après un bref séjour en Floride pour une formation complémentaire, il a pris la mer avec d’autres, pour échouer en Angleterre. Il avait retenu une larme sur le bastingage du bateau qui s’éloignait de la côte américaine. Il se demandait s’il serait un jour de retour pour raconter à ses proches ses aventures en Europe. A leur arrivée sur le sol anglais, les hommes ont pris la mesure des enjeux de cette guerre. A l’abri de l’autre côté de l’atlantique, la plupart d’entre eux n’avaient de la guerre que les récits publiés par les journaux comme seule appréciation.

Pour l’heure, il retenait son souffle, dans un spasme d’appréhension. Il approchait de ce pour quoi il a subit pendant des semaines un entrainement rigoureux, ce pour quoi il était là, prêt à chasser les nazis de l’Europe. Il en était proche, et maintenant, il avait peur. Il lisait cette même angoisse dans les regards des hommes qui l’entouraient. Il surprit deux ou trois d’entre eux marmonner entre leurs lèvres une prière silencieuse. La veille, ils avaient reçus leur ordre de mission. Le 2nd bataillon était chargé de neutraliser une batterie allemande de six canons de 155 mm. Leur zone de tir menaçait directement les secteurs d’Omaha et Utah Beach. Le Lieutenant-colonel Rudder qui commandait le bataillon expliquait aux hommes ce que l’on attendait d’eux, devant une carte de la Pointe du Hoc.

Il était convenu que les compagnies D, E, et F prendraient d’assaut les falaises d’une trentaine de mètres sur la position et détruiraient les canons ennemis. A sept heures du matin, ils devaient avoir réussi à atteindre l’objectif et demander des renforts du 5ème bataillon et du reste des hommes du 2nd bataillon, prévus pour les suivre en une deuxième vague. Pour les couvrir pendant l’opération, les cuirassés Texas et Arkansas pilonneraient sans relâche le sommet de la falaise. Rudder affirmait que la mission serait ardue et difficile, mais que le succès sauverait des centaines de frères d’armes sur les plages environnantes. Chacun s’était couché rapidement, mais bien peu purent dormir cette nuit-là. Ils ont été réveillés très tôt pour embarquer sur les bateaux avec leur matériel, en direction de la France.

Le LCA s’éloigna enfin de la coque du destroyer, pour suivre ceux de tête. Bullman, chef de la deuxième section, de la compagnie D tenta de se donner une contenance. Ses hommes l’observaient et il voulait de toute son âme leur donner l’image d’un meneur qui sait où il va. Cette belle façade se dissipa brusquement quand une gerbe d’eau s’éleva plusieurs mètres au-dessus de leur barge. Immédiatement après, elle fut secouée en tout sens, remuant les hommes à l’intérieur, comme de vulgaires jouets. Le jeune sergent atterrit rudement sur les échelles en tronçon posées dans le fond de l’embarcation. Destinées à être assemblées pour escalader la falaise, elles faillirent causer sa perte, tant leur rencontre fut violente. Tous se redressèrent en tremblant. L’un des hommes se mit à hurler et à pleurer. Pour éviter que la panique ne se répande, John se rua sur lui et le secoua comme un prunier.

- Reprends-toi, Marlowe ! Putain, écoute-moi, Soldat ! Ils nous ont loupés, ok !

Il finit par le gifler pour lui remettre les idées en place. L’homme renifla et s’essuya le nez dans sa manche. Il s’excusa et s’installa dans le fond de la barge, en chien de fusil. Satisfait, Bullman reprit sa place, lorsqu’un homme l’interpella.

- Sergent ! Venez voir ça !

- Quoi ?

- On dirait qu’un LCA est en train de chavirer !

- Merde !

Bullman rejoignit l’homme de troupe pour se hisser au-dessus du bord de leur embarcation. Il se tint tant bien que mal sur les bords, secoué par la houle et les gerbes provoquées par les obus ennemis. Le spectacle lui déchirait le cœur. L’une des barges luttait désespérément contre les flots, mais le combat semblait perdu d’avance. Prise dans un courant violent, elle disparaissait et réapparaissait au gré des vagues. Malgré le vacarme des bombardements, Bullman pouvait entendre les malheureux hurler de désespoir. Une vague plus grosse que les précédentes avala le frêle esquif. Bullman restait pétrifié. Il gardait obstinément son regard pointé sur l’endroit où il l’avait aperçue pour la dernière fois. Mais aucun casque ne sortit des flots sombres et tumultueux. Il adressa une courte prière muette pour le salut des âmes de ces hommes. Lorsqu’il tourna la tête en direction des autres barges, un juron lui échappa. L’homme l’observa avec incrédulité lorsqu’il sauta de leur observatoire, se jeta sur son paquetage. Bullman n’osait y croire. Il fourragea nerveusement dans son sac, et trouva enfin sa carte. Il la déplia fébrilement et la détailla.

- Mon Dieu, dites-moi que ce n’est pas vrai !, murmura-t-il entre ses dents.

Afin de s’assurer qu’il ne se trompait pas, il reprit place à côté de l’homme. Ce dernier était troublé par son attitude.

- Que se passe-t-il, Sergent ?

- Il se passe que ces crétins se sont trompés ! La Pointe du Hoc est dans cette direction, cria-t-il en pointant du bras l’ouest. Nous nous dirigeons droit sur la Pointe de la Percée. Nous sommes à cinq kilomètres à l’est de l’objectif !

L’homme ouvra la bouche pour répondre mais ne put prononcer un mot. Sa tête éclata en fragments rougeâtres qui éclaboussèrent le visage du Sergent. Celui-ci sauta sans réfléchir à l’intérieur de la barge. Il entendit les impacts de mitrailleuse lourde qui grêlaient les parois en acier autour de lui. Les jeunes Rangers se mirent à hurler d’effroi. Le baptême du feu avait à peine débuté que chacun était déjà marqué par l’épreuve. Les tirs cessèrent brusquement pour se concentrer sur une autre cible. Bullman se redressa, et se risqua à observer leur position. Ils étaient plus près des terres qu’il ne l’avait cru. Les officiers des barges de tête s’étaient enfin aperçus de l’erreur et longeaient la côte pour rejoindre la Pointe du Hoc. Ce faisant, elles représentaient des cibles faciles pour les Allemands postés au sommet, qui s’acharnaient sur elles. L’une d’elles explosa soudain dans un déchirement d’acier. La tête du Sergent décrivait un tour d’horizon sur la plage. Partout des geysers causés par les obus, alliés ou ennemis, ils n’aurait su le dire. Partout des hommes qui luttaient pour survivre. Il apercevait à l’ouest certains d’entre eux, déjà sur le sable, tomber comme des mouches sous les balles des MG42. Un obus explosa juste à côté d’eux. Le souffle projeta Bullman vers l’arrière où il tomba lourdement sur un soldat. Sonné quelques minutes, il ne percevait plus les explosions, les ricochets des balles sur les flancs de l’embarcation, plus les cris. Sa vision restait fixée sur l’aube naissante, au-dessus de lui.

Ses pensées dérivèrent sur les forêts de sa région, sur les cookies préparés par sa mère, la pêche à la truite avec son père au bord d’un lac. Il se revit enfant, jouer avec les gosses de son quartier aux pirates, armés d’épées en bois. Il savourait la plénitude que lui apportaient ces souvenirs. Il songea à Nancy, son premier amour, et se demandait à cet instant où pouvait-elle se trouver, ce qu’elle faisait, si elle était mariée. L’engourdissement physique qui emprisonnait son corps se fit soudain moins cotonneux. Il se sentait tiraillé de part et d’autres, comme si on le secouait par l’épaule. Ses yeux se posèrent sur une silhouette kaki floue. Une bouche s’animait sans qu’aucun son n’en sorte. Puis, peu à peu, la réalité revint heurter les brumes de sa conscience. Les explosions retentissaient à nouveau, les tirs ininterrompus, la voix du Caporal Weber qui hurlait.

- Sergent Bullman, vous allez bien ? Sergent !

- Doucement, Caporal… Je crois que j’ai été sonné comme il faut… Un obus… Pas loin de nous, répondit-il en se massant le crane.

- Votre casque, Sergent ! Vous nous avez fait peur.

Bullman attrapa la coiffe d’acier et l’enfonça vigoureusement sur sa tête. Il se releva, aidé du Caporal et vit l’impressionnante falaise calcaire, en face de la barge, prête à la dévorer. Ils arrivaient. Il donna l’ordre de se tenir prêt. Les longues minutes de navigation sous les bombes n’avaient pas eu raison de leur instruction militaire. En quelques secondes, chacun avait en main son arme, attendant la chute de la passerelle. Même Marlowe avait dans le regard une hargne qui montrait que chacun était prêt à en découdre. Le Sergent attrapa son fusil Garand et vérifia que les soldats responsables des échelles s’acquittaient de leur tâche. Satisfait, il se tourna vers l’avant, et attendit lui aussi.

Le choc avec le sable était effroyable. Plusieurs hommes chancelèrent mais tous tinrent debout. Après une interminable seconde, la lourde plaque d’acier tomba sur le sol gorgé d’eau, ce qui provoqua une éclaboussure de part et d’autre. Aussitôt, et avant même qu’ils amorcent un mouvement, les balles déferlèrent sur eux. Bullman vit avec horreur des camarades fauchés en deux. Il ordonna à tous de sortir immédiatement, de courir le plus vite possible loin de ce piège mortel. Lorsqu’il posa les pieds dans l’eau, il remarqua la couleur rosâtre du sang de ses compatriotes dont la mer s’imprégnait. Il enjambait les corps de ses camarades en n’ayant plus pour seul but que se mettre à l’abri des falaises. Les cris des agonisants étaient insupportables. Les infirmiers étaient sollicités de toutes parts. Il entendait les fusées spéciales qui projetaient des grappins sur le sommet de la Pointe, sur lesquels étaient fixées des cordes. Il s’approcha assez pour s’apercevoir qu’elles étaient trempées. Leur poids était désormais trop lourd pour atteindre leur objectif. Il évita plusieurs grappins qui redescendaient sans avoir touché le sol. L’un d’eux vint se ficher dans le crâne d’un sergent-chef, le tuant sur le coup. Déjà, des échelles étaient dressées long de la paroi. Quelques téméraires poursuivaient l’ascension le long des cordes, mais les Allemands les coupaient depuis le sommet. Les hommes s’écrasaient lourdement sur le sable, et reprenaient leur escalade sur une autre corde, ou un tronçon d’échelle. Il savait que chacun d’entre eux mesurait près de cinq mètres. Il était impératif de monter avec un nouveau morceau à assembler depuis le dernier barreau. Les balles pleuvaient autour de lui, ainsi que les grenades. Les allemands déployaient toute leur force de feu sur les américains. Il se trouvait à l’abri, croyait-il, sous un petit renfoncement rocheux, quand une grenade à manche dégoupillée atterrit à moins d’un mètre de ses rangers. Les yeux exorbités, il regardait l’engin de mort sans bouger. Les muscles de son corps refusèrent de lui obéir. Il se résignait déjà à mourir déchiqueté sans même avoir vu le sol français, quand il se rendit compte qu’elle n’explosait pas. Il poussa un soupir de soulagement. L’amorce devait être défectueuse.

Et là, à la vue de l’engin de mort, sa frayeur se mua peu à peu en une sourde colère. Il en voulait à ses officiers, aux ennemis, à la falaise, aux balles, aux grenades et aux flots déchainés. Ses poings se refermaient comme deux serres, faisant blanchir les jointures. L’instinct de la colère prit le pas sur le reste. Arrachant des mains d’un soldat un tronçon d’échelle, il cala le Garand sur son épaule et escalada les degrés rapidement. Il ne prit plus garde aux balles qui ricochaient autour de lui, arrachant des éclats de calcaire. Arrivé au dernier barreau, il enfonça d’un coup sec le dernier morceau. Il reprit son ascension de plus belle en prenant en main son fusil. Les pieds calés sur le sommet de l’échelle, son corps dépassait jusqu’à la poitrine le niveau du sol. Les dents serrées à s’en briser l’émail, il tirait sur chaque cible qu’il apercevait. Les soldats de la Wehrmacht s’écroulaient les uns après les autres. Les douilles brulantes s’éjectaient de la culasse de son arme dans un claquement métallique. Le Garand M1 était le premier fusil semi-automatique employé par les soldats Américains. Il se rechargeait avec des clips contenant chacun huit projectiles. Le défaut de cette arme était que tant que toutes les balles n’étaient pas tirées, il était impossible de la recharger. Bullman comptait donc par série de huit ses tirs et attendait l’éjection du clip pour le dernier, avant d’en enfoncer un autre dans le magasin. Pris au dépourvu par la violence qui animait le sergent, les Allemands se replièrent vers l’arrière. Bullman enjamba le morceau de falaise, et se mit à poursuivre sur une centaine de mètres les fuyards.

A bout de souffle, il s’arrêta enfin, pour retrouver son calme. Lorsqu’il accorda son attention sur les alentours, il ne put retenir un hoquet de surprise. Le sol autour de lui était constellé de cratères monstrueux, provoqués par les tirs d’obus alliés. S’il en croyait ce qu’on disait du satellite en rotation autour de la Terre, il aurait qualifié ce sol de lunaire. La vue qu’il avait sur la flotte était impressionnante. Jusqu’à l’horizon, des monstres d’acier crachaient leur venin sur la côte. Il comprenait pourquoi les Allemands ne mettaient que peu de hargne à affronter la force de la Libération. S’il était à leur place, se dit-il, il aurait détalé avant même les premiers tirs. Il tourna la tête en direction d’Utah Beach. Les combats faisaient rage, là-bas. Les gars de la 4ème division d’infanterie se faisaient décimer. Sur la Pointe, où une accalmie se dessinait, Bullman se sentait comme un spectateur de ce jour historique. Il entendit une voix autoritaire, qu’il reconnut de suite.

- Comment vous appelez-vous, Sergent ?

- Sergent John Bullman, chef de la deuxième section, compagnie D, Mon Lieutenant.

Rudder s’avança pour admirer le chaos avec lui. Il tapota son épaule et le félicita.

- Eh bien, Sergent Bullman, vous êtes le premier à être arrivé ici, vingt minutes seulement après que la première barge ait débarqué. Vous avez mis en pièce les ennemis, qui se sont enfuis. Les hommes en bas racontent qu’ils vous ont vu escalader cette paroi comme si une mouche vous avait piqué. Bravo, Sergent !

- Merci, Mon Lieutenant !

Rudder répondit au garde-à-vous impeccable du Sergent. Puis, il s’éloigna et tira de sa chemise une fusée éclairante qu’il tira dans le ciel, en direction du navire escorte. John se souvenait qu’il s’agissait du signal convenu avec l’état-major. Il devait être déclenché dès que les Rangers se seraient rendus maîtres de la Pointe. Cela aurait aussi pour effet de diriger les renforts sur la zone, afin de les aider à repousser les contre-attaques allemandes. Un mouvement derrière lui indiqua à Bullman que les hommes escaladaient tous la falaise, et prenaient position. Il retrouva les hommes de sa section. Tous le félicitèrent d’une bourrade, mais une pointe de tristesse alluma leur regard. Plusieurs d’entre eux manquaient déjà à l’appel. Ils racontaient à leur chef de section ce qu’ils avaient vu. Marlowe, le gars qui pleurait de trouille sur le LCA a été déchiqueté par une rafale de MG42, alors qu’il posait à peine le pied sur le sable. Dickers, Norman, mais aussi Winfield et Smith, qui été âgé à peine de 16 ans… Bullman avait su sur le bateau qui les menait vers la France qu’il avait triché pour s’engager sur son âge véritable, mais n’avait pas eu le cœur de le renvoyer, tant son enthousiasme à combattre les nazis était communicatif. Et d’autres encore. Ils ne lui épargnèrent aucun détail. Ils se retenaient de donner libre cours à leur tristesse, mais ils comprenaient tous que les larmes seraient pour plus tard. Les Allemands allaient se ressaisir rapidement et passer à l’attaque. Le Sergent donnait des ordres quand il s’aperçut que ses hommes semblaient être gênés, ils fuyaient son regard obstinément.

- Quoi ? Qu’avez-vous encore les gars ?

- Sergent, il faudra que… Comment vous dire ?, répondit l’un d’entre eux.

- Voilà, Chef !, se décida un autre. On a croisé des gars de la première section qui nous ont dit que le Sergent Cole est mort.

Le choc stoppa net Bullman. Matt Cole était son meilleur ami à l’Armée. Ils avaient intégré en même temps le Camp Forrest, et avaient fait leurs classes ensemble. Leurs compétences aidant, ils avaient été nommés Chef de Section et Sergent lors d’une même cérémonie. Il allait regretter ce gars du Texas, éleveur de pur-sang dans le Ranch de son père. Il congédia ses hommes, et se dirigeait vers un cratère tranquille. Il se blottit au fond, les mains entourant les genoux. Des larmes apparurent sur ses joues, qu’il essuya rageusement sur sa chemise. Il allait devoir annoncer à Maria la terrible nouvelle, avant que des huiles ne débarquent chez elle en tenue d’apparat. Ils s’étaient fiancés avant le départ de Matt pour l’Angleterre.  John se souvenait qu’ils projetaient de se marier en grande pompe dès son retour. Il était si heureux pour ses amis, qu’il en avait oublié les saloperies que cette guerre pouvait engendrer. Il s’isola encore quelques minutes, le temps d’évoquer la mémoire de son ami, son frère.

 

Puis, il se releva avec le goût amer du deuil dans la bouche, et sortit du trou pour se rendre auprès de ces fameux canons qu’ils étaient venus chercher et détruire. Il remarquait en louvoyant entre les corps, les cratères l’attroupement de Rangers près d’une dalle en béton. Plusieurs étaient hagards et d’autres ce creusaient la tête d’incrédulité. Il entendait au fur et à mesure de son approche les éclats de voix de Rudder. Il bousculait deux ou trois hommes pour mieux voir ce qu’il se passait. Le Lieutenant-colonel était dans une rage folle. Il criait à tue-tête en faisant les cent pas autour des canons. Bullman se décida à les observer plus attentivement. Il n’en crut pas ses yeux. En lieu et place des affuts attendus, se dressaient fièrement vers le ciel six longs madriers de bois, repeints couleur gris acier. Il prit la mesure de l’absurdité de leur sacrifice. Ils s’étaient battus pour à peine deux stères de bois de chauffage. Ses camarades, ses hommes, ses amis étaient morts pour ça. Ecœuré, il s’approcha d’avantage, pour toucher les pieux, comme s’il doutait encore de la situation. Rudder hurlait maintenant dans une radio. Il se promettait de « botter le cul de chacun de ces abrutis du Renseignement ». Ils entendirent tous l’officier de liaison se confondre en plates excuses. Le Ranger ne se laissa pas démonter. Il en profita pour demander quand arriveraient les renforts. Le signal avait été lancé depuis plus de trente minutes, et aucune barge ne se dirigeait encore vers leur position. Le visage de Rudder devint livide quand lui parvient la réponse. Il ne prononça plus un mot, et coupa la communication. Il s’aperçu des regards de ses hommes qui convergeaient vers lui. Très digne, il se redressa et expliqua à la cantonade les dernières infos de l’Etat-Major.

- Messieurs, je viens de couper la communication avec l’officier de liaison qui s’est empressé de s’excuser au nom des Services de Renseignement pour ces canons que nous n’avons pas trouvé là où ils devaient se trouver, c'est-à-dire, à la place de ces poteaux de bois. Le sacrifice dont vous avez fait preuve, le courage que vous avez manifesté, vos compétences de soldats de l’Armée des Etats-Unis vont encore être mis à l’épreuve dans les heures à venir. Le retard que nous avons pris tout à l’heure lorsque nous dérivions à proximité de la Pointe de Percée nous prive de nos renforts. Le signal est arrivé trop tard. A 7H10, la décision a été prise d’envoyer le restant du 2nd bataillon et le 5ème au grand complet sur la plage d’Omaha Beach. Nous n’aurons aucun renfort, et il nous faudra tenir coûte que coûte.

Un murmure s’éleva des poitrines de l’ensemble des hommes. Rudder levait les bars en signe d’apaisement, et demanda le silence. Une chape de plomb tomba sur l’assistance, entrecoupée des échos de bombardements à l’Ouest et à l’Est de leur position. Il prit une respiration, et enchaina.

- Sur les 225 Rangers que nous étions au départ, nous ne somme plus que 140. Il faut impérativement que nous tenions cette zone, et que nous nous entraidions. Creusez rapidement des trous d’hommes, utilisez les cratères, et sécurisez-moi cette zone. Economisez les cartouches au maximum, je ne sais pas combien de temps nous devrons rester ici seuls. Des questions ?

Il examina chaque visage, mais aucun n’osait ouvrir la bouche. Tout le monde avait compris qu’ils étaient largués ici pour une durée indéterminée. La situation paraissait désespérée. Après quelques secondes d’attente, qui parurent durer chacune une éternité, le silence se faisait toujours.

- Bien, Messieurs, rompez !